Actualité à la Hune

Extreme Sailing Series 2010

J’ai été le 5e homme d’un équipage extrême !

«Bouge ! Bouge !», gueule l’un des équipiers dans un anglais féroce. «Cinquième homme !!!!», hurle-t-il (sans empathie) alors que je pige, hallucinée, que c’est à moi qu’il s’adresse. Roman Hagara, yeux exorbités, est en train de tirer sur sa barre. Mais qu’est-ce qu’il se passe ?! On abat ! Je bondis horrifiée sur mes pieds, agrippe les mailles du trampo pour me rétablir et fonce sur la poutre arrière alors que l’Extreme 40 commence à bourrer dans les eaux du Solent !... Ahh ! Et dire qu’il y a un paquet de veinards qui vont vivre le même genre de truc aujourd’hui, à Kiel en Allemagne, où commence la troisième étape des Extreme Sailing Series 2010 !
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  • Publié le : 26/08/2010 - 07:36

Sensations maximales Est-ce que les Extreme 40 mouillent ? A l'occasion. Est-ce qu'ils vont vite ? Ils arrachent totalement. Est-ce qu'on flippe à bord ? Non, les gars qui les mènent sont dans une totale maîtrise. Est-ce que l'expérience est électrisante ? C'est de l'adrénaline pure et totalement euphorisante. Photo © Paul Wyeth (Extreme Sailing Series / OC Events) Comprenez que Roman Hagara a fait quatre fois les Jeux en Tornado - c'est souvent le cas des skippers sur les Extreme Sailing Series. En l'occurrence, avec Hans-Peter Steinacher, son tacticien sur l'Extreme 40, ils ont ramené à leur pays - l'Autriche - l'or de Sydney puis d'Athènes... A bord de Red Bull, l'ambiance n'est pas tendue, non, je ne la décrirais pas comme ça... Mais disons qu'elle est très studieuse.

A bord de Red Bull

Roman Hagara : barreur.
Hans Peter Steinacher : tacticien.
Gabriele Olivo : régleur.
David Vera San Luis : numéro 1.

En 2009, Red Bull a terminé 5e du circuit.

Et moi, au milieu de tout ça, je suis <Fifth man>, <le cinquième homme>. Que j'aie déjà navigué dans ma vie compte autant que si j'avais été sur la lune ou que je chasse tous les dimanches avec un labrador ; et monter sur le trampoline avec un sourire plein de confiance n'y aura rien changé.

L'apnée. Mon coeur défonce ma cage thoracique
et la sueur me coule dans le dos.

Hagara m'a jeté un regard blanc, avant que son bras droit ne m'indique que je ne dois pas me mettre sur les coques. OK. On m'a soufflé qu'ils ne voulaient plus de <Fifth man> pour cette manche, parce que le vent a forci. Une vingtaine de noeuds de Sud-Ouest s'engouffre dans le Solent, blanchissant le clapot. Il n'y a pas beaucoup de fond, par là, et le courant s'est inversé dans l'après-midi. Ça n'a pas l'air si méchant, mais on me sangle dans un gilet de sauvetage et un casque antichoc. OK, OK.

Quid du 5e homme ? Le 5e homme se reconnait facilement, à bord : c'est celui qui a un casque et dont le visage n'est pas déformé par l'effort... Une ombre d'inquiétude, en revanche, peut parfois passer sur ses traits. Hum, hum... Photo © Paul Wyeth (Extreme Sailing Series / OC Events) Au près, j'avance sur la poutre avant ; au vent arrière, je recule sur la poutre arrière. Rien d'autre à faire, c'est le règlement. (Voir ci-dessous l'encadré sur le 5e homme.) Pas d'écoute à tirer, pas de drisse à brasser... En deux micro allers-retours, on répète le mouvement. Ça va, j'ai l'air d'avoir compris. A partir de là, j'ai ma vie propre. Personne ne s'en soucie.
Ligne de départ. On sort moyen au top. La flotte monte tribord jusqu'à ce que le cata sous le vent s'approche trop de terre et réclame de virer. Ça tricote gentiment et puis...

Quand est-ce arrivé exactement ? Aucune idée. On est au trois quart du bord de près, on a dû faire trois virements, la bouée au vent n'est plus qu'à 150 mètres et je comprends que je n'ai plus respiré depuis un moment. L'apnée. Mon coeur défonce ma cage thoracique et la sueur me coule dans le dos.

Entre la poutre avant, l'écoute de foc et la limite de la coque, il y a 70 cm2 de libre : c'est là, ma place. Lorsque l'étrave lève, je suis aux premières loges, mais j'ai du mal à évaluer les croisements. Je me tiens à quatre pattes sur le trampo (les autres cinquièmes hommes préfèrent souvent être assis, mais je doute que cette position facilite les réactions rapides...). Mes genoux, râpés par le maillage synthétique, me brûlent.
C'est l'hallu. Un shot d'adrénaline et des paquets d'embruns salés. Les Extreme 40 avalent les mètres à une telle vitesse qu'il est difficile d'anticiper le moindre choix tactique. <Anticiper>. Ce mot n'a pas vraiment de raison d'être. <Réagir> est plus dans le ton.

