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TOUR DU MONDE EN SOLITAIRE

François Gabart : «Peu probable que je batte le record !»

François Gabart a officiellement annoncé mercredi 13 septembre qu’il allait tenter le record du tour du monde en solitaire sur son maxi trimaran Macif. Son stand-by depuis Port-la-Forêt débutera le dimanche 22 octobre, jour du départ de la Volvo Ocean Race en Espagne. L’objectif du vainqueur du Vendée Globe 2012-2013, est de battre le magnifique chrono détenu depuis Noël dernier par Thomas Coville sur Sodebo Ultim’ en 49 jours 3 heures 7 minutes et 38 secondes.
  • Publié le : 14/09/2017 - 15:30

François GabartÀ 34 ans, François Gabart dégage une impression de force tranquille étonnante… mais ne se la joue pas !Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/MACIF

Le prodige de la course au large française - record de distance sur 24 heures en solo avec 754 milles et quatre victoires en Ultim sur quatre courses disputées - en double dans la Transat Jacques Vabre 2015 (avec Pascal Bidégorry), en solitaire dans la Transat Bakerly 2016 et en équipage dans l’ArMen Race Uship puis au terme de The Bridge 2017, a beau avoir un nouveau look très « loup de mer » avec barbe et favoris, son discours est toujours aussi lucide précis et limpide. À la fois détendu et excité par ce nouveau défi, le champion, 34 ans, à nouveau père de famille depuis peu, n’élude aucun sujet. Rencontre à Paris au siège de son fidèle sponsor.

Le record du tour du monde. « On a commencé à en parler il y a un peu plus de quatre ans lors du Vendée Globe. J’ai toujours été amoureux du multicoque et de la vitesse (François Gabart a notamment fait une préparation olympique en Tornado et régate régulièrement en Class A ou navigue sur le M24 de son équipe). Ce sont des bateaux exceptionnels, et j’avais envie de retourner autour du monde, cette fois en multicoque. J’ai vraiment envie d’aller encore un peu plus loin que ce qui a été fait aujourd’hui. Ce qu’a fait Thomas (Coville) est énorme ! Il y a quatre ans on ne s’attendait pas à ce que le record puisse être battu de 8 jours aussi rapidement. Mais je ne serai pas étonné que dans les années à venir, il y ait encore des choses exceptionnelles qui se passent. »

Le chrono. « Ça change tout ! L’exercice du record est totalement différent. On a déjà tenté des records, pas forcément avec la réussite qu’on aurait aimé (le record de l’Atlantique et de la Méditerranée, ndlr). Déjà, on ne sait pas quand on part ! Moi, depuis que je suis tout petit, je sais que j’ai une régate tel jour à telle heure. 99 % des sportifs se préparent par rapport au jour J. Là, le jour J, il est le 22 octobre mais ça reste peu probable. Il faut rester concentré et prêt à partir à n’importe quel moment sur un parcours qui n’est pas anodin. Et quand on est parti, on est contre un chrono et face à soi-même, vraiment très seul n’ayant pas de compétiteurs autour de soi, juste un bateau virtuel qui est passé là un an avant dans des conditions différentes. Mais cela reste un exercice très intéressant. Je vois ça comme une sorte de remise en cause permettant de continuer à progresser. »

MacifLe plan VPLP représente aujourd’hui ce qui se fait de mieux en multicoque de course… mais voit arriver de très sérieux concurrents, tel le Maxi Edmond de Rothschild et Banque Populaire IX. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/MACIF

Impatience. « Il y a quatre ans, j’avais envie de faire ce truc mais je savais que j’avais le temps. Là, j’ai hâte d’y être, de tenter quelque chose… et ce qu’a fait Thomas m’a un peu travaillé pour ne rien cacher. Du coup, je suis hyper impatient. Je suis un peu en manque de navigation et de compétition en ce moment. On a beau s’entraîner de manière cartésienne et rationnelle, il faut que ce déclic de vouloir y aller arrive… et là, je suis ravi qu’il soit là. »

Innovations. « On a fait un choix audacieux il y a quatre ans. Aujourd’hui, il y a d’autres bateaux qui on été lancés et une vraie dynamique. À l’époque, nous étions les premiers sur des bateaux qui ont déjà beaucoup changé. Quand on a lancé le projet Macif en 2013, on était lors de l’avant-dernière Coupe de l’America sur les AC 72 à San Francisco, autant dire il y a un siècle… et on a fait un bateau différent et innovant dont je suis assez fier. Pour moi, il y a deux points d’innovations majeures : l’organisation du cockpit totalement protégé et les foils. Ce n’était pas si évident d’imaginer un tel cockpit. Depuis la mise à l’eau en 2015, on n’a fait que le fermer toujours un peu plus, et je pense que c’est important pour aller vite au large en solitaire en sécurité, et dans un état physique permettant de ne pas être trop exposé et mis en danger. Je suis très content, car ça fonctionne très, très bien. Quant aux foils, c’était la première fois qu’on mettait des appendices de cette génération, développés sur la Coupe de l’America à peu près en même temps. Sauf que les bateaux de la Coupe de l’America sont beaucoup plus légers que Macif, et donc les efforts sur ces pièces en carbone sont colossaux sur un trimaran pour le large. On est encore dans la découverte. En 2013, c’était avant-gardiste et aujourd’hui, j’ai envie de dire que c’est presque dépassé… mais ça fait partie du jeu et ça prouve que tout évolue très vite. Aujourd’hui, par 20 nœuds de vent et mer plate, Macif vole, mais je ne vais pas prétendre que je vais faire le tour du monde en volant pour autant. »

