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D35 et MOD70 / Interview du skipper des Foncia

Michel Desjoyeaux : «Il faut toujours casser un peu pour évoluer !»

  • Publié le : 10/09/2011 - 00:10

Michel Desjoyeaux, Beaulieu-sur-Mer, septembre 2011 Passionné de technique et de vitesse, Michel Desjoyeaux adore chercher, innover, défricher. Mais ce goût pour les évolutions technologiques et les protos ne lui fait pas rejeter la monotypie - au contraire ! Photo © Matthieu Cotinat Lors du Grand Prix de D35 couru à Beaulieu-sur-Mer, début septembre, Michel Desjoyeaux a accepté de se confier à voilesetvoiliers.com : sensations à bord du D35, point de vue sur l'essor des multi, goût pour la technicité, passage de la Coupe de l'America en multi - et même sa nostalgie pour les trimarans de 60 pieds ORMA...


voilesetvoiliers.com : A Beaulieu-sur-Mer, c'était la première fois que les D35 naviguaient sur un plan d'eau salée, en dehors du Léman. Quelles ont été tes premières impressions à bord de Foncia ?
Michel Desjoyeaux :
C'est vrai que ces multicoques sont adaptés au lac. Là, ils sont censés flotter un peu plus haut, à cause de l'au salée, mais je t'avouerai qu'on n'a pas vérifié ! Pour ce qui est de la barre, ça ne change rien pour moi. Ces bateaux sont parfaits pour l'usage qu'on en a. Evidemment, tout voilier a ses défauts, mais c'est à nous de nous adapter. Le D35 n'est pas un bateau de large, mais il s'en sort quand même bien. Bien sûr, si on voulait un bateau qui passe mieux dans les vagues formées, il faudrait des étraves plus hautes, plus volumineuses ou des foils à l'avant, mais ce n'est pas du tout à l'ordre du jour ! Pour le spectacle, c'est bien de mettre en place des événements en dehors du lac.

v&v.com : Voilà pour l'eau salée. Et pour le bateau lui-même ? Cela faisait un petit moment que tu n'avais pas navigué en D35...
M.D. : C'est vrai, on n'avait pas navigué depuis la fin du Bol d'Or, au début de l'été, donc la remise en route a été un peu difficile. Il a fallu remettre un peu d'huile dans les rouages, mais on s'en sort quand même bien. L'avantage du monotype, c'est que si t'avances pas, c'est que tu n'es pas bon !

Des équipiers de choix Les Mourniac, Revil, Citeau, Rossolin, Gautier ou Carraz sont des pros habitués à naviguer sur tous les bateaux possibles - ainsi Mich'Desj' décrit-il ses équipiers. Savoir bien s'entourer, c'est la marque des grands ! Photo © Matthieu Cotinat v&v.com : As-tu procédé à des changements d'équipage avant Beaulieu ?
M.D. : Oui, par la force des choses, on a changé d'Antoine ! Antoine Carraz remplace Antoine Gautier comme n°2 du bateau. Cela dit, ce sont tous des gens d'expérience qui naviguent sur tous les supports possibles - ils s'adaptent assez vite. C'est vrai qu'on a connu des régates plus détendues que celles de cette semaine, mais on termine 2e du Grand Prix de Beaulieu - et on est toujours en tête du championnat.

v&v.com : Et il ne reste qu'un Grand Prix à disputer...
M.D. :
Oui, en Méditerranée, à Antibes. Mais bon, tout le monde sait qu'il ne faut jamais crier victoire avant, même si tu y penses : tu peux toujours subir une grosse contre-performance sur une seule épreuve !

v&v.com : Pour en revenir aux équipiers, peu nombreux à bord d'un D35, j'imagine que le changement d'un homme peut faire la différence...
M.D. :
Bien sûr ! Regarde ce qui s'est passé sur le bateau CER, c'est révélateur ! Ils ont gagné la 1ère régate en début de saison, car ils avaient un équipage bien entraîné. Comme c'est le bateau du Centre d'Entraînement à la Régate, les responsables font évidemment tourner leurs gars à bord et, malgré la présence d'un excellent barreur (Pascal Bidégorry à Beaulieu-sur-Mer, ndlr), ça se voit ! De même, lors de ce Grand Prix, on a bien vu que Yann Guichard apportait un vrai plus à un équipage qui fonctionne déjà bien sur Ladycat.

v&v.com : Alors, à Beaulieu, cette semaine, qu'est-ce qui vous a manqué ?
M.D. :
Un peu de vista sur les départs, qui n'ont pas été mon fort, en particulier avec des bords obligatoires. Un peu d'entraîenment, évidsemment : on n'a moins de pratique que des équipes comme Alinghi ou Okalys. Bon, malgré ce décalage d'expérience, on s'en sort bien !