Au maigre On ne peut pas dire que les barreurs prennent du gras, sur les enroulements et autres croisements, même si leurs catas font 40 pieds et sont d'un tempérament nerveux ! Photo © Paul Wyeth (Extreme Sailing Series / OC Events) Hagara barre en levant un peu le menton. De sa main libre, il bascule le curseur de réglage de la pompe hydraulique, attrape son manche et pompe vigoureusement. Il reprend du cunni, de la bordure ou de la GV, qu'en sais-je ? Je suis trop loin pour voir. Steinacher lui souffle quelques indications tandis qu'Olivo et Vera font du rappel, reprennent les écoutes, courent sous le vent pour contrôler la tension de chute du foc, préparent l'envoi de spi... Ma chance, c'est que les deux équipiers d'avant sont italien et espagnol : ça parle anglais à bord. Si la langue officielle avait été l'allemand, j'aurais morflé... En même temps, que peut-il arriver d'autre sur un bord de près qu'un virement ?

5e homme

Dès la création du circuit, l'idée géniale de ses organisateurs a été de réserver une place de l'équipage à un péquin - vous, moi - pour qu'il vive les courses de l'intérieur. Les skippers n'ont pas le choix, ils ont l'obligation de l'embarquer et il n'y a guère que quand ça bastonne fort que les 5e hommes sont écartés. Combinaison, gilet rouge et casque antichoc marqués d'un <5> péremptoire sont fournis. Selon le règlement, cet invité n'a strictement pas le droit de participer à la marche du cata... C'est un statut un peu particulier à assumer, de se faire promener ainsi, mais quand on a été ce 5e homme dans les moments chauds, on reconnaît vite que ça tire fort sur les ficelles et que l'on n'aurait probablement pas été à la hauteur. Quoi qu'il en soit, n'importe qui peut faire parti des élus pour une manche : journaliste, mais aussi personne du public ou liée au sponsor, gagnant de concours... Trois places sur quatre sont gérées par le sponsor et la dernière par l'organisation.

On vire sur la layline. Les mecs ne prennent pas vraiment de gras, ils sont tous là à portée de voix. On est dans le paquet. Je dois reculer avant l'abattée. Je me lève, regarde où les équipiers s'affairent et traverse à petites foulées pour éviter de me gaufrer. Le trampo est souple ce qu'il faut et je ne perds pas de temps. Je m'assoie sur la poutre arrière et fais attention où je mets mes mains : le chariot d'écoute passe là. S'ils s'amusent à faire un gybe-set, je n'ai plus de doigt. Ils font un gybe-set.
Hagara attend pour changer de côté, se lève, perd l'équilibre, s'appuie sur moi et repart. Il doit lâcher la barre pour me contourner. Je brûle de la prendre. Peut-on vraiment laisser ces engins sans pilote ? Quand ça descend, comme ça, ils sont plutôt stables, d'accord, mais il y a du monde alentour.
Où va-t-on ? Peu importe, on est arrivés sous le vent. Au diable les options tactiques... Enfin, pour ce qui est de moi.

Un tour, deux tours. Les bords font 500 mètres, alors on ne les voit pas vraiment passer. Mes coups de pied sont entaillés par la languette de mes chaussures. <Bouge ! Bouge !>, gueule subitement l'un des équipiers dans un anglais féroce. <Cinquième homme !!!!>, hurle-t-il (sans empathie) alors que je pige, hallucinée, que c'est à moi qu'il s'adresse.
Roman Hagara, yeux exorbités, est en train de tirer sur sa barre. Mais qu'est-ce qu'il se passe ?! On vient d'enrouler sous le vent pour le dernier sprint et... On abat ! Je bondis horrifiée sur mes pieds, agrippe les mailles du trampo pour me rétablir et fonce sur la poutre arrière alors que l'Extreme 40 commence à bourrer dans les eaux du Solent !...

Aujourd'hui, je l'ai fait Ah ! Ah ! Ah... C'est sûr, j'affiche un sourire très décontract' et l'ambiance à bord a l'air plutôt tranquille... Mais la réalité n'est pas vraiment conforme : je crois que dans le feu de l'action, si j'avais fait un pas de travers, le skipper me passait à la baille. Photo © Paul Wyeth (Extreme Sailing Series / OC Events) A une longueur de la bouée, on avait empanné et le Groupama 40 de Franck Cammas arrivait droit sur nous, extérieur. Action suspendue une seconde. Hésitation.
Et soudain, Hagara qui éructe. Un cri de bête, déchirant, guttural au point que la plupart des voyelles disparait. <Protest !> Je n'ose regarder.
Il pousse sa barre, les embraqueurs ont ramassé le spi et ramènent les écoutes. Hagara hurle toujours, brandit son pavillon de réclamation. Le jury met les gaz, répond par un pavillon jaune. Pour moi, c'est clair : c'est la faute à Cammas. Je fonce à l'avant. J'ai mal pour les Français, ils vont devoir tourner.

C'est alors que l'on m'agonise pour que je retourne à l'arrière. Mais ?! Que n'ai-je pas compris ? C'est nous qui faisons le 360 !
A quelques encablures de la ligne arrivée, c'est réglé : nous finissons à la rue et l'ambiance à bord est... Je ne dirais pas <studieuse>, mais plutôt vrillée-tendue.

...........
Et aussi

Les précédents articles de la série Extreme Sailing Series 2010 :
- <10 trucs de Yann Guichard pour gagner en multi de sport>
-
<Attends, on vire, ça adonne !?>

Le site de Red Bull Extreme Sailing, ici.
Le site des Extreme Sailing Series 2010 et les résultats en cours, ici.

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