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Coupe de l’America

Bruno Troublé : «Alinghi a pris Vuitton pour un payeur-sponsor !»

De retour de Newport, où il vient de disputer le Mondial 80, Bruno Troublé, l'un des hommes les plus influents de la planète quand on parle Coupe de l'America, est venu nous rendre une petite visite à Voiles et Voiliers. L'occasion d'interroger l'ancien barreur de France 3 sur sa vision de la 34e Coupe de l'America...

  • Publié le : 21/10/2010 - 06:44

Close A Éternelles lunettes en écailles, fin stratège et sacré communicant, depuis plus de 25 ans, Bruno Troublé ne laisse à personne le soin d'animer les conférences de presse d'après régate. Photo © Jacques Vapillon Frère de la styliste Agnès b., créateur et patron de l'agence Jour J, Bruno Troublé, 65 ans et père de quatre enfants, fascine et/ou agace quand il énonce ses idées les plus ambitieuses (?), sans jamais douter, avec un aplomb parfois désespérant. Il vit désormais en Bretagne (et loue un scooter pour se déplacer quand il vient à Paris, une journée par semaine), devait être avocat, mais a décidé de lâcher la robe quelques jours avant de prêter serment, pour faire sa vie dans le milieu du bateau. Il a ainsi fait deux fois les Jeux, été le barreur de Bich, mené France 3 en finale des challengers en 1980 avant d'être battu 4 à 1 par Australia... Puis a été le créateur génial de la Louis Vuitton Cup en 1983, gagnant le surnom de "Monsieur Coupe de l'America" justifié par un brillant parcours professionnel et un flair unique.

Tout juste rentré du championnat du monde des J 80, disputé avec ses fidèles copains il y a quelques jours à Newport, sur la côte Est des Etats-Unis, il dit s'être régalé. A l'écouter, on n'en doute pas (voir l'encadré ci-dessous), avant de se délecter des piques aigrelettes qu'il peut lancer, quand il donne son avis sur la 34e Coupe de le l'America. Fameux !


v&v.com : Que penses-tu de l'évolution de la Coupe ?

Bruno Troublé :
Je dis <Pourquoi pas>. Une page est tournée. C'est très osé ce que les Américains ont fait. Je suis certain que ça va être spectaculaire, mais savoir si va être serré entre les bateaux, personne ne peut répondre à la question. Même Russell Coutts (trois fois vainqueur de la Coupe comme skipper barreur et une fois comme patron d'un syndicat, ndr), quand tu lui demandes, il ne sait pas... Moi ce qui va me manquer, ce sont les deux bateaux bord à bord, avec l'ombre du bateau au vent qui commence à cacher celle du bateau sous le vent... Et puis tu vois l'ombre qui recule, qui avance... Bref, le vrai duel. Mais bon, il y a de très bonnes choses, comme d'accroitre le côté télévisuel ou d'élargir la fourchette permettant de naviguer dans des vents de 3 à 33 noeuds. Ça va permettre d'avoir une couverture télé plus sérieuse. Et le fait de passer du mono au multicoque va générer des vocations. Souviens-toi, quand on est passé du 12 Mètre JI au Class America, tout le monde s'est dit qu'il avait sa chance. Ça permet de briser un peu les hiérarchies.
Goût prononcé pour la victoire C'est une tradition, Bruno Troublé - ici en compagnie de Yves Carcelle, PDG de Louis Vuitton et Dean Barker, skipper de TNZ - embarque systématiquement avec le champagne à bord après la victoire, ici en Sardaigne dans le LV Trophy ! Photo © Chris Cameron (DPPI / Emirates Team New Zealand)

Troublé, un sacré régatier

Ce qu'on oublie souvent de rappeler, c'est que Bruno Troublé n'est pas uniquement, depuis bientôt trente ans, Monsieur Coupe de l'America chez Louis Vuitton et l'un des acteurs incontournables de tout ce qui touche à l'aiguière d'argent. Car à 65 ans, Troublé continue de régater, dès qu'il le peut, en IRC, en Wally, en monotype... Sixième aux Jeux olympiques de Mexico en 1968, avec Bertrand Chéret en Flying Dutchman, puis septième à Kingston en 1976, cette fois en Soling avec Patrick Haegeli, vainqueur d'une Quarter ton cup légendaire en 1981 dans la tempête à Marseille, il a aussi été le skipper-barreur du Baron Marcel Bich entre 1977 et 1980. De retour du championnat du monde des J 80 couru à Newport sur la côte Est des Etats-Unis, avec ses fidèles copains - ils ont terminé 15e et premiers Français -, il dit s'être régalé.

v&v.com : Quinzième au mondial J 80, c'est bien pour des "papys" ?
Bruno Troublé :
Oui, c'est pas mal pour un équipage d'une moyenne d'âge de 62 ans. On a eu droit à une standing ovation à la remise des prix. Avec mes fidèles copains, Patrice Roynette (63 ans), Gilles Fournier (65 ans) et Philippe Girardin (53 ans), nous avons pris huit jours de vacances, loué un J 80 sur place et apporté nos voiles X. Non sans humour et voyant nos âges, les organisateurs avaient collé sur l'arrière de notre coque <Jurassic Park>.

v&v.com : D'autant qu'il y a eu de la brise ?
B.T. :
Carrément ! Les onze manches se sont courues dans 25 à 35 noeuds de vent. J'étais persuadé qu'on allait régater à l'intérieur de la baie de Newport, mais ils nous ont fait naviguer dehors, dans de la forte mer. C'était sportif. En Europe et surtout en France, ils n'auraient pas donné un départ, c'est évident !

