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Disparition

Michel Malinovsky, portrait d’un marin authentique

Intransigeant sur ses valeurs, Michel Malinovsky fut un coureur au large de grand talent, qui a notamment tiré sa célébrité de sa deuxième place dans la première Route du Rhum, en 1978 - perdue pour 98 secondes face à Mike Birch. a disparu dimanche dernier, emporté par un cancer à 69 ans. Retour sur l'itinéraire d'un homme marqué par la mer et le sens de ses traditions.

  • Publié le : 24/06/2010 - 05:24

Seule la victoire est jolie Servi par une aura incontestable, Michel Malinovsky a pendant des années partagé son temps entre expertises maritimes et organisation de comités de course. Photo © Gérard Beauvais Une enfance bousculée

Fils de hobereaux ukrainiens chassés de leur pays par les Soviets, Michel Malinovsky naît en 1942. C'est à Bruxelles, élevé par une grand-mère qui ne parlait guère que le russe, que Michel vécut les premières années de sa vie.

A dix ans, il quitte sa <babouchka> pour embarquer sur Brunehilde, bateau de 17 mètres à bord duquel son père, Leiv, et la femme de celui-ci, Fernandita, ont résolu de vivre.

Hélas, dès le premier été à bord, c'est le drame. Son père, se promenant dans les dunes de Dunkerque, saute avec l'un de ses amis sur une mine de la Seconde Guerre mondiale.

L'ami est tué, le père de Michel en sort infirme après des mois de soins, amputé d'un bras, la démarche claudicante, la vue et l'ouïe diminuées. Son visage en partie brûlé le fera surnommer <le capitaine bleu> par Alain Bombard. Le père de <Micha> est un personnage à l'autorité implacable semblant sortir d'un roman de Conrad, énergie peu commune, fantaisie et fatalisme slaves.

Pour la petite histoire, le bateau de son père, Brunehilde, vendu pour que survive la famille, deviendra La Constance dont l'équipage comptera Marin-Marie et Paul Guimard.

Les années charter

Il s'ensuit pour Michel des années difficiles, une enfance misérable et malmenée. En 1955, sortant difficilement de convalescence, le père de Michel parvient à racheter à Saint-Nazaire l'épave d'un vieux voilier, yawl aurique de 21 mètres, Béatrice, que l'enfant et sa mère remettent en état avec des matériaux de récupération et même des planches flottant dans le port. Bateau enfin restauré, la famille fait du charter, découvrant la navigation en même temps que ses clients. Exerçant d'abord en Atlantique, puis en Méditerranée avec beaucoup plus de succès, la famille Malinovsky est la première à pratiquer cette activité en France.

Vivant à bord d'un bateau non chauffé l'hiver, équipier à tout faire, Michel est à l'adolescence un matelot accompli, dur au mal, habitué aux privations, mené à la baguette et plus à l'aise sur un pont humide et incliné qu'à terre.

Au tout début des années 60, l'entreprise familiale prospérant, son père troque son bateau pour acquérir Neptune, goélette abandonnée de 32 mètres, 250 tonnes, 16 cabines, que de nouveau Michel et Fernandita s'échinent à remettre en état.

Complicité avec François Chalain François Chalain, directeur du chantier Bénéteau et grand régatier, appréciait la rigueur de Michel Malinovsky. Fidèle en amitié, est toujours resté proche de François. Photo © Gérard Beauvais Journaliste et coureur

Prenant son envol au désespoir de ses parents, Michel Malinovsky se retrouve dans les années 60 sur le pavé de Paris, seul, sans ressources, et par chance, entre comme journaliste à la revue Neptune-Nautisme. Sous la houlette d'Alain Gliksman, rédacteur en chef aux colères homériques, Michel s'appuie sur ses qualités d'excellent manoeuvrier pour réaliser des essais de bateaux. Mais, de son propre aveu, c'est auprès de Gliksman qu'il apprend les finesses de réglage des voiliers de courses ou le maniement du spi.

Peu à l'aise derrière une machine à écrire, le jeune homme, dont les articles sont amplement repris, donne des avis tranchés, appréciés par son journal. A Paris, Michel, qui a été sevré de culture, devient un passionné de théâtre, court les concerts, profite à fond des atouts culturels de la capitale. Ses qualités rédactionnelles progressent, même s'il n'a aucune prétention dans ce domaine et, quelques années plus tard, écrit <La Croisière>, ouvrage pratique rédigé avec Daniel Gilles. Ce sera un succès, avec plusieurs rééditions et traductions.

Gliksman lui met le pied à l'étrier et l'entraîne dans ses navigations. L'un et l'autre se complètent en dépit de fréquents affrontements : Gliksman à la table à cartes et Malinovsky sur le pont. Michel est précis, costaud, exigeant. Un pur homme de mer.

