Actualité à la Hune

The Bridge 2017

Damien Grimont : «On a créé une pile humaine !»

Voilà un mois partait la transat du Centenaire dans le cadre de The Bridge, cette «course» folle entre le Queen Mary 2 et quatre Ultim. Un événement étonnant qui s’est achevé sur un succès médiatique retentissant. Nous en avons tiré le bilan à froid avec son concepteur Damien Grimont qui projette cette réussite sur de nouveaux défis.
  • Publié le : 27/07/2017 - 00:01

The Bridge 2017Damien Grimont, organisateur de l'événement, est porté en triomphe par l'équipage de Macif, vainqueur de la Transat, et une partie de l'équipe d'organisation.Photo @ Thierry Martinez/The Bridge
Voilesetvoiliers.com : Quel bilan tirez-vous de The Bridge 2017 ?
Damien Grimont :
Dans le parcours d’une vie, c’est une incroyable concrétisation de la ligne des projets que je mène. C’est la première fois que nous avons la reconnaissance réelle d’un style éditorial d’événements qui a mis du temps à être compris ou perçu au-delà d’une échelle plus confidentielle. Cela a commencé avec le Record SNSM où on a commencé à parler d’autres choses que de voiles dans le cadre d’une course de bateau, à savoir un événement utile et en mettant plus en avant l’humain à l’intérieur de l’événement que l’événement en lui-même. Sportivement par exemple, la Solidaire du Chocolat avec des Class40 c’était peut-être la Ligue 2 mais il y avait 13 nationalités. On a levé deux fois 400 000 euros de dons pour des associations et on a fait travailler 75 entreprises derrière ce phénomène. 
The Bridge est le prolongement de ce que j’appelle des événements composites. On associe des événements de différents types qui trouvent une ligne directrice qui se nomme The Bridge et dont chacun des compartiments est servi par les autres. C’est le 1 + 1 = 3. Elle a été plus vraie que jamais sur The Bridge. On a donné une lumière au basket 3X3 comme jamais en France avec la Coupe du monde qui s’est déroulée à Nantes. Et en même temps, le basket 3X3 a donné une dimension internationale à The Bridge. Ce fut la même chose avec les concerts. Même chose aussi avec l’affrètement du Queen Mary 2 et le Club des 100. Et jamais les Ultim n’auraient eu un tel retentissement si le Queen Mary 2 n’avait pas été au milieu d‘eux. Et qu’est-ce qu’on s'en fout des critiques qui avancent que ce n’était pas une vraie course ! C’était un symbole avant tout. Celui de la voile face au moteur et d’ailleurs Francis Joyon et Thomas Coville ont mis la pilée au paquebot dans le sens retour !

Départ the Bridge 2017La flotte de la Transat du Centenaire était composée de quatre Ultim... opposés au Queen Mary 2. "Un symbole avant tout. Celui de la voile face au moteur", explique Damien Grimont. Photo @ Thierry Martinez/The Bridge

Voilesetvoiliers.com : Il est vrai que vos événements précédents étaient souvent raillés par ce mélange des genres, un certain manque de lisibilité…
D.G. : Je pouvais l’entendre mais j’ai tenu ma ligne. En premier chiffrage de retombées médiatiques de The Bridge nous sommes à 37 millions en France et 43 à l'étranger ! Chaque élément se nourrit de l’autre. L’événement fait non seulement l’ouverture du 20 Heures de la veille du départ plus sept minutes de reportage (rires). Et il y a quand même des événements plus importants actuellement. Mais les gens ont envie de rêver et j’aime l’idée que nous sommes là non pas pour changer le monde mais pour faire rêver ou y contribuer.

