Comment un spécialiste du match-racing et du monocoque découvre-t-il le multicoque sur le tard ? Lors de la première étape du championnat 2011 d'Extreme 40, à Oman, nous avons rencontré le Néo-Zélandais Dean Barker, 4e de l'épreuve, quelques mois après avoir posé pour la première fois ses fesses sur un catamaran. Le skipper de TNZ s'est mis au multi pour préparer la 34e Coupe de l'America, progresse vite et figure parmi les hommes à suivre de près, la semaine prochaine à Qingdao (Chine) pour la deuxième étape du circuit.
Note :
Dean Barker, quatrième à Oman pour sa deuxième participation à un Grand Prix d'Extreme 40, quelques mois seulement après avoir découvert le multicoque. On est comme ça, chez les régatiers de talent.
Photo © Mark Lloyd (Dppi)
voilesetvoiliers.com : A quand remonte votre première expérience à la barre d'un multicoque ?
Dean Barker : C'était à la fin de l'année dernière, à Almeria, en Espagne. Nous venions juste de finir l'Audi Med Cup en TP52, et nous avons eu la chance de disputer la dernière régate d'Extreme 40 de la saison. Nous n'avions aucune idée de ce qui nous attendait. Nous avons réalisé quelques belles courses et beaucoup appris, même si le résultat (bons derniers ! ndlr) était un peu raide.
v&v.com : Et depuis Almeria, comment vous êtes-vous entraîné ?
D.B. : J'ai beaucoup navigué en Classe A, catamaran pour solitaire doté d'un trapèze. Puis l'Australien Glenn Ashby a rejoint Team New Zealand, et il m'a apporté beaucoup d'aide et de conseils. Son expérience du cata de sport est considérable, il compte huit titres nationaux en Classe A, il a été médaillé d'argent en Tornado aux Jeux de Pékin. En janvier j'ai disputé le championnat australien de Classe A, j'ai fini cinquième sur une flotte de 73 bateaux, et j'étais plutôt content de ma courbe d'apprentissage. Avant les régates d'Oman en Extreme 40, nous avons eu aussi quatre jours d'entraînement en AC45 à Auckland. Mon expérience du multicoque est encore très récente, mais je progresse.
Dans les instants précédant le départ. Les multicoques n'ont pas la même manoeuvrabilité, si bien que le positionnement au contact figure au nombre des habitudes et réflexes à ré-apprendre ou corriger.
Photo © Frédéric Augendre (www.frederic-augendre.com)
v&v.com : Naviguer en catamaran a-t-il changé votre vision de la voile ?
D.B. : La façon dont vous abordez un parcours de régate est assez différente, dans la mesure où vous devez limiter les virements de bord, sous peine de perdre beaucoup de temps. Vous êtes plus dans la stratégie par rapport au vent que dans la tactique rapprochée, comparativement au monocoque, où, même en flotte, vous naviguez beaucoup plus en fonction de vos adversaires. La manoeuvrabilité n'est pas du tout la même, par exemple lorsqu'il s'agit de faire sa place sur une ligne de départ, si bien que le positionnement est aussi différent. Les angles de vent changent radicalement, notamment au portant. Il faut s'adapter à tout cela. Apprendre, encore apprendre, et dans le même temps en passer par les adaptations techniques incontournable chaque fois que vous faites vos armes dans une nouvelle série. L'Extreme 40 est un bon bateau, mais ses systèmes sont perfectibles, il y a beaucoup de choses qui mériteraient d'évoluer.
v&v.com : Vous pensez par exemple à la pompe hydraulique de grand-voile, dont la course n'est pas très ergonomique pour le barreur ?
D.B. : Entre autres ! Mais c'est comme ça. A nous, par conséquent, de découvrir toutes les astuces permettant de naviguer plus proprement.
v&v.com : En découvrant le multicoque, développez-vous de nouvelles sensations de barre ?
D.B. : Il faut probablement être plus doux et précis à la barre, sous peine de casser votre vitesse, et anticiper encore plus les risées, pour ne pas trop laisser monter la coque au vent. En monocoque, vous êtes plus agressif à la barre, ne serait-ce que par rapport aux vagues. Il y a comme cela beaucoup de différences subtiles, mais globalement cela reste la même histoire.
v&v.com : Côté fun ?
