Actualité à la Hune

solitaire 2017 : l'analyse de Dominic Vittet

Trop fort ce Lunven !

Lors du départ de cette dernière étape, les mains sont moites. Non seulement il fait chaud mais les vents annoncés pour l’étape sont faibles et incertains. Il n’y a pas de pire scénario pour ceux qui aimeraient préserver leur avantage, comme le leader Nicolas Lunven (Generali), et pouvoir contrôler jusqu’à Dieppe cette myriade de prétendants affamés qui ne rêvent que d’une seule chose : détrôner celui qui précède. Pour ceux qui veulent bousculer la hiérarchie, comme Adrien Hardy (Agir Recouvrement) 2e à 24 minutes, mais aussi Charlie Dalin (Skipper Macif 2015) à 01 h 01 min ou Sébastien Simon (Crédit Mutuel Bretagne) à 01 h 04 min, c’est l’occasion rêvée de prendre la poudre d’escampette et pourquoi pas, de renverser la table. Toutes les opportunités seront bonnes à prendre !
  • Publié le : 23/06/2017 - 16:35

Nicolas LunvenMagnifique Nicolas Lunven. Il était le plus fort cette année et gagne sa deuxième Solitaire du Figaro après la victoire décrochée en 2009.Photo @ Alexis Courcoux

Un premier jour bien calme

C’est bel et bien l’été et le Golfe de Gascogne se vide.
Les dépressions qui prenaient, il y a encore quelques semaines, l’Atlantique Nord pour une autoroute vers l’Europe, se meurent. Repoussées vers le Nord par le fameux anticyclone des Açores qui étire son bras jusqu’aux rivages bretons, elles se recroquevillent entre le Groënland et la Norvège. Cette 4e étape s’annonce lente et longue.

Ne pouvant compter sur un vent clair et établit pour ce dernier run, les coureurs croient au vent thermique de l’après-midi pour quitter Concarneau et atteindre la Baie d’Audierne ou ils espèrent retrouver un Nord Est léger pour filer jusqu’à Sein. Dans le scénario idéal de départ, les petits monotypes devaient même profiter du flot favorable pour traverser l’Iroise, enquiller le chenal du Four et atteindre la Manche mieux ventée.

départ 4e étapeC’est l’été en Atlantique Nord. Les dépressions peu actives (ronds bleus) sont repoussées au Nord du 50e (trait jaune) par la poussée de l’anticyclone des Açores (trait marron). Le Golfe de Gascogne est complètement vide et les calmes s’étendent jusqu’au large du Portugal (petits ronds bleus). Les premières 24 heures de la 4e étape (trait rouge) vont être très pénibles…Photo @ Dominic Vittet

Malheureusement rien ne se passe comme prévu. Entre la Pointe de Trévignon et l’archipel des Moutons, le thermique démarre, puis hésite et finit par lâcher la meute avant même qu’elle n’ait commencé à enrouler l’archipel des Glénan.
À peine partis, voilà les skippers déjà contraints à une concentration maximale, en chasse de la moindre risée. Les leaders changent au gré des calmes qui frappent çà et là, jusqu’à la pointe de Penmarc’h ou la renverse de courant fait son œuvre et oblige tout le monde à jeter l’ancre pour la nuit !
Tous les timings soigneusement étudiés avant le départ volent en éclats. Routages à la poubelle, il va falloir redéfinir une stratégie. Prendre ses fichiers météo, scruter le baromètre, noter la force et la direction du vent, écouter les sémaphores, observer ses concurrents… Bref, écrire une nouvelle histoire. Un exercice bien compliqué quand on est néophyte et qu’on a déjà 1 000 choses à apprendre…
Cahin-caha, au près dans le tout petit temps, la caravane se remet en marche au petit matin. Elle n’a parcouru que 32 milles sur les 505 de l’étape en 15 heures… Et il faut monter à l’assaut de la Chaussée de Sein à contre-courant. Ça promet !

En baie d’Audierne, le louvoyage dans cinq nœuds de vent donne des suées… Mais aussi des sueurs froides aux favoris. Alexis Loison (Custopol), redoutable et lucide, se décale légèrement au Sud du paquet en pointant vers Sein. Moins aspiré que les autres par le flot du raz, il allonge la foulée et s’échappe en Iroise avec presque 3 milles d’avance sur son dauphin, Charlie Dalin. Stress maximum dans la flotte qui craint que cette échappée ne soit définitive. D’autant plus que les calmes gagnent par le Sud et commencent à engluer la queue du peloton. Après tout, Alexis n’a que deux heures et demie de retard sur Nicolas Lunven et, dans ces conditions tordues, ce n’est pas grand-chose…
Mais le pauvre Alexis n’est pas récompensé de ses audaces. À l’entrée du Chenal du Four, le courant est contraire et le vent tombe… il mouille et toute la flotte revient au contact. Un coup pour rien, balle au centre !

loisonCapable de très jolis coups gagnants, Alexis Loison aura encore démontré tout son talent cette année en menant la flotte à plusieurs reprises dans cette dernière étape qu’il aurait pu gagner sans cette erreur à Antifer. Sans doute en apprenant à tempérer un peu ses ardeurs, Alexis pourrait devenir un sacré client pour la victoire finale…Photo @ Alexis Courcoux

Enfin la Manche !

