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Coupe de l'America

Franck Cammas : «Pas loin de réaliser un exploit»

Déçu bien sûr, mais surtout satisfait de la manière dont s’est déroulée la participation de son équipe lors des deux rounds Robin de la phase de sélection du challenger, le skipper et barreur de Groupama Team France s’est livré à l’issue de la dernière course disputée samedi soir. C’est un Cammas lucide, sans concession et déjà tourné vers la 36e édition de la Coupe de l’America qui nous a longuement répondu.
  • Publié le : 04/06/2017 - 10:23

Franck CammasFranck Cammas, ému lors de la dernière conférence de presse à laquelle il participait samedi après les régates disputées.Photo @ ACEA 2017/Ricardo Pinto

Voilesetvoiliers.com : Franck, vous sortez la tête haute de ces qualifications des challengers à la Coupe de l’America. Quel premier bilan à chaud tirez-vous ?
Franck Cammas :
Nous sommes contents du bilan même si nous sommes un peu énervés par les résultats des deux derniers jours. Nous avions un bateau qui correspondait à la force du vent (moins de dix nœuds, ndlr), du coup c’est dommage car nous aurions pu faire de belles choses. Mais nous n’avions quasiment aucune chance de nous qualifier après la journée de jeudi (deux défaites face à SoftBank Team Japan puis Land Rover BAR, ndlr) qui s’est jouée dans un mouchoir face aux Anglais sur un parcours réduit. C’est un match que nous aurions pu gagner. On a des regrets, mais si on a des regrets cela signifie que nous n’étions pas loin de réaliser un exploit au-delà de ce que nous pouvions imaginer car nous étions dans une situation bien meilleure qu’espérée (grâce aux victoires lors du premier round Robin sur Artemis Racing puis Land Rover BAR, ndlr). La compétition était tout de même très sympa. Et elle est très ouverte pour la suite.

Voilesetvoiliers.com : Que vous a-t-il manqué ?
F. C. :
C’est un ensemble de choses. Du temps bien évidemment, car si nous étions restés sur ce rythme-là, dans deux mois nous connaîtrions bien mieux le bateau et tout serait plus facile : les prédéparts, les choix tactiques que nous pourrions réaliser comme nous aimerions les faire. La Coupe de l’America est devenue encore plus un enjeu technologique – même si elle l’a toujours été – car les bateaux allant très vite en volant, la sanction est tout de suite plus visible et immédiate que sur des monocoques menés par dix-sept équipiers et qui tiennent des vitesses constantes. Cette fois, les courses se gagnent ou se perdent beaucoup sur un manque de contrôle du bateau, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ce contrôle-là vient du temps passé à bord, de l’entraînement et de la maîtrise du bateau par l’équipage mais aussi par les systèmes de contrôle qui sont en pleine évolution et qui font que les bateaux présentent un comportement totalement différent lorsque l’on installe une nouvelle vanne ou un nouveau système électronique. Tout cela prend du temps à mettre au point, demande des moyens et une grosse équipe. Et puis aussi disposer de la possibilité de faire plus de foils, plus de bateaux… C’est comme d’habitude. Ce sont des outils très importants qu’il faut pour progresser hors de la compétition. On a progressé durant la compétition mais si nous avions pu le faire trois mois avant, cela aurait été génial.

Groupama Team France vs ArtemisLa dernière course des Français se termina par une défaite face à Artemis Racing, Suédois que les Français avaient pourtant battus lors du premier round Robin.Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget
Voilesetvoiliers.com : Depuis le lancement du projet, vous avez couru après le temps…
F. C. :
Oui ! C’est évident qu’avec tout ce qu’on a appris et progressé lors des dix derniers jours, avec deux mois de plus nous naviguerions dans le peloton.

Voilesetvoiliers.com : Quelle est la clef de la réussite sur ce nouveau format de Coupe de l’America, clef que vous n’aviez pas ?
F. C. :
C’est travailler entre deux Coupes et non pas arriver au dernier moment. Et un bon casting. C’est simple. Mais cela veut dire qu’il faut trouver des partenaires qui possèdent une vision à long terme comme nous le faisons avec Groupama depuis vingt ans et que nous puissions travailler sereinement et recruter les bonnes personnes. Pour avoir été dans la compétition cette fois-ci, on mesure beaucoup mieux comment nous organiser à l’avenir. Nous possédons de bonnes bases de connaissances en termes de travail et de structure. Mais, après deux ans de préparation, on distingue les priorités et les bons profils qu’il faut intégrer. C’est un effort à long terme.