v&v.com : Tu fais du J 80 depuis longtemps ?
B.T. :
Non. J'ai arrêté de régater en IRC car ce système de classement en temps compensé n'est guère amusant. Nous sommes passés au monotype, avons acheté un J80 à quatre copains, toujours baptisé Coyote - qui signifie yacht (ou yote) en copropriété - et c'est devenu notre passe temps. On a fait quelques entrainements d'hiver et le Spi Ouest France 2009, avec une place de sixième. Mais on navigue assez peu finalement.

v&v.com : Newport, ça doit te rappeler quelques souvenirs ?
B.T. :
Oui, j'y ai passé trois étés dans les années 80 pour la Coupe de l'America. Je connais tout le monde, j'ai mon bateau de croisière là-bas, mais je n'ai pas souvent vu ce genre de météo. D'habitude, c'est du vent au 230 entre 10 et 12 noeuds sur une mer plate...

v&v.com : Et le fait que toutes ces équipes soient désormais multinationales, tu en penses quoi ?
B.T. :
La notion de nationalité, c'est une dimension que je trouve bien dommage de ne pas rétablir. Pour moi, il n'y a rien de mieux qu'un défi national, porté par une nation.


v&v.com : Parlons des budgets...

B.T. :
Ils annoncent que les budgets vont baisser... Mais je n'en crois pas un mot, malheureusement.


v&v.com : Et Louis Vuitton dans tout ça, on va le revoir sur la Cup ?

B.T. :
Je l'espère. Vuitton est présent sur la Coupe depuis 1983. Ils sont intéressés d'y aller. Ce serait formidable qu'en 2013, on puisse célébrer 30 ans de Vuitton Cup (les éliminatoires des challengers, ndr). Ce serait le plus long partenariat d'une marque commerciale dans le plus vieux trophée sportif du monde. On a envie de le faire. Savoir si on pourra le faire, c'est une autre histoire. Ce sont de longues discussions. Je ne pense pas que nous saurons avant janvier prochain.


v&v.com : Les relations avec le nouveau defender BMW-Oracle sont-elles bonnes ?
B.T. :
Elles ne sont pas bonnes, elles sont excellentes. Ça n'a rien à voir avec les Suisses. Alinghi a pris Vuitton pour un payeur-sponsor ! Nous avons toujours été co-organisateurs depuis 1983 et nous avons envie de retrouver ce rôle. Ce n'est pas qu'une question financière, c'est aussi de savoir si on sera dans l'organisation. On a très mal vécu chez Vuitton le fait d'être considéré uniquement comme un payeur de chèques. On a beaucoup fait pour la notoriété de la Cup, tout en respectant ses valeurs, et on pense que l'on méritait mieux que ce rôle de "Trésorier Payeur Général". J'en rigole... Mais ce n'est pas drôle. Les Américains l'ont bien compris. On a eu des discussions avec Larry Ellison (quatrième fortune du monde et patron et sponsor de BMW-Oracle, ndr.) bien avant qu'il ne gagne la dernière Coupe à Valence. Bref, il y a de bonnes chances qu'on aille sur la prochaine Coupe !


v&v.com : Tu pars dans quelques jours à Dubaï pour la dernière manche des Louis Vuitton Trophy ?
B.T. :
Oui, c'est la fin d'une aventure. J'avais pour idée que le LV Trophy permette de maintenir les équipages sur l'eau. Grant Dalton (le boss de Team New Zealand, ndr) te dira que sans les LV Trophy, il n'y aurait plus de TNZ... En même temps, il est normal que les Américains ayant gagné la Coupe aient envie de reprendre la main et l'organisation des pré-régates, d'autant qu'ils reprennent la même idée dans des lieux différents, mais cette fois sur des catamarans. A Dubaï, il y aura sept équipes, ce qui n'est pas si mal.

v&v.com : Mais pas les Anglais qui ont jeté l'éponge brutalement ?
B.T. :
Pas les Anglais en effet, et c'est une très mauvaise nouvelle pour tout le monde. La première raison est que Ben Ainslie, le skipper, a une très grosse pression du pays pour aller aux Jeux de Londres en 2012... Et tenter de devenir le régatier le plus médaillé de l'histoire (à ce jour, il a gagné trois fois l'or et une fois l'argent, ndr). Et puis, il y a aussi Keith Mills qui portait le projet depuis janvier 2007 et a déjà dépensé beaucoup d'argent pour Team Origin. Il faut savoir que le matin-même de l'annonce de son retrait de la Coupe, le sponsor qui devait arriver avec un chèque de 50 millions d'euros a jeté l'éponge. Du coup, Mills a appelé tout le monde pour dire <On arrête tout>. Trois jours auparavant, il téléphonait à Yves Carcelle (PDG de Vuitton, ndr) afin de lui dire que tout allait bien...


v&v.com : Bon... eEt les Français dans tout ça ?
B.T. :
S'il y a une America's Cup où l'on a un peu d'avance sur les autres, c'est bien celle-là ! Ce serait lamentable qu'il n'y ait pas d'équipe française. On sait bien que la France est un pays de villages, et jusqu'à maintenant, on n'a jamais réussi à réunir tout le monde, les marins, les architectes, Bénéteau le leader mondial de la construction de plaisance... C'est terrible, mais c'est le phénomène de clochers en France... et c'est un peu inquiétant.


v&v.com : Mais on ne pourrait pas imaginer que Vuitton, l'un des fleurons de notre pays, devienne le sponsor d'un challenge français ?

B.T. :
On ne peut pas être partout, organisateur et coureur. De plus, et sans vouloir être prétentieux, il faut savoir que Vuitton réalise 93 % de son chiffre d'affaires à l'étranger. L'intérêt d'avoir un tel partenaire dans l'organisation, c'est que nous ne serons pas attachés à un pavillon.

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