Pendant que la flotte glandouille au large du Conquet, les masses d’air bougent. Une petite basse pression circule sur les îles britanniques et fait basculer tout doucement le vent de Nord-Est au Sud, puis au Sud-Ouest. Après avoir enroulé la bouée de Portsall, les ballasts se remplissent enfin pour la première fois depuis le départ et ceux qui sont placés à l’Ouest du paquet en montant vers Wolf Rock touchent les dividendes de leur positionnement. Comme par exemple Thierry Chabagny (Gedimat) qui comptait jusqu’à 12 milles de retard entre l’Occidentale et la pointe Saint-Mathieu, et qui enroule le phare anglais en 4e position à seulement un demi-mille du leader Sébastien Simon (Crédit Mutuel) !

À l’entame de ce troisième jour de course, le sprint final est bel et bien lancé. Le vent d’Ouest Sud-Ouest s’établit en Manche et les vitesses sous spi laissent enfin entrevoir une arrivée vendredi matin, soit encore la bagatelle de 40 heures de course…
Au gré des petites bascules et d’analyses stratégiques fines, les Figaro Bénéteau se croisent et se recroisent sur le plan d’eau. Il faut tantôt rester au large des grandes baies de Plymouth et de Lyme pour ne pas subir les dévents de la côte, tantôt jouer avec les déviations et les accélérations des caps Lizard, Start Point, Anvil ou Sainte-Catherine, ne pas oublier les courants et les coefficients de marée qui grimpent à 87 ce jeudi, et surveiller ses adversaires !

hardyAdrien aura été un des grands animateurs de cette Solitaire. Sa place de dauphin est amplement méritée. Sans son petit coup de mou dans la 1e étape après le coup de vent, et sa faute au large du Cap Lizard jeudi matin, le skipper d’Agir Recouvrement était dans le match pour jouer la victoire finale. Photo @ Alexis Courcoux

Dans cet épilogue compliqué après un mois de course épuisant, Nicolas Lunven fait, une fois de plus, preuve d’une maîtrise exceptionnelle. Attentiste et même en retrait jusqu’à Wolf Rock, il a su limiter les dégâts, n’étant jamais relégué à plus de trois milles du leader. Mais il sait au fond de lui, pour l’avoir déjà gagné en 2009, que la victoire ne s’offre pas : elle s’arrache ! Surtout quand les adversaires s’appellent Adrien Hardy, Sébastien Simon, Charlie Dalin ou Yann Eliès. Incroyable de détermination et de lucidité, Nicolas fait parler son sens tactique et sa vitesse. Petit à petit, sans faire d’erreur, ne perdant jamais de vue ses principaux adversaires qui le devancent depuis le départ, il grignote les places irrésistiblement : 27e dans la baie d’Audierne, 15e à Wolf Rock, puis 4e à Owers, une place qu’il ne lâchera plus.

Adrien Hardy est joueur. Lui aussi veut cette victoire. Il sait que, pour réussir à battre Nicolas Lunven, il va falloir oser et « mettre les balles très près des lignes », sans la sortir du terrain pour autant. Une fois de plus grand animateur de l’étape, potentiellement devant le skipper de Generali au classement général à plusieurs reprises, Adrien ne cesse de tenter et de réussir des petits coups tactiques qui le ramènent toujours aux avant-postes. Mais à force de tenter, il sort du terrain jeudi ou, avec Erwan Tabarly (Armor Lux) il s’entête dans une position trop au large de la côte anglaise et ne parvient pas à recroiser avec les leaders. Il espère sans doute la bascule de Nord-Ouest pour finir avec un angle meilleur sur Owers mais elle n’arrive qu’à 23 heures… quand il enroule la marque avec près de 3,5 milles de retard sur son concurrent. Il ne s’en remettra pas.

Justine MettrauxFormidable Justine Mettraux qui, sur TeamWork, 7e du général au terme d"une belle présence aux avant-postes.Photo @ Alexis Courcoux

Dans un dernier baroud d’honneur, Charlie Dalin attaque enfin. Toujours dans le paquet de tête le long des côtes anglaises, il revient dans le tableau arrière d’Alexis Loison en traversant la Manche jusqu’à la bouée d’Antifer. Encore lucide après trois et demi de course, il prend l’initiative de raser la côte normande devant les falaises d’Étretat pour échapper au plus fort du jusant par coefficient de 92 et gagne cette magnifique étape. Deuxième du général l’an passé, troisième cette année, Charlie tourne autour…
Que les prétendants au titre se préparent. Rien ne s’annonce facile pour les années qui viennent ! Chaque Solitaire révèle ses talents et les futurs vainqueurs sont déjà là : Sébastien Simon 4e et souvent en tête, Gildas Mahé (Action contre la faim) 5e malgré très peu de moyen, le remarquable vainqueur en bizuth Julien Pulvé (Team Vendée) 11e et la formidable, Justine Mettraux (TeamWork) 7e et étonnante de progression depuis l’an passé,

Vivement l’année prochaine ! 

Retrouvez les classements complets de la Solitaire URGO Le Figaro ici.