Groupama Team FranceLe bateau français aura marqué les esprits par son potentiel mais son équipage n'aura pas eu le temps de le prendre assez bien en main.Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget

Voilesetvoiliers.com : Techniquement, le potentiel du bateau a été remarquable et salué comme tel par vos adversaires…
F. C. 
: En ligne droite cela allait. Quand on tire le bilan d’une régate comme celle contre Team New Zealand, nous perdons 50 % du temps sur notre capacité à manœuvrer ; sur la perte en manœuvre. Il faut y travailler comme on travaille la performance en ligne droite. Mais, comme nous nous sommes concentrés sur l’essentiel car l’équipe était petite on ne l’a pas fait. Nous avions deux personnes pour créer les systèmes électroniques et hydrauliques sur le bateau quand, dans d’autres équipes, ils étaient plus de vingt. Cela ne nous empêche pas de naviguer et c‘est pour cela que nous avions choisi de mettre les ressources que nous avions dans la performance pure du bateau. Mais, du coup, nous n’en avions pas assez pour automatiser toutes les choses possibles ; pour améliorer l’hydraulique, l’électronique et gagner dans tous ces secteurs-là. Pleins de petits gains qui font que le bateau n’est plus le même à régler et manœuvrer.

Voilesetvoiliers.com : Que n’avez-vous pas pu faire par exemple ?
F. C. :
Pour être concret, tout le monde dispose d’une écoute hydraulique d’aile. Nous l’avions essayé entre début novembre et mi-décembre 2016 mais, à un moment, on a dit stop : nous n’avons pas les ressources pour mettre au point ce système. Les autres ont insisté jusqu’au moment où il a été mis au point et s’est avéré être plus efficace, comme nous l’avions imaginé sur le papier.

Equipage Groupama Team FranceLes Français se seront livrés comme de beaux diables durant cette semaine de régates.Photo @ ACEA 2017/Ricardo Pinto

Voilesetvoiliers.com : Sportivement, comment analysez-vous votre comportement ?
F. C. :
On a été assez solidaire. Mais nous manquons de vécus de ce type de régates par rapport aux autres équipes. Un sentiment que nous ressentons depuis les America’s Cup World Series (championnat préliminaire disputé en 2015 puis 2016, ndlr). On a un peu l’impression de naviguer avec deux ans de retard. Lorsque les autres sont arrivés sur ces World Series, ils venaient de mener trois mois d’entraînement sur des AC45 Turbo, tous les jours. La tactique est simplifiée sur ces régates mais elle est importante et c’est l’un des premiers problèmes que l’on peut résoudre si l'on maîtrise les bateaux. Il est déterminant de posséder ce vécu tactique sur ce type de compétition-là, qui n’est évidemment pas de la course au large. Et on ne peut pas faire de tactique en régate sans maîtriser parfaitement le bateau. C’est LA difficulté de la Coupe de l’America d’aujourd’hui. On constate que des équipes, comme les Kiwis, ont une capacité extraordinaire à manœuvrer. Eux, ils auraient un bateau lent, ils gagneraient encore tous les matchs (rires).

Voilesetvoiliers.com : La tactique donc ce qui veut dire que les fondamentaux restent là malgré ce support volant.
F. C. :
Oui, effectivement. Quoique… Une équipe comme Team New Zealand par exemple gagne dans le virement. Du coup tu n’as pas les mêmes cartes en main que les autres.
Il y a des choix que l’on sait assez clairs et faciles comme passer une porte, le nombre d’empannages avant d’y parvenir, etc. Mais ensuite le niveau supérieur est de manœuvrer tellement bien qu’on puisse aussi jouer un peu plus avec le vent et même s’il y a des boundaries (limites du cadre des régates, ndlr) partout. Suivant ton choix du passage de la porte, on décide de quel côté on veut partir et même si l'on rebondit sur les boundaries, on suit une trajectoire un peu définie par le choix de cette porte en bas. Il faut qu’il soit le bon. Mais quand on se retrouve deuxième, on évite de suivre le premier. Si ça adonne en bas ou s’il faut décroiser, cela devient difficile. Lorsque le premier a fait le bon choix et s’il ne va plus lentement, on a aucune chance. La vitesse et la manœuvrabilité rendent intelligent.