Foils MacifLes foils de Macif ressemblent à s’y méprendre à ceux des bateaux de la Coupe de l’America. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/MACIF

Voiles. « Elles sont en 3DI et donc plus légères que ce qu’elles étaient auparavant. On travaille avec North Sails depuis maintenant six ans. Et sur ce type de bateau, hisser ou rouler une voile, je peux dire que c’est dur et compliqué ! Donc tout ce que l’on peut gagner pour rendre les choses un petit peu plus simple, c’est toujours bon à prendre, et on s’est employé à le faire ! »

Battre le record ? « Thomas (Coville) a mis la barre super haute ! Sans ce record, on n’aurait pas forcément le même discours, la même préparation, la même façon de naviguer. C’est un peu comme en saut à la perche. Si en finale dans le dernier saut, il faut passer 5,60 mètres ou 5,90 mètres, ce n’est pas la même approche. Mais à un moment il faut y aller, prendre un peu plus de risques, attaquer un peu plus, aller un peu plus loin. Je suis un garçon plutôt optimiste et réaliste, mais ce record va être difficile à battre ! C’est peu probable que je le batte cet hiver, mais c’est possible. Il y a un petit espoir, et je m’accroche à ça, car on va tout faire pour tenter de saisir cette petite opportunité. Thomas a mis du temps à parvenir à battre le record, mais ne l’a pas fait qu’à moitié. Je pense que ça a été un moteur pour lui. Le mien, c’est d’avoir envie de le battre à mon tour. Je me dis que c’est très bien que ce soit très dur. Si c’était un record où j’avais 95 % de chances de le battre, je serai sans doute moins motivé, plus concentré sur ce qui va se passer ensuite. Et paradoxalement, c’est car le challenge est difficile qu’il est intéressant. »

Cockpit MacifLe cockpit de Macif, désormais quasiment fermé n’a cessé d’évoluer. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/MACIF

30 000 routages. « On a aujourd’hui des outils informatiques et météo qui permettent de faire des choses intéressantes. On a beaucoup bossé en interne l’an dernier sous la houlette de Guillaume Combescure, afin de savoir si oui ou non il était possible de faire mieux que 49 jours. Pour ce, on a fait tourner plusieurs dizaines de milliers de routages à partir de statistiques sur les dix quinze dernières années avec les polaires de Macif. Il s’avère que quelques routes seulement permettent de mettre un voire deux jours de moins. Ce n’est pas beaucoup ! Du coup, on  a fait quelques 30 000 tours du monde virtuels afin d’essayer de comprendre quelles sont les meilleures fenêtres météo pour partir, à quels moments il faut aller un peu plus vite. C’était vraiment intéressant et cela nous a monté la difficulté de la tâche, car sur un tour du monde réel on a la météo pour les cinq jours à venir et pas sur la totalité. On aura besoin aussi d’un peu de chance ! »

Cellule routage. « Lors de toutes les courses que nous avons faites depuis la mise à l’eau de Macif, nous avons été routés. On travaille avec Jean-Yves Bernot depuis quelques années, et ça se passe très bien. On étoffe un peu cette cellule de routage pilotée par Jean-Yves avec des personnes de l’équipe – Guillaume Combescure, Antoine Gautier - mais aussi Julien Villion. Il y a deux enjeux : un, de trouver la bonne fenêtre pour y aller à partir du 22 octobre ; deux de trouver la bonne trajectoire. On a des critères de temps les plus rationnels et objectifs à l’équateur, au large du Brésil, de l’Afrique du Sud… pour se dire si dans ces conditions on y va ou pas. J’espère pouvoir partir le plus tôt possible même si cette période de stand-by peut durer jusqu’à trois mois… On ne prendra pas non plus de risques à partir tard et mettre en péril les prochaines échéances comme par exemple la Route du Rhum pour laquelle Macif sera encore pas mal modifié. »

MacifMener un tel engin en solitaire portant de 430 m2 au près à 650 m2 au portant, nécessite une terrible « caisse » physique. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/MACIF

Préparation. « Ce sont des bateaux hyper physiques et très sollicitant. Je continue à faire énormément de sport – course à pieds, vélo, kayak, paddle…- et depuis dix ans je me donne à fond. Mais je veille à ne pas faire de séances énormes qui puissent me fatiguer, car si ça part assez vite, je dois être à 100 %. J’essaye aussi de continuer à naviguer le plus possible afin de garder de bonnes sensations, valider que tout va bien. Mais avec ces bateaux-là, la mise en place demande une grosse infrastructure même pour une petite sortie. Dès le stand-by, on espère pouvoir naviguer tous les dix jours. »

Vitesse. « Aujourd’hui, nous ne sommes pas encore capables de pousser Macif comme l’a fait l’équipage d’Idec Sport sur le Jules Verne cette année dans les mers du Sud. C’est vrai qu’ils ont eu une météo exceptionnelle et presque tout fait sur un seul bord. Pour l’instant, selon nos polaires réalisées en entraînement, on n’arrive pas à faire beaucoup mieux, mais ce chrono donne un petit espoir. Après, on a vu sur The Bridge que par moments, on parvenait à aller plus vite que les polaires. On a aussi un potentiel de développement supérieur à celui de Sodebo. Mais moi, vais-je être capable d’aller aussi vite en solo autour du monde ? Franchement, aujourd’hui