Actualité à la Hune

INTERVIEW

Elodie-Jane Mettraux : «Les femmes doivent parfois enfoncer les portes !»

Actualité chargée en ce début d’année pour Elodie-Jane Mettraux : la Suissesse dispute actuellement Sailing Arabia-The Tour avec Sophie de Turckheim et Mathilde Géron, une mise en route pour un projet 100 % féminin sur deux ans – qui compte également une autre navigatrice helvétique, Nathalie Brugger – avec au programme l’ensemble des épreuves de la saison de Diam 24, dont le Tour de France (*). Au même moment, la grande sœur de Justine, âgée de 33 ans, participe à sa deuxième Volvo Ocean Race consécutive, à bord de Turn the Tide on Plastic, avec à son programme quatre étapes – dont deux déjà courues (Le Cap-Melbourne et Melbourne-Hong Kong), les deux prochaines entre Auckland (Nouvelle-Zélande) et Itajai (Brésil), puis entre Newport (Etats-Unis) et Cardiff (Royaume-Uni). Rencontrée à Oman, la jeune femme évoque ces expériences qui complètent un CV nautique déjà bien fourni.
  • Publié le : 14/02/2018 - 00:01

Elodie-Jane MettrauxA 33 ans, Elodie-Jane Mettraux a déjà navigué en D35, M32 et Diam 24, elle dispute également sa deuxième Volvo.Photo @ Mark Lloyd/Sailing Arabia – The Tour

Voilesetvoiliers.com : Peut-on parler de surprise de vous retrouver sur ce projet de Diam 24 avec Mathilde Géron et Sophie de Turckheim ?
Elodie-Jane Mettraux 
:
Oui et non. Oui, parce qu’on ne se connaissait que de vue avec Sophie et Mathilde que j’ai croisées sur des régates. Non, parce que vu qu’elles souhaitaient constituer un équipage 100 % féminin, il n’y a pas beaucoup de filles de mon gabarit sur le circuit qui ont fait du Diam 24 et déjà couru le Tour de France sur ce bateau (22e avec Ville de Genève-CER 1 l’an dernier, ndlr). J’ai en plus une bonne expérience du multicoque, puisque j’ai navigué plusieurs saisons sur le D35 Ladycat, j’ai également participé au World Match Racing Tour en M32 aux côtés de Sally Barkow, avec laquelle nous avions d’ailleurs tenté de monter un projet Tour de France après la dernière Volvo, sans trouver de partenaires.

Voilesetvoiliers.com : Vous naviguez pour la première fois ensemble sur ce tour d’Arabie, comment se passent ces débuts ?
E.-J.M. :
Au niveau des résultats, c’est forcément compliqué (8e et dernière place) parce que nous nous retrouvons face à des équipages qui naviguent en Diam depuis plusieurs années. Nous avons pas mal de paramètres à gérer en même temps, sans compter que contrairement au reste de la saison où nous serons trois, nous sommes quatre à bord, puisque nous avons aussi une Omanaise que nous devons initier au Diam (en contrepartie de leur invitation à Oman, ndlr). Pour l’instant, nous péchons pas mal au niveau de la gestion du trimaran sur les phases d’arrêt et sur les départs. Le Diam est un bateau qui ne tourne pas facilement, qui nécessite d’être sans cesse réactif. C’est très technique, il y a plein de petites combines à connaître et il faut en faire et en refaire dans toutes les conditions pour parvenir à avoir les bons réflexes aux réglages et à la barre. Maintenant, ce tour d’Arabie est un super moyen d’identifier les points sur lesquels il faut bosser pour qu’on soit au niveau cette année sur le Tour de France. Et en dix jours, il y a déjà des satisfactions : par exemple sur le côtier de dimanche, nous sommes arrivées à avoir une bonne vitesse au portant dans du petit temps, ce qui n’était pas le cas les premiers jours. Gentiment, on comprend mieux les choses, on règle mieux le bateau, nous sommes donc très contentes de participer à ce tour qui nous donne l’opportunité de naviguer pendant deux semaines contre les meilleurs équipages du prochain Tour de France, c’est une super plate-forme pour démarrer le projet.

Sailing Arabia The Tour 2018En plus d’être n°1 à bord, la Suissesse s’occupe sur le Tour d’Arabie d’initier une équipière omanaise au Diam 24.Photo @ Mark Lloyd/Sailing Arabia – The Tour

Voilesetvoiliers.com : Quel sera votre objectif sur ce Tour de France ?
E.-J.M. :
Si on arrive à faire un top 15 pour une première année, on sera très contentes. Je suis persuadée que nous avons un bon potentiel, il faut juste qu’on arrive à s’entraîner le plus possible ensemble ces prochains mois.

Voilesetvoiliers.com : Mais vous allez parfois manquer à l’appel, puisque vous disputez aussi la Volvo sur Turn the Tide on Plastic
E.-J. M. : Oui, comme le projet est parti assez tard, certaines d’entre nous ont déjà d’autres engagements. Sur cette Volvo, je dois encore faire l’étape dans le Sud à partir d’Auckland, puis la transat. Après, je serai complètement disponible pour le projet Diam 24.

Voilesetvoiliers.com : C’est votre deuxième Volvo, après une première avec Team SCA. Cette expérience au sein d’un équipage 100 % féminin vous a-t-elle servi pour aborder cette édition ?
E.-J.M. :
L’expérience de cette première Volvo, qui avait été assez dure, me permet aujourd’hui d’en refaire une dans des conditions plus faciles. Ce qui était dur, c’était surtout la manière dont était managé le projet, nous avions eu très, très peu de repos, si bien que nous étions arrivées sur la course déjà fatiguées. Quand tu fais la Volvo pour la première fois, c’est tellement nouveau, tu prends les choses tellement à cœur et c’est tellement gros que tu as du mal à prendre du recul. Là, j’ai beaucoup moins la tête dans le guidon : je ne me suis entraînée que trois jours avec l’équipe avant de les rejoindre au Cap pour l’étape de l’océan Indien (Le Cap-Melbourne, ndlr), mais je me suis tout de suite sentie vraiment à l’aise sur le bateau. J’ai l’impression d’en profiter plus.

Elodie-Jane MettrauxElodie-Jane Mettraux (ici à la barre de Turn the Tide on Plastic, à côté du skipper, Dee Caffari) a déjà disputé deux étapes de la Volvo cette année et retrouvera ce bateau à Auckland. Photo @ Jeremie Lecaudey/Volvo Ocean Race

Voilesetvoiliers.com : Vous ne faites que quatre étapes, est-ce volontaire de votre part ?
E.-J.M. :
Oui, j’ai eu le luxe de pouvoir dire que je ne voulais pas faire toute la course, parce que je n’avais pas très envie de faire une croix sur les autres choses que j’avais mises en place. J’ai d’ailleurs eu une autre proposition où on me proposait de faire l’intégralité de la course. J’ai décliné parce que je ne voulais pas faire comme la dernière fois, où j’avais dédié tout mon temps pendant un an et demi, sept jours sur sept, à ce projet SCA pour au final me retrouver au mois de juillet sans rien ! Cela avait été compliqué à vivre. Ça me permet de faire une deuxième Volvo sans être trop cramée et en ayant des perspectives d’avenir claires, comme ce projet Tour de France sur deux éditions.

Voilesetvoiliers.com : Turn the Tide on Plastic occupe pour l’instant la dernière place. Que pouvez-vous espérer sur la deuxième partie de la Volvo ?
E.-J.M. :
Il n’y a pas d’objectif précis, si ce n’est de s’améliorer. Déjà sur l’étape entre Melbourne et Hongkong, on est arrivé à à tenir les mêmes vitesses que les leaders, c’est prometteur pour la suite. Je pense qu’il y a vraiment du potentiel dans cette équipe. Ils ont fait un casting assez chouette, avec des jeunes qui en peu de temps arrivent même parfois à surpasser les chefs ! Même si on n’est pas encore au niveau des équipes qui se sont entraînées depuis un an et demi, je trouve qu’on n’est pas complètement largué, tout est réuni pour qu’on puisse faire de belles étapes, on va tout donner pour laisser des bateaux derrière nous.

Sailing Arabia The Tour 2018Sur Sailing Arabia – The Tour, Elodie-Jane Mettraux (au premier plan) navigue pour la première fois avec Sophie de Turckheim (au rappel) et Mathilde Géron (à la barre). Photo @ Mark Lloyd/Sailing Arabia – The Tour

Voilesetvoiliers.com : Sur cette Volvo, vous avez croisé votre sœur Justine, qui a navigué sur Dongfeng Race Team. Seriez-vous tentée de vous mettre au Figaro comme elle et que pensez-vous de son parcours ?
E.-J.M. :
Dans l’absolu, pourquoi pas ? La régate a l’air super intéressante et c’est chouette de gérer un projet pour soi de A à Z, mais j’adore le travail en équipage, je ne me vois pour l’instant pas faire autre chose. En tout cas, je suis admirative de ce qu’elle a fait en Figaro, elle a obtenu de très bons résultats l’an dernier sur la Solitaire. Je pense que si des sponsors cherchent quelqu’un pour faire le Vendée Globe en 2020, ils devraient penser à elle !

Voilesetvoiliers.com : Vous faites partie du Magenta Project, dont l’objectif est de permettre d’accéder au haut niveau professionnel à davantage de femmes. Est-ce compliqué de se faire une place dans un univers encore très masculin ?
E.-J.M. :
Disons que comme toutes les portes ne sont pas ouvertes, il faut parfois les enfoncer ! On dit que la force physique est un facteur limitant sur certains circuits, mais cela n’empêche que les femmes peuvent toujours tenir des postes de barreuse ou de tacticienne. Il faut juste que l’on nous donne plus d’opportunités de naviguer sur davantage de circuits et de supports pour pouvoir engranger des connaissances, nous améliorer, et avoir au final les mêmes chances d’intégrer des équipages de haut niveau que les hommes. Mais ce n’est vraiment pas encore le cas… Il a par exemple fallu attendre 2016 pour qu’une femme, Sally Barkow, reçoive une «Tour Card » sur le World Match Racing Tour, cela résume un peu la situation.

Voilesetvoiliers.com : Pour finir : après la Volvo et le Diam cette année, quels sont vos autres projets ?
E.-J. M. :
Là, j’ai rempli mon calendrier jusqu’à fin juillet et après c’est le vide intersidéral ! Il va falloir que je commence à travailler sur la suite de la saison, mais je pense que j’aurai aussi besoin de prendre quelques semaines de vacances pour garder l’envie et l’énergie d’aller naviguer. Après, mon rêve serait de faire deux belles saisons en GC32 avec un équipage mixte, un bateau bien préparé et le budget qui va avec, ça serait vraiment génial.

(*) Sur le tour d’Arabie, l’équipage féminin, invité, court sous les couleurs de DB Schenker, mais sur le reste de la saison, Tour Voile compris, il portera celles d’un sponsor français qui sera bientôt officialisé.

Sailing Arabia The Tour 2018Oman offre en février d’excellentes conditions de navigation pour débuter la saison en Diam 24.Photo @ Mark Lloyd/Sailing Arabia – The Tour

Sailing Arabia - The Tour
 Beijaflore au-dessus du lot

Débutée le 4 février au sud d’Oman, à Salalah, la huitième édition de Sailing Arabia - The Tour, qui réunit huit équipages, s’achève samedi, avec trois dernières journées au programme : mercredi à Sur puis vendredi et samedi à Mutrah, à côté de la capitale du Sultanat, Mascate. Emmené par Valentin Bellet, l’équipage de Beijaflore, qui comprend également Julien Villion, Valentin Sipan et Guillaume Pirouelle, mène pour l’instant largement les débats, puisqu’il n’a jamais quitté le podium depuis le coup d’envoi de l’épreuve, avec quatre victoires sur huit manches, trois deuxièmes places et une troisième place. Derrière, EFG Bank, avec à sa tête Thierry Douillard, vainqueur de l’épreuve l’an dernier, mène la chasse devant Averda, skippé par le Britannique Steven Morrison, qui, habituellement, navigue avec Thierry Douillard.

 

Classement général en ce mercredi matin 

1. Beijaflore (Valentin Bellet), 10 points.
2. EFG Bank (Thierry Douillard), 21 points.
3. Averda (Stevie Morrison), 24 points.
4. Cheminées Poujoulat (Bernard Stamm), 30 points.
5. Vivacar (Mathieu Souben), 30 points.
6. Lorina-Golfe du Morbihan (Robert Solune), 30,40 points.
7. Renaissance (Cédric Pouligny), 49 points.
8. DB Schenker (Elodie-Jane Mettraux), 55 points.