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Franck Cammas : «Chaque heure de navigation est précieuse»

Il est 7 heures ce mercredi matin à quelques milles des Bermudes. Le soleil inonde le pont supérieur du Ponant, trois mâts de croisière qui emmène des passagers dans l’antre de la 35e America’s Cup. Quelques membres de l’équipe française - Olivier Herledant, Elise Bakhoum, Kellie Covington, Louis Viat et Franck Cammas - y ont passé la nuit pour échanger avec les journalistes présents cette semaine autour de la base tricolore. Cette virée nocturne en mer, dans l’environnement confort et cosy du Ponant est une douce et minuscule parenthèse dans le quotidien des hommes de Groupama Team France qui n’ont pris qu’une seule journée de repos depuis leur arrivée début février dans l’archipel. La veille, sur le plan d’eau turquoise de Great Sound, ils poursuivaient leurs tests en compagnie d’Oracle Team USA et de Land Rover BAR, enchaînant au passage une poignée de foiling tacks (virements de bords en volant) très encourageants. À 36 jours du coup d’envoi des « Qualifiers » ou qualifications - début des hostilités entre les 6 syndicats, le 26 mai – Franck Cammas dresse l’état des lieux.
  • Publié le : 20/04/2017 - 18:29

Franck CammasPour la première fois de sa longue carrière, Franck Cammas aura la lourde charge de barrer le bateau français engagé en Coupe de l'America.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Quel est votre état d’esprit à cinq semaines de votre premier match contre Oracle Team USA ?
Franck Cammas :
On a l’impression que le temps passe trop vite. Nous sommes très studieux et appliqués à progresser, chacun dans son domaine. Le développement architectural est maintenant derrière nous. Nous sommes dans la mise au point des systèmes de contrôle (ceux des foils notamment, ndlr) dont nous ne sommes pas encore satisfaits. Chaque heure de navigation est précieuse et nous apprenons tous les jours. Notre courbe de progression est importante. Ce n’est pas qu’une histoire d’équipage ou de gestuelle à bord. Le bateau doit aussi progresser en même temps que nous.

Voilesetvoiliers.com : Quelles sont vos priorités du moment ?
F.C. :
La stabilité en vol, la capacité à manœuvrer de façon constante. Nous devons trouver nos repères dans ces manœuvres-là et avoir les bons réflexes dans les transitions qui sont compliquées. Les transitions sont très courtes. Chaque manœuvre ne dure que quelques secondes. Il faut donc en répéter un très grand nombre à chaque navigation.

Voilesetvoiliers.com : Votre rythme de travail ?
F.C. :
Nous sommes ici depuis début février. On a commencé à naviguer le 13 mars. Et depuis, on a dû enchaîner 17 jours de navigation (les conditions de brise ces trois dernières semaines n’ont pas été propices aux sorties en mer, ndlr), à raison de 3 à 5 heures sur l’eau à chaque fois. On n’a pas arrêté. On travaille minimum 12 heures par jour. Le plus dur, c’est pour l’équipe technique qui est toujours sous pression. On les pousse pour pouvoir naviguer au max. Ils ont des horaires de travail très aléatoires, de jour comme de nuit, pour que les marins puissent naviguer sur les heures ouvrables.

Groupama Team FranceLe Class AC des Français démontre un potentiel de vitesse certain. Reste aux tricolores à se perfectionner dans son maniement, en manœuvres comme en système d'asservissement des foils. Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Quel a été le plus gros défi à relever jusqu’à présent ?
F.C. :
Clairement la construction et la mise au point technique du bateau. C’est lié au peu de temps que nous avons pour faire des essais. Et aux moyens réduits que nous avons pour aligner une équipe derrière les navigants qui puisse s’adapter très vite. On a toujours l’impression qu’il faudrait aller plus vite, qu’il faudrait développer ou acquérir du matériel plus vite. Une équipe technique plus nombreuse permet de tester des choses rapidement. D’être très réactif. Et plus tu es réactif, plus tu es performant sur cette épreuve. Cela dit, on n’a pas beaucoup de regrets à avoir. On avait moins de temps que les autres mais c’est la règle du jeu depuis le départ et on le savait. On a travaillé quatre ans de moins que nos concurrents et nous sommes presque arrivés à leur niveau. À quelques détails près… même si je sais que ces détails sont importants.

Voilesetvoiliers.com : De l’importance d’y être…
F.C. :
Il faut y être sur la Coupe ! Sinon, on prend beaucoup de retard pour la suite. On est là pour apprendre. Et on a déjà beaucoup appris. C’est très positif et on est fier d’être là. Avoir accumulé toute cette expérience en deux ans, c’est vraiment bien. On ne s’imagine pas du tout ce que ces bateaux sont devenus techniquement. Ce qu’ils demandent comme compétences nouvelles. Si tu n’y es pas, tu loupes un train qui va très vite. On n’est pas encore dans la locomotive, mais au moins, on est dans le train !

