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SOLITAIRE BOMPARD LE FIGARO

Eric Bompard : «Nous nous sommes pris au jeu»

Les paillettes, le vernis et le «moi je» qui caractérisent souvent ces capitaines d’industrie ayant réussi en affaires ne sont clairement pas la tasse de thé d’Eric Bompard. A la fois prudent, modeste, affable et un brin paternaliste, ce chef d’entreprise de 69 ans, qui s’est lancé dans la fabrication de pulls en cachemire il y a trente ans en allant acheter une laine rare au Nord de la Chine, est associé pour la sixième année à la Solitaire du Figaro. Amoureux de la mer mais pas régatier pour autant, il est très attaché à cette course de légende qui désormais porte son nom, ne souhaite pas s’immiscer… mais a des idées. Rencontre à quelques jours de la 47e édition au départ de Deauville.
  • Publié le : 15/06/2016 - 00:01

Eric Bompard : « Nous nous sommes pris au jeu » Eric Bompard ne cache pas sa passion pour La Solitaire, et ne manque pas une étape quand son emploi du temps le lui permet. Photo @ A. Courcoux/EB
Voilesetvoiliers.com : Pourquoi-êtes vous venu sur la Solitaire ?

Eric Bompard :
D’abord car j’aime le bateau, mais aussi car on se sent bien dans cette course. Les marins sont des gens hyperattachants, la course est très difficile. Il y a surtout un esprit que l’on ne trouve, je crois, que rarement dans d’autres sports : le sens de la collectivité, l’humilité, la solidarité. Et puis, le fait que tous les bateaux soient les mêmes (les Bénéteau Figaro 2, ndlr) rend la compétition juste. Et j’aime bien cette idée comme quoi tout le monde a sa chance, jeunes ou moins jeunes... même si les stars sont quand même devant ! On voit aussi des coureurs encore inconnus «attraper» des étapes, et ça me plaît bien.

Voilesetvoiliers.com : Vous naviguez ?
E. B :
Je suis un plaisancier lambda, pas du tout un expert. Ce que j’aime, c’est la mer en tant que telle. Je ne suis pas un «voileux» de haute qualité, mais j’ai fait pas mal de bateau, et chaque fois, ça me paraissait être le meilleur moment de mes vacances… J’aime cet environnement, les paysages. Ma philosophie, ce n’est pas d’aller affronter des vagues de dix mètres, mais d’utiliser le bateau comme un moyen de me déplacer d’un endroit à un autre, aller dans des ports que l’on aime, prendre du bon temps, se vider la tête. Dans plaisance, il y a plaisir ! Et en bateau, il y a des instants magiques.

Voilesetvoiliers.com : Vous n’êtes pas régatier mais avez d’abord sponsorisé un bateau ?
E. B. :
Oui, Il y a six ans, nous avons financé Karine Fauconnier. C’était nos premiers pas dans la course en solitaire. Puis Le Figaro est venu nous voir pour nous proposer de reprendre la course après le retrait de Suzuki. Nous avons réfléchi plusieurs mois, car là ça devenait beaucoup moins simple que d’armer un seul bateau. Et puis il fallait qu’il y ait un consensus dans l’entreprise. Vous ne pouvez pas être tout seul à décider avec votre plaisir. Il faut que les gens aient envie d’y aller pour vous aider, pour s’investir. Pour moi, c’est fondamental !

Eric Bompard : « Nous nous sommes pris au jeu » Avant de devenir le partenaire principal de la Solitaire Bompard-Le Figaro, le groupe a sponsorisé Karine Fauconnier en 2010.Photo @ F. Augendre/DPPI

Voilesetvoiliers.com : C’était aussi le moment où le grand quotidien national a passé la main ?
E. B :
Disons que cela a correspondu en effet au moment où le journal Le Figaro, qui gérait la course à 100 %, a décidé de la confier à Pen Duick (organisateur de courses, ndlr). Et pour le coup, nous nous sommes pris au jeu ! Il y avait 40 bateaux, des talents extraordinaires, de grands marins qui revenaient sur la Solitaire. Et puis pour moi, cette course est à la fois un tremplin, une drogue, une école… et aussi un formidable moyen pour de jeunes marins de se faire connaître. Et je ne vais pas m’en cacher. Une fois que vous êtes dedans, vous commencez à prendre un peu de notoriété, et ça aide à la communication.

Voilesetvoiliers.com : Vous avez souvent sponsorisé d’autres sports ?
E. B :
Oui, j’aime (presque) tous les sports. J’ai été dans le ski, le tennis, le patinage artistique… J’ai moi-même fait pas mal de sports collectifs et du tennis. Il faut forcément avoir une fibre sportive pour aller dans le sponsoring.

Voilesetvoiliers.com : Quel est le budget pour une course comme La Solitaire ?
E. B :
Je n’ai pas très envie de donner de chiffres… Mais ce sont des budgets qui sont assez lourds (environ 500 000 euros par an semble-t-il, ndlr). Et ce qui est essentiel à mes yeux, c’est que cela ne perturbe pas la vie normale de la société, et qu’il y ait une adhésion des gens. On souhaite «mouiller» les salariés de l’entreprise !