Groupama Team FranceSamedi, lors de sa dernière régate, l'aile du bateau français arborait un grand "merci Bermuda" très apprécié des spectateurs. Et sur cette même aile, Groupama Team France était devenu Groupama Team Franck !Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Quel est le programme à venir de Groupama Team France ?
F. C. :
Nous restons sur place jusqu’à la fin de la Coupe. Nous disposons d’un bateau qui peut naviguer et d’une équipe. On a encore un peu de temps avant de ranger nos affaires, donc on va continuer à naviguer et profiter de ce temps-là pour emmagasiner encore plus de données et construire l’avenir. L’avenir lui sera dicté par les moyens que nous trouverons. Si nous revenons ce sera avec plus d’ambitions et cela passe par des moyens supérieurs car nous ne nous voulons pas repartir une deuxième fois dans l’inconfort moral que nous avons connu. Nous voulons être plus performants et afficher une ambition bien supérieure dans l’America’s Cup. Au début nous voulions apprendre et regarder ce qui se passe dans la Coupe ; cet objectif est atteint. Nous sommes passés pas loin de gratter une place en demi-finale et c’est super motivant pour la suite.

Voilesetvoiliers.com : Personnellement comment vivez-vous cette élimination ?
F. C. :
Je suis toujours frustré quand je perds une régate ou quand j’ai fait des erreurs lors d’une course. Ensuite je les ressasse. C’est pour cela que nous voulons reprendre un départ et faire tout bien.

Voilesetvoiliers.com : Dès vendredi soir vous avez déclaré vouloir revenir ; un de vos partenaires, Norauto, a d’ores et déjà confirmé son engagement à vos côtés en vue de la prochaine édition. Quelles chances avez-vous de disputer la 36e Coupe de l’America ?
F. C :
Je ne le mesure pas encore. il y a une équipe commerciale qui bosse dessus. Ils ont des prospects. Je ne me suis pas concentré sur ce sujet lors des derniers quinze jours. Je préfère ne rien affirmer que dire des bêtises. 

Qualifiés demi finalesCes quatre garçons s"affronteront dès ce soir lors des demi-finales. De gauche à droite Sir Ben Ainslie (Land Rover BAR), Peter Burling (Emirates Team New Zealand), Nathan Outteridge (Artemis Racing) et Dean Barker (SoftBank Team Japan).Photo @ ACEA 2017/Ricardo Pinto

35e Coupe de l’America

Qualifiers, round Robin 2

Manches du 3 juin 2017

Oracle Team USA bat Emirates Team New Zealand
Land Rover BAR bat SoftBank Team Japan
Artemis Racing bat Groupama Team France
Oracle Team USA bat Land Rover BAR

Classement à l'issue des deux rounds Robin

1. Oracle Team USA (USA), 9 points
2. Emirates Team New Zealand (NZL), 8 points
3. Land Rover BAR (GBR), 6 points
4. Artemis Racing (SUE), 5 points
5. SoftBank Team Japan (JAP), 3 points
6. Groupama Team France (FRA), 2 points

Les demi-finales des challengers (baptisée Louis Vuitton America's Cup Challengers Playoffs semi-finals) verront s'opposer : 
Emirates Team New Zealand (NZL) face à Land Rover BAR (GBR).
Artemis Racing (SUE) face à SoftBank Team Japan (JAP).

Seront qualifiés pour la finale des challengers (Louis Vuitton America's Cup Challengers Playoffs finals), les premiers des deux équipages vainqueurs de cinq régates en demi-finales.
Faute de vent, les régates prévues dimanche 4 juin sont reportées au lundi 5 juin.

A noter que Oracle Team USA, premier à l'issue des deux rounds Robin, a gagné un point en vue de la Coupe de l'America où il affrontera le meilleur des quatre challengers encore en lice.

Programme du lundi 5 juin

Course 1 : Emirates Team New Zealand-Land Rover BAR
Course 2 : 
Artemis Racing-SoftBank Team Japan
Course 3 : 
Land Rover BAR-Emirates Team New Zealand
Course 4 : 
SoftBank Team Japan-Artemis Racing

Franck CammasFranck Cammas aura tenu la batte brillamment du bateau tricolore lors de deux rounds Robin.Photo @ ACEA 2017/Ricardo Pinto