Raph et le grand large

<En 1968, on a préparé ensemble Raph avec lequel Gliksman devait courir la Transat anglaise, se souvient Daniel Gilles. Le bateau ayant abandonné sur avarie de safran, nous sommes allés Michel et moi à Saint-Pierre-et-Miquelon pour ramener le bateau avec Alain. On a d'ailleurs essuyé un force 10 sur les bancs de Terre-Neuve, c'était Verdun.> Pour Michel, cette première expérience de traversée océanique est marquante.

<Malino>, qui navigue en course-croisière, notamment à bord d'Esprit de Rueil d'André Viant, est attiré par le solitaire. Son explication est étonnante : <Je me souviens que ce fut en admirant l'interprétation solitaire de Madeleine Renaud dans "Oh les beaux Jours !" de Beckett que l'attrait de l'exploit individuel m'avait gagné... Peut-être est-ce à cause du déroulement de mon existence, mais je n'ai jamais considéré la solitude comme une malédiction.>

Malino victorieux au Crouesty En 1971, ici avec Pierre Bonnet et Annick Martin, Michel Malinovsky savoure sa victoire dans la Course de l'Aurore, premier succès consacrant ses talents de navigateur solitaire. Photo © Gérard Beauvais L'Aurore et le tour du monde

Disputant la première Course en solitaire de l'Aurore en 1970, Michel s'y classe second, derrière le fantasque Joan de Kat. L'année suivante, il prend sa revanche et arrache la victoire sur son Centurion. Ce succès lui vaut une belle notoriété dans le petit monde de la voile. Un voilier, un marin, la mer, pas moyen de tricher, pas de faux-semblants, Malinovsky apprécie ces enjeux qui permettent d'exprimer sa vraie nature.

L'homme est sans doute plus à l'aise en solitaire qu'en équipage, où il peut être dur, cassant, ainsi qu'il le montrera en embarquant à bord de Kriter lors de la première Whitbread, Course autour du monde en équipage : <Je ne suis pas tendre sur un bateau de course, concède-t-il. Non que je vitupère, trépigne ou frappe. Je n'élève pas la voix. Mais je sévis. Ceux qui ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités, je les écarte.>

A l'arrivée de la première étape, Michel débarque après de nombreux affrontements... puis est rappelé à Sydney avec Alain Gliksman pour reprendre le bateau en main.

Entre-temps, Michel Malinovsky a quitté la rédaction de Neptune-Nautisme pour celle de Voiles et Voiliers, essayeur de voilier de croisière aux compétences incontestées. Pour le chantier Bénéteau, il participe également, avec Eugène Riguidel, à la mise au point du First 30 qui va bouleverser l'image de l'entreprise vendéenne.
Malino le pilote d’essai Avec Eugène Riguidel, Michel a participé à la mise au point du First 30, à bord duquel il disputa la Course de l'Aurore. Cette proximité d'un avec le constructeur lui fut alors reprochée. Photo © Gérard Beauvais

<Deux vainqueurs, dont un>

En 1978, pour la première Route du Rhum, Michel Malinovsky obtient de son sponsor Kriter la construction d'un long cigare en bois moulé sur plans Mauric de 21 mètres de long sur 4,10 mètres de large. Alors que les multicoques se présentent sur les lignes de départ, le skipper mise sur un monocoque ultraléger lui permettant de passer par une route plus directe que les multis.

On connaît la suite : après avoir essuyé du très gros temps, dont la dépression qui provoqua sans doute la disparition d'Alain Colas sur Manureva, Michel a la victoire en poche quand apparaît soudain le petit trimaran Olympus Photo de Mike Birch. Le vent adonnant à l'approche de la ligne d'arrivée, l'allure devient plus favorable au trimaran jaune, alors que Kriter V perd peu à peu du terrain.

A 250 mètres de la ligne, après une traversée de l'Atlantique, le petit multi jaune passe le grand monocoque bleu. Michel Malinovsky perd la route du Rhum pour 98 secondes... L'écrivain Paul Guimard pourra subtilement titrer un article <Deux vainqueurs, dont un !>

<Au moment de l'arrivée, je le suivais à l'arrière de son bateau, se souvient Daniel Gilles. On a attendu longtemps avant de comprendre qu'il allait se faire avoir. Birch arrivait comme une bête à son vent. Un multicoque remontant moins bien, il pouvait le sortir en lofant. Il n'en a rien fait. Je lui ai dit après : "Mais pourquoi n'as-tu pas lofé ?" Pour deux raisons : parce qu'il était très occupé à trouver la ligne d'arrivée et parce que pour lui, après une course pareille, lofer un concurrent aurait été indécent ! Ce n'était pas fair-play.>

Ces 98 secondes pèseront lourd dans la destinée de Michel qui intitulera peu après un ouvrage de souvenirs écrit avec Jean Noli <Seule la victoire est jolie>, formule qui passera à la postérité.