Voilesetvoiliers.com : Quand avez-vous mesuré que The Bridge était une réussite ?
D.G. :
Il y a eu des prémices au moment de l’Armada (flotte de navires de combats qui a escorté le Queen Mary jusqu’à Saint-Nazaire, ndlr). C’était la reconnaissance internationale du projet. Les bâtiments américains, italiens et autres sont passés à 100 mètres du Queen Mary 2 ! Certainement hors normes de l'OTAN. Incroyable. La deuxième émotion ultra-importante valida l’événement : ce fut la rentrée du paquebot dans la forme Joubert (bassin où il fut construit à Saint-Nazaire, ndlr). On se souvient de l’accident de la passerelle du Queen Mary 2 (le 15 novembre 2003, la passerelle reliant le quai au bâtiment s’effondrait provoquant la mort de 16 personnes et en blessant 29 autres, ndlr).

Queen Mary 2Moment d'intense émotion avec la rentrée du Queen Mary 2 dans la forme Joubert, le bassin où il fut construit.Photo @ Thierry Martinez/The Bridge

Il y a eu des pas, des gestes dans la réconciliation de ce bateau avec le territoire. Et il s’est réconcilié. Premier élément donc : la rentrée dans la forme. C’était au millimètre. Et les 1 500 personnes à bord durant la manœuvre tapaient dans les mains ! Mais le plus important c’est que le public en contrebas – 50 000 personnes – y répond. La communion fut instantanée pour dire bienvenue au bateau. Le sentiment de fierté est venu effacer partiellement la douleur. Et puis il y a aussi cette œuvre de Street Art réalisée sur un mur de la ville avec «Saint-Nazaire est fière de ses paquebots», le Queen Mary et les Ultim. Jusque-là les gens restaient discrets suite au drame de la passerelle.
Enfin, il y a eu ce départ… Qui se passe peut-être encore mieux que ce que j’avais imaginé : les quatre multicoques, le paquebot, l’A380… Une émotion collective incroyable. Troublante.
Jusqu’à l’arrivée à New York, sous une lumière d’orage surréaliste. De cela il en ressort une force collective invraisemblable. Il n’y avait pas le droit que cet événement soit bien ; il devait être exceptionnel.

départ The BridgeDépart à couper le souffle pour la Transat du Centenaire The Bridge, les bateaux étant survolés par un Airbus A380.Photo @ Benoît Stichelbaut/The Bridge
Voilesetvoiliers.com : Et à bord du Queen Mary 2 ?
D.G. :
Il y avait deux tiers de personnes provenant d’entreprises en vue du séminaire et un tiers qui avait un intérêt particulier pour l’événement. Ce qui était intéressant c’est qu’il y eut une recette sur le huis clos avec 2 000 personnes qui étaient reliées à la terre mais pas autant qu’elles le voulaient. Du coup, cela a un peu bafouillé au départ en teme de communications. N'oublions pas que 85 % de la difficulté de The Bridge fut l’affrètement du Queen Mary 2 et de la mise en place des moyens l'accompagnant. Mais comme ce huis clos a commencé par une émotion, cet élément a accéléré les rencontres et les échanges entre les gens. Les thématiques de conférences tenues à bord (mondialisation, changement climatique, transformation technologique…) étaient en parfaite adéquation. Les concerts à bord étaient d’exception avec Natalie Dessay, Archie Shepp, Paul Lay, Jean-Christophe Spinosi… The Bridge est devenu un concept : un catalyseur de la transformation positive. Il y a beaucoup de gens qui, à bord du Queen Mary II, ont vécu la semaine de leur vie. C’était unique.

Voilesetvoiliers.com : Financièrement, comment terminez-vous ce projet-là ?
D.G. :
Nous avons eu un mode de fonctionnement de start-up à savoir celui d’un projet qui suscite beaucoup d’adhésions et d’enthousiasmes et dont les besoins structurels croissent plus vite que les ressources financières. Et en permanence. On est passé d’un projet de 2 millions à 6 puis à 15 ! Sans pouvoir reculer. Nous avons adopté un niveau de transparence sans égal entre l’association The Bridge et Profil Grand Large, la société organisatrice. Il nous manquait 10 % du budget à deux mois de l’événement. Et nous les avons trouvé avec l’arrivée de Fincantieri. Nous terminons à l’équilibre. Et on en est fier. Il y a huit millions d’euros d’affrètement, entièrement payés par la location des cabines et par les sociétés partenaires. Et il y a un peu moins de sept millions d’organisation entre Coupe du monde de basket, les villages, l’organisation à bord, les commémorations du centenaire de la Grande Guerre... Cela est payé à un peu moins d'un quart par les six collectivités publiques partenaires. Soit 10 % du budget global, ce qui est peu proportionnellement en termes d’argent public avec un événement à fort retour pour le territoire.  Le reste c’est du mécénat et sponsoring provenant de CIC, Réalités, Chocolat Réauté et Fincantieri.