Voilesetvoiliers.com : Quels sont vos points forts ?
F.C. :
En performance pure, en ligne droite, au près, nous sommes plus rapides que certains de nos adversaires… Mais je ne vous dirai pas qui ! 
Physiquement, nous sommes très bien préparés. On a des gars très puissants devant, on n’a pas de complexe à avoir là dessus. Et puis nous sommes dans une position d’outsider. Les Français aiment bien être dans ce genre de position : être là où personne ne nous attend. On est comme ça. On est peut-être moins contrôlés que les autres.

Equipage Groupama Team FranceFranck Cammas est très satisfait de son équipage : " On a des gars très puissants, on n’a pas de complexe à avoir là dessus."Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Quel sera votre objectif à partir du 26 mai prochain ?
F.C. : Ça ne sert à rien de se mettre des objectifs si ce n’est de gagner des matchs. Notre souhait est de passer les Qualifiers, ce qui veut dire éliminer une des équipes… et quand on voit la concurrence autour de nous…. Ce sont toutes de grosses équipes et personne n’a envie d’être éliminé dès la première étape. Aujourd’hui, trois d’entre elles sont au-dessus du lot : les Américains d’Oracle, les Suédois d’Artemis et Team New Zealand.

Voilesetvoiliers.com : Vos chances…
F.C. : Si nous parvenons à stabiliser nos manœuvres et à être plus constants, tout est possible. D’autant qu’à cette période, il y aura normalement moins de vent. Nous avons plus de chances dans des conditions plus clémentes * qui demandent moins de maîtrise du bateau. Ces bateaux vont très vite et la sortie de piste ou l’approximation, dans la brise, sont beaucoup plus pénalisantes.

Voilesetvoiliers.com : Des systèmes ultra-complexes !
F.C. :
Le côté développement technique est exacerbé sur ces bateaux, bien au-delà de ce qu’on a pu faire sur les ORMA ou les Volvo. Il y a cet enjeu de concevoir, de mettre au point un bateau comme on met au point une Formule 1. Pour gagner une régate de la Cup, il faut aller vite, maîtriser son bateau et cela passe par l’utilisation d’une machine, d’une batterie de systèmes de contrôle (aile, foils) très complexes. Cette compétition technologique se passe dans les bureaux d’études et d’ingénieurs, bien avant de se passer sur l’eau. Ces bateaux sont dingues. Mais dans les détails, les développements sont invisibles pour le grand public. Seuls les ingénieurs peuvent les voir.

Groupama Team France vs OracleLe 26 mai prochain, la première manches des "qualifiers" verra Groupama Team France affronter les Américains d'Oracle Team USA.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Barrer un Class AC c’est être sur le fil en permanence
F.C. :
80 % de ce qu’on fait à bord est nouveau par rapport à un bateau « classique ». Le réglage de l’aile, la hauteur du vol, etc. En plus de donner la bonne direction au bateau, le barreur est comme avec une Game Boy, à appuyer sur des boutons pour ajuster en permanence la hauteur de l’horizon. Les réactions du bateau sont instantanées. Ça va très vite tout de suite. Après, c’est comme tout, on s’habitue. Maintenant, lorsqu’on est à 30 nœuds au portant, on n’a pas l’impression d’aller vite ! Les plages de vitesses sont énormes : 15 nœuds de différence entre le près dans du vent faible et le portant dans la brise où l’on dépasse désormais les 40 nœuds (47 nœuds pour Artemis lors des dernières régates informelles, ndlr) ! On évolue dans un autre domaine de vitesse, de sensations. On est sur le fil en permanence.

Voilesetvoiliers.com : Quels sont vos souhaits, vos vœux pour l’avenir ?
F.C. :
Passer la barre des Qualifiers, c’est un vœu fort. Battre des grandes équipes pendant ces 10 premières régates, faire de beaux matchs. Si on arrive à accrocher de beaux résultats, ce sera très encourageant. Mon deuxième vœu est que nous puissions enchaîner directement sur la prochaine édition, la 36e America’s Cup. Il faut absolument que nous capitalisions sur ce que nous avons appris et réussi à mettre en place ici.

* Les prochaines régates informelles entre tous les concurrents (semaine du 24 avril), occasion notamment de tester notamment les foils de petit temps, donneront peut-être une nouvelle couleur à la hiérarchie en place.