D.B. : C'est plus excitant, car il y a une part d'inconnu lié au risque de chavirage. Par grosse brise, vous naviguez constamment sur le fil du rasoir, en craignant toujours de pousser un peu trop loin sans véritablement savoir où se situe exactement la limite. C'est un petit peu inconfortable, et c'est aussi carrément plaisant. En monocoque, vous savez que vous toujours pousser toujours plus loin, tandis qu'en multicoque il y a un point critique, et un moment où vous devez faire des choix. Et vous devez bien comprendre qu'à partir d'une certaine taille de multicoque, un AC72 par exemple, vous n'avez plus les moyens de chavirer, parce que cela signifierait probablement la destruction de la plate-forme, de l'aile, ou des deux, et que cela signerait la fin de votre campagne de Coupe de l'America. La gestion du risque n'est décidément pas la même.
Du point de vue du barreur néo-zélandais, les régates d'Extreme 40 privilégient l'approche stratégique du parcours plutôt que la tactique rapprochée vis à vis des adversaires.
Photo © Frédéric Augendre (www.frederic-augendre.com)
v&v.com : Les régates d'Extreme 40 sont-elles un bon entraînement pour la Coupe de l'America ?
D.B. : En match-race, vous êtes très concentré sur votre adversaire, qui est parfois aussi près de vous que cela peut être possible. Vous vous employez à le pousser dans les cordes. En Extreme 40, et particulièrement dans les Stadium Races, les bords sont extrêmement courts et vous vous battez plutôt contre le parcours. C'est très difficile de débuter un duel avec un bateau proche de vous. Vous êtes probablement moins concentré sur vos concurrents, et plus sur votre propre performance. Mais pour qui, comme nous, part d'un peu plus loin que d'autres compétiteurs, il y a beaucoup à apprendre.
v&v.com : Quel format de régate a-t-il votre préférence, en Extreme 40 ? Les parcours banane <en mer ouverte>, ou les Stadium Races au ras du rivage ?
D.B. : Nous sommes venus sur le circuit Extreme 40 pour progresser dans la manoeuvre des multicoques, pour acquérir les bonnes habitudes sur petits parcours, au contact avec les autres bateaux. Chaque situation de course, que ce soit un bâbord-tribord, un empannage, un enroulement de marques, nous permet de découvrir quelque chose de neuf sur ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire avec un multicoque. C'est vraiment bénéfique en toutes circonstances, même si nous préférons les longs parcours, qui nous donnent plus d'opportunités pour travailler les réglages. Dans les Stadium Races, il y a en permanence beaucoup d'action, il faut comprendre les situations et leur influence sur le résultat, cela reste intéressant.
v&v.com : Vu de l'extérieur, cela ressemble parfois à des concours de départs...
D.B. : Ce n'est pas faux.
Dean Barker comprend que le circuit Extreme 40 se déroule pour l'essentiel au ras du rivage et devant les spectateurs, mais ces parcours hyper-courts baptisés < stadium races > ne sont pas forcément sa tasse de thé.
Photo © Frédéric Augendre (www.frederic-augendre.com)
v&v.com : Et parfois à de la loterie.
D.B. : On pourrait répondre que ce sont toujours les meilleurs qui s'imposent à la fin. Mais un équipage comme Gitana, qui s'est montré très fort lors des deux premiers jours à Oman, a eu plus de mal à s'imposer dans les Stadium Races, où plein de petites choses viennent influer sur le cours de la régate. C'est le genre d'épreuve où vous pouvez être dans un très grand jour, et vous effondrer le lendemain, sans avoir rien changé à votre façon de régater. Vous avez toujours l'impression de naviguer correctement, mais vous n'enroulez pas la première marque en bonne position, ou vous avez réalisé un départ moyen, ou bien encore vous devez croiser derrière la flotte. Il y a tellement de facteurs à intégrer ... C'est vraiment un autre style de course.
v&v.com : Si cela devait être un but en soi, feriez-vous de ce genre de régates votre quotidien ?