Skipper, barreur, meneur Michel Desjoyeaux semble toujours très calme. Ce qui n'empêche parfois pas la tension de s'inviter à bord. Cela permet de ne jamais se relâcher... Photo © Matthieu Cotinat v&v.com : Pourquoi le Team Foncia a-t-il choisi de courir sur D35 ?
M.D. :
Pour commencer à se réhabituer à faire du multi et continuer sur un circuit à la fois exigeant et intéressant au niveau technique. On en tire de bonnes leçons avec de belles régates.

v&v.com : Qu'entends-tu par <intéressant au niveau technique> ?
M.D. :
Eh bien, le circuit nous a permis de reprendre de bonnes habitudes. Ça permet à tout le monde de se rôder à tous les niveaux, y compris logistique. Avec Géant, mon 60 pieds ORMA, on disputait sept épreuves par an, et on savait faire sans problème ! Cette saison, il a fallu qu'on se remette là-dedans : le circuit des MOD70 sera très exigeant sur tous les points.

v&v.com : Et pourquoi pas l'Extreme 40 ? Il y a de grosses différences avec le D35 ?
(Mich'Desj' se tourne vers Jean-Christophe Mourniac et Xavier Revil, qui connaissent bien les deux catas, pour leur demander leur avis)
J.C.M. : Le D35 est plus technique, c'est de la vraie régate. L'autre, l'Extreme 40, c'est vraiment du karting, spectaculaire mais moins axé <régate> - cela dit, les deux sont complémentaires !
X.R. : En Extreme 40, c'est très très chaud à l'abattée et on voit des chavirages très violents. Ces catas ressemblent beaucoup aux Formule 18 - la longueur et la puissance en plus !

v&v.com : D35, Extreme 40, MOD70, AC45, bientôt AC72... Que penses-tu en tout cas de ce fantastique essor international des multicoquess ?
M.D. :
Il était temps ! En particulier, je ne comprends que la Coupe de l'America, vitrine de ce qui se fait de plus performant en matière de voile, ne se soit pas disputée plus tôt en multi. C'est d'autant plus vrai que les catas à aile existent depuis bien longtemps ! Les mauvaises langues disent que les Américains ont choisi le multi pour le spectacle, mais tu ne peux pas attirer le public avec des compétitions ennuyeuses comme la pluie ! Ce qui m'amuse toujours, c'est les mecs qui n'ont fait que du mono : quand ils passent au multi, ils s'étonnent de voir qu'on monte à 20 noeuds sans problème sur un bord au portant. Jérémie Beyou a bien résumé ça une fois en disant : <30° de gîte et 10 noeuds en Classe J. 10° de gîte et 30 noeuds en multi>. Les AC72 iront à 35 noeuds au portant !

v&v.com : Tu te verrais donc bien courir la Coupe de l'America ?
M.D. : Pour l'instant, je suis avec Foncia jusqu'en 2014 et j'ai de quoi m'occuper ! Après... J'ai toujours été approché par des défis, j'adore la technologie et ses évolutions - et la Coupe de l'America, pour ça, c'est le summum.

v&v.com : Après le dernier Grand Prix en D35, à Antibes, objectif MOD70 pour le Team Foncia. Quel est votre programme ?
M.D. : On a effectué quatre sorties jusqu'à présent et ça se passe pas mal. Avant de pouvoir renaviguer sur MOD, je vais courir le Trophée ClaireFontaine à La Grande-Motte (cet entretien a été réalisé le week-end précédent, ndlr), puis disputer le dernier Grand Prix en D35 fin septembre à Antibes. La première régate d'exhibition sur MOD 70 se déroulera à La Trinité en octobre. Il faudra attendre que davantage de bateaux soient là pour courir la première vraie compétition : le premier grand rendez-vous, la Krys Ocean Race, se tiendra en juillet 2012. En attendant, on va s'entraîner - ça tombe bien, il y a trois bateaux en Bretagne : celui de Stève (Race for Water), de <Bilou> (Veolia) et Foncia ! En fait, on sera même quatre en octobre, avec Gitana, qui sera barré par Seb' Josse.

v&v.com : Lors des premières sorties sur MOD70, quelles ont été tes premières sensations ?
M.D. :
J'ai trouvé que c'était très rigide, très raide, alors qu'avec Géant, on avait déjà un 60 pieds très rigide - c'est pour te dire !