<Michel a certainement été amer de cet échec, tempère Daniel Gilles, mais, en même temps, ces 98 secondes lui ont valu une notoriété durable, autant, sinon plus, que s'il avait gagné.>

Cette seconde place historique contribua en tout cas au succès de la Route du Rhum.
Au cœur de Kriter VIII pose ici au coeur de la structure alu du futur Kriter VIII, fuseau de 23 mètres sur plans Mauric en construction chez Pouvreau. Une oeuvre d'art, une magnifique carlingue d'avion... mais l'histoire est en marche, et les multicoques avec elle - ils lui voleront la victoire. Photo © Gérard Beauvais Partisan acharné du monocoque

Michel Malinovsky avait une revanche à prendre, et c'est encore à bord d'un nouveau monocoque, Kriter VIII, 23 mètres de long, 3,80 mètres de large, toujours sur plans Mauric et construit cette fois en aluminium chez Pouvreau, qu'il se présentera à la deuxième Route du Rhum. Le bateau est performant, certes, mais pour certains, c'est un combat d'arrière-garde. Intellectuellement, culturellement, Malinovsky ne passe pas au multicoque à l'inverse de Tabarly. A l'arrivée, une place de dixième semble donner raison aux sceptiques.

Préparant une troisième Route du Rhum, Michel Malinovsky sera victime peu avant le départ d'un très grave accident de voiture qui le détournera de la course.

Malino en croisière Maïté, seconde épouse de Michel, et un ami. a toujours aimé naviguer, en course comme en croisière. Photo © Gérard Beauvais Un homme de mer

Homme de mer, Malinovsky ne cessa jamais de naviguer et laisse le souvenir d'un coureur rigoureux et honnête. <Ce n'est pas quelqu'un qui aurait cherché un oubli dans un règlement pour essayer de plomber un comité de course ou un trou de jauge pour planter un concurrent>, commente Jean-Marie Vidal qui disputa quelques Courses de l'Aurore contre lui.

Accessible, aimable, Michel Malinovsky était un homme taciturne, introverti. La rigueur de son attitude ne doit toutefois pas laisser ignorer la complexité de son caractère que certains attribuent à une âme profondément slave. <Malino> était un inquiet, un tourmenté secret qui savait aussi se montrer chaleureux et très bon vivant.

Devenu expert maritime, son expérience donnait du poids à ses avis. <Avec Michel, on ne se gênait pas pour faire des observations lorsqu'on voyait des défauts manifestes d'entretien, ou que certains chantiers gonflaient trop leurs devis>, se souvient Paul Médard, qui le fit entrer dans la profession. Pendant près de quinze ans, les deux hommes assureront le Comité de course du Figaro et de quelques autres épreuves.

Malino, un navigateur précis et mesuré C'est d'Alain Gliksman, lors de sa première traversée de l'Atlantique Nord, que Michel Malinovsky avait appris l'essentiel de la navigation astronomique. Photo © Gérard Beauvais Michel Malinovsky donnait toujours l'impression de naviguer sur des bateaux sortis de chantier, tellement ceux-ci étaient impeccablement tenus avec une exigence confinant à la maniaquerie. <A bord, personne ne prenait d'initiative personnelle, témoigne Gérard Beauvais. Il fallait lui référer en tout, car il fallait que tout soit fait comme il l'entendait. Et gare à celui qui ne se conformait pas à la règle du bord !>

A la retraite depuis trois ans environ, Michel Malinovsky avait troqué son Bavaria contre un Océanis 441 avec lequel, deux années de suite, il traversa l'Atlantique pour passer l'hiver aux Antilles. Frère de la Côte (il fut Grand Frère de France en 1992), Michel était très attaché aux traditions et, observant les petits jeunes du Figaro, regrettait ouvertement l'époque où lui-même courait l'Aurore avec un blaser bleu marine dans la penderie du bord pour les manifestations à terre.

<Michel était en osmose avec le bateau, il avait un instinct exceptionnel, conclut Daniel Gilles. Il n'est d'aucune école, ne vient ni des Glénans, ni des équipages de Tabarly. En course, il a toujours été skipper beaucoup plus qu'équipier.>

Après une cérémonie orthodoxe et la crémation à Nantes, les cendres de Michel Malinovsky ont été dispersées en mer à Saint-Gille-Croix-de-Vie, dans l'après-midi du mercredi 23 juin. Il faisait grand soleil, 24°C, un léger vent de Nord-Est soufflait force 2. Selon l'expression consacrée parmi les Frères de la Côte, Michel navigue désormais <sur des mers toujours sereines>.

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Palmarès de Michel Malinovsky

1970, Solitaire du Figaro : deuxième, remporte la première étape.
1971, Solitaire du Figaro : vainqueur.
1972, Solitaire du Figaro : troisième, remporte la deuxième étape.
1974, Solitaire du Figaro : quatrième.
1977, Solitaire du Figaro : troisième, remporte deux étapes.
1978, Route du Rhum : deuxième sur Kriter V en 23j 07h 01'13"
1981, Twostar : onzième sur Kriter VIII
1982, Route du Rhum : dixième sur Kriter VIII et premier monocoque en 19j 18h 57' 22''