D.B. : Non. C'est amusant, mais on n'a jamais vraiment le temps de travailler les réglages, l'équilibre du bateau. La Coupe de l'America a toujours été une course de vitesse. Si vous arrivez à être le plus rapide, normalement, vous gagnez la Coupe. Et ce ne sont pas les Stadium Races qui vont véritablement vous permettre de sentir si votre bateau va bien. Je comprends la volonté du circuit Extreme 40 de rapprocher du public des épreuves riches en rebondissements et en collisions, mais ma préférence va vers des formats de régate plus long, trois quarts d'heure c'est très bien.
v&v.com : Le circuit Extreme 40 est-il un passage obligatoire cette année pour qui prépare la Coupe de l'America ?
D.B. : Dans cette phase de transition, c'est une bonne base d'entraînement et d'apprentissage. Il n'y a pas tant de classes de multicoque où l'on puisse courir à plus de deux équipiers. L'Extreme 40 et l'AC45 sont les seuls moyens d'effectuer un travail d'équipe.
La pompe hydraulique de l'écoute de grand-voile est montée dans le sens longitudinal, anti-naturel pour le barreur. Mais pour Barker, s'adapter au support et < découvrir les astuces pour naviguer proprement > fait partie du jeu.
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v&v.com : Y participer vous procure-t-il un avantage par rapport aux challengers qui en sont absents ?
D.B. : J'espère. Nous ne sommes pas venus ici pour gagner le championnat, même si évidemment nous saisirons notre chance si elle se présente. Notre propos est vraiment de devenir aussi bons que possible en vue de la Coupe. Courir ici représente probablement un avantage, et tout avantage sur vos adversaires reste bon à prendre. Plus nous développerons nos habiletés en catamaran, meilleurs nous serons.
v&v.com : En mettant un instant de côté vos objectifs de compétiteur et la Coupe de l'America, pour parler purement plaisir de navigation : regrettez-vous de n'avoir pas découvert le multicoque plus tôt ?
D.B. : J'ai toujours adoré naviguer, et je n'ai aucun regret quant à mon parcours, même si j'ai évidemment de mauvais souvenirs liés à de mauvais résultats. Mais découvrir le multicoque à cette étape de ma carrière est une expérience fantastique. Le plaisir de courir en cata est énorme, en rentrant au port j'ai toujours le sourire car je viens de vivre des moments de navigation exaltants. C'est encore tout neuf pour moi, et au fun du multicoque s'ajoute le plaisir d'apprendre, de découvrir un nouveau domaine. Cela vous procure une énergie nouvelle. Je ne suis pas sûr de vouloir changer quelque chose au passé, mais il est vrai que cela aurait été intéressant de découvrir cela plus tôt.
Au portant dans les petits airs de fin de journée, sur fond de stade et minarets. Passer du monocoque au multicoque, c'est aussi s'habituer à de nouveaux angles de vent, < notamment au portant >.
Photo © Frédéric Augendre (www.frederic-augendre.com)
v&v.com : Quel regard portez-vous sur les spécialistes français du multicoque ?
D.B. : Au cours de ma petite expérience de régate en multicoque contre eux, j'ai été terriblement impressionné par leur niveau. Si on regarde Yann Guichard, Pierre Pennec, Franck Cammas ou Loïck Peyron, et les équipiers qui naviguent avec eux, ces gars sont carrément durs à battre ! Ce sont de redoutables compétiteurs, ils naviguent bien, ils représentent une référence en multicoque, et c'est un bon objectif pour nous de commencer par essayer de nous hisser à leur niveau, avant de tenter les dépasser.
v&v.com : Envisagez-vous d'en recruter au sein du Team New Zealand ?
D.B. : Nous n'en sommes pas pour le moment à élargir l'équipe, nous cherchons surtout de l'argent ! Nous avons déjà recruté autour de Guillaume Verdier un groupe d'architectes talentueux, doté d'une grosse expérience dans la conception des multicoques français, et notre équipe navigante n'est pas très étoffée : cinq personnes, huit avec les wincheurs qui n'ont évidemment pas grand chose à faire sur des bateaux comme les Extreme 40. Si nous avions le budget, nous chercherions probablement à nous renforcer. Mais à ce stade, nous devons d'abord travailler et progresser comme un petit groupe.
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