The Bridge 2017Réunion de famille lors de la signature de l'affrètement du Queen Mary 2 avec la Cunard, qui en est propriétaire. De gauche à droite : Francis Vallat, vice-président de l'association The Bridge; Yves Gillet, P.D.-G. du groupe Keran ; David Dingle, Président de la Compagnie Cunard ; Fred Vroom, juriste ; Patrick Boissier, Président de l'association The Bridge ; Frédéric Marchand, juriste ; Damien Grimont, créateur et organisateur de The Bridge et Jean-Marie Biette, secrétaire de l'association The Bridge.Photo @ Thierry Martinez/The Bridge
Voilesetvoiliers.com : Existe-t-il un avenir à The Bridge, The Bridge II par exemple ?
D.G. :
2 000 personnes à bord représentent plus de 200 entreprises du Grand Ouest avec leur patron. Cette énergie, ce «Bridge» commun était unique. Ce serait idiot de faire le même évènement. Il faut rester dans cette unicité. En revanche la mécanique The Bridge qui a démarré voilà 15 ans avec la SNSM est en construction. C’est la force de l’humain. On a créé une pile humaine ! C’est une énergie infinie qui consomme 0 carbone ! Et depuis les entreprises reviennent vers moi en me demandant : «qu’est-ce qu’on fait de tout cela ? Je veux être de la suite.» Cela confère une sorte de responsabilité à laquelle je ne m’attendais pas mais aussi une implication sur des projets qui sortent du lot. J’avais eu cette intuition, voilà quatre ans, que mettre un paquebot au cœur de l’aventure générerait une électricité instantanée. Il n’y a pas d’objet qui réclame industriellement autant d’heures qu’un paquebot : c’est plus de qutre millions d’heures ! Peut-être un programme lunaire ?

arrivée Queen MaryLe Queen Mary 2 arriva en premier à New York le samedi 1er juillet au petit matin, la scène étant baignée par une lumière irréelle d'orage. Photo @ Thierry Martinez/The Bridge
Voilesetvoiliers.com : Et comment aller plus loin ?
D.G. :
Le paquebot a généré une émotion collective intéressante à faire perdurer mais il faut aller au-delà. Je veux conserver cet aspect. Il faut se souvenir de ceux qui ont été pionniers et ont cru en nous et accompagner du coup les Ultim dans leur développement. Et c’est aussi dans mon ADN de marin. Je veux aussi rester sur ce territoire des Pays de Loire. Enfin, garder cet aspect «événement utile». Je sais où je vais c’est-à-dire créer une sorte de force collective avec cette fameuse pile humaine dont je parlais. Il y a des idées très concrètes, à commencer par étendre le projet à l’Europe.
Il y a 100 ans les Américains débarquent et apportent une aide décisive en 1917. Cent ans après on dit merci.
Et maintenant que sommes-nous capables de faire avec l’Europe ? Mettons en avant la transformation positive et la transition énergétique. Mettons l’Europe au travail autour d’un tel projet avec une course autour du continent (en 2020 ou 2021, Grimont se refusant à commenter la moindre date, ndlr) en s'intéressant à la création des paquebots respectueux et de nouvelle génération dans le cadre de la transition énergetique. Pour être utile grâce à la réflexion et au travail. Nous avons désormais la crédibilité pour pouvoir monter des projets ambitieux. Et n'oublions pas que Verrazzano a découvert New York en 1524...