Les 60 pieds ORMA au temps de leur splendeur Géant (Michel Desjoyeaux) et Banque Populaire (Lalou Roucayrol) lors du Challenge Mondial Assistance, au départ de Cherbourg, en 2003. Mich'Desj' avoue une certaine nostalgie de ces fabuleuses machines. Photo © Thierry Martinez (Sea & Co) v&v.com : Tu évoques souvent les trimarans de 60 pieds ORMA. Ils ont été très critiqués, notamment après les 15 abandons (sur 18 concurrents) lors de la Route du Rhum 2002... que tu as d'ailleurs remportée. Aujourd'hui, que penses-tu de ces bateaux ?
M.D. : C'est vrai ils ont cassé... mais à un moment où on a pris 30 % de vitesse supplémentaire ! En voile, comme toujours, on bénéficie, on apprend de tout ce qui s'est passé avant - et les MOD 70 sont issus de cette évolution, de cette histoire, de cet apprentissage.

v&v.com : Toute cette casse était donc bénéfique, selon toi ?
M.D. : En tout cas, c'est en cassant qu'on apprend, même s'il y aura toujours des aigris pour te dire que c'est inacceptable. Il faut trouver le bon compromis. Si ça ne casse jamais, en compétition, c'est qu'on n'est pas à la limite, qu'on est trop lourd. Il faut forcément casser un peu pour avancer et progresser !

v&v.com : Quels sont les points communs entre un MOD70 et un 60 pieds ORMA ?
M.D. : Ils ont le même couple de redressement et les mêmes winches.

v&v.com : Et leurs différences ?
M.D. : Un MOD, c'est un monotype, pas un prototype, bien sûr. Autrement, sur un MOD, il y a 1,50 mètre de mât en moins, un gennaker moins grand (de 280 à 250 m²) et proportionnellement une moindre largeur.

v&v.com : Par rapport aux 60 ORMA, les MOD70 ont-ils été spécifiquement renforcés ?
M.D. :
(Il rit) Oui, les dessous des bras de liaison sont plus costauds. Cela dit, les bateaux ne sont pas non plus indestructibles. Et qu'on ne me dise pas non plus que c'est plus <safe> car, par définition, un multi - même une caravane de croisière -, ça chavire !

v&v.com : Et techniquement, comment se situe le MOD70 par rapoport à un 60 ORMA ?
M.D. :
Il est moins technique, mais c'est volontaire, afin d'avoir un budget maîtrisé grâce à la monotypie. C'est un bateau plus simple, sans volets de bord de fuite sur la dérive, avec un tirant d'eau diminué pour avoir une dérive plus légère. Les foils - sans winglet - ont des terminaisons semi-elliptiques et ne nécessitent que deux mecs au-dessus pour les manipuler.

MOD70 Foncia : vive la monotypie ! Le MOD 70 Foncia lors de l'une de ses premières sorties. Selon Desjoyeaux, un bateau simple et robuste. Ce qui ne l'empêche pas d'être performant - et susceptible de chavirer ! Photo © Yvan Zedda (Team Foncia) v&v.com : Tu parles budget. Quels sont les chiffres d'un MOD70 ?
M.D. :
Les cinq premiers clients de la jauge ont été récompensés avec des bateaux un peu moins chers. Je dirai que la plate-forme seule doit nous coûter 2,5 millions d'euros et que le bateau prêt à naviguer doit revenir à 2,8 millions d'euros. Mais il faut dire que la monotypie favorise une logique de mise en commun entre les différentes équipes, ce qui serait difficilement envisageable avec des protos, avec des mâts ou des appendices spécifiques.

v&v.com : Au final, tu es plutôt monotype ou prototype ?
M.D. : Je prône la diversité culturelle ! C'est beaucoup plus intéressant d'avoir une alternance entre monotypie et prototypie, comme c'est le cas dans d'autres sports mécaniques. Si les D35 sont amusants, c'est parce qu'avant, certains ont boosté les Formule 40 et que d'autres, ensuite, ont fait évoluer les choses sur d'autres multicoques. Cela dit, c'est vrai que j'aurai rêvé de continuer à naviguer sur des 60 pieds ORMA...


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Michel Desjoyeaux : quelques-unes de ses victoires

2009 : 1er de l'Istanbul Europa Race et du Bol d'Or Mirabaud avec Alain Gautier (D35)
2008/2009 : 1er du Vendée Globe sur Foncia
2007 : 1er de la Transat Jacques Vabre sur Foncia, de la Solitaire du Figaro et du record SNSM
2004 : 1er de The Transat sur Géant (ORMA)
2002 : 1er de la route du Rhum sur Géant (ORMA)
2000/2001 : 1er du Vendée Globe sur PRB
1992 et 1998 : 1er de la Solitaire du Figaro

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Un MOD 70 en bref

Longueur : 21,20 m
Largeur : 16,60 m
Tirant d'eau : 4,50 m
Tirant d'air : 29 m
Voilure au près : 310 m2
Voilure au portant : 409 m2
Poids lège : 6,3 t

Un 60 pieds ORMA en bref
Longueur : 18,28 m
Largeur : de 17,50 à 18,28 m
Tirant d'eau : 5 mètres
Voilure au près : autour de 290 m²
Voilure au portant : autour de 380 m²
Poids total : 5 tonnes environ

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