Voilesetvoiliers.com : Venons-en à la nouveauté cette année, comme quoi la course se nomme désormais «La Solitaire Bompard-Le Figaro». Vous aviez décidé l’an dernier de quitter la course, et vous revenez pour mettre votre nom en tête. Vous avez dicté votre loi pour passer devant ?
E. B : Non ! La question que nous nous sommes posée dans l’entreprise, c’était de savoir si les dépenses de communication pour la course correspondaient à nos besoins de notoriété et de développement. La réponse a été "oui", même si c’est compliqué d’évaluer les retombées de manière très précise. Ensuite, il est clair que nous avons demandé à être plus écoutés dans le choix des ports de départ et d’arrivée, que notre marque soit plus visible, mieux mise en avant. J’ai proposé que, de manière que cette course nous revienne un peu plus sur le plan de l’engagement, il serait pas mal que notre nom passe en tête. Et les choses se sont bien passées. On a, c’est vrai, un peu «bompardisé» le système ! Il n’y a pas eu de discussions de marchand de tapis, et de toute façon, tout le monde avait besoin de tout le monde. Bref, nous sommes tombés très facilement d’accord.

MacaireTroisième en 2015 derrière Yann Eliès et Charlie Dalin, après avoir été pénalisé lors de la dernière étape, Xavier Macaire fait partie des grands favoris pour cette 47ème édition. Photo @ O. Blanchet/DPPI

Voilesetvoiliers.com : Vous allez «prendre la main» et faire bouger des choses, comme revenir aux dates initiales… en août par exemple ?
E. B :
Bonne question… La première année, quand on nous a dit "ce n’est plus l’été" (la course initialement se disputait en août puis depuis quelques années en juin, ndlr), ça nous a inquiétés. C’est une belle épreuve qui passe dans de beaux endroits, les gens sont en vacances… Trouver les bonnes dates, c’est de toute manière très compliqué ! En juin cette année, vous avez l’Euro de foot (mais aussi les 24 Heures du Mans et les demi-finales du Top 14 le week-end du départ de la course ; la finale du Top 14 le 24 juin, ndlr), en juillet le Tour de France cycliste (qui débute le 2 juillet, jour du départ de la 3e étape, ndlr) et en août les Jeux olympiques. Rien qu’avec le foot, on a un mois à tirer et ce n’est pas rien ! On a beaucoup discuté avec Le Figaro et Pen Duick. Ma préférence serait que la course se déroule un peu plus tard et qu’elle soit légèrement décalée à cheval sur juin et juillet. Mais on n’a pas tant de poids que ça, car il y a aussi le problème des ports. C’est plus facile d’accueillir 40 bateaux en juin qu’en plein mois de juillet et août.

Voilesetvoiliers.com : N’avez-vous pas l’impression que les nombreuses courses en solo de début de saison ont un peu banalisé La Solitaire Bompard-Le Figaro, du moins sa visibilité ?
E. B 
: C’est une réflexion un peu générale. Disons que l’on n’a pas l’expertise de ce genre de course et, comme je le disais, «elle n’est pas dans nos mains». Par conséquent, je ne suis pas assez bien placé pour savoir l’intérêt que peut représenter une Solo Concarneau, une Solo Maître Coq… Ce qui est une évidence, c’est que plus il y a d’épreuves et plus il y a risque de dispersion. Ce qu’il faut pour moi, c’est qu’il y ait du beau monde, des têtes d’affiche. Mais je ne crois pas que la multiplication des courses fasse de l’ombre à La Solitaire. Il y a des courses qui vivent et d’autres qui survivent. Il y a des risques partout. Regardez le tennis. Il y a Roland-Garros mais ça n’enlève rien aux tournois de Toulouse, Marseille, Nice. Simplement, les Internationaux de France restent l’un des quatre plus grands tournois du monde. Il n’y a rien à faire contre ça ! Je pense sincèrement que La Solitaire reste l’épreuve de référence… et le restera. Ensuite, c’est à nous d’investir du temps pour qu’elle conserve ce que j’appellerai ses lettres de noblesse.

Voilesetvoiliers.com : Vous avez un favori cette année ?
E. B :
Charlie Dalin me paraît très fort de nouveau, tout comme Xavier Macaire ou Erwan Tabarly… mais j’aimerais bien que Gildas Morvan gagne enfin pour sa 21e participation !
 

ChèvreC’est en allant acheter de la laine de cachemire au Nord de la Chine qu’Eric Bompard a démarré son entreprise en 1986.Photo @ EB

Le groupe Eric Bompard

L’aventure a démarré en 1986 à une époque où le cachemire n’était pas très connu et où il fallait aller le chercher loin dans le Nord de la Chine, dans le désert. C’est là que l’on trouve la meilleure laine du monde, dixit Eric Bompard. Aujourd’hui, cette grosse PME emploie environ 300 personnes et crée de 500 000 à 600 000 produits par an. On imagine le siège social dans des locaux parisiens plus conformes à l’image qu’elle souhaite véhiculer, mais Eric Bompard a préféré installer son entreprise dans le Nord de Paris, où tout est regroupé, de la direction aux achats, stocks ou création. Le PDG voulait un lieu accessible aux employés par les transports en commun et qui permette une lecture immédiate de ce qui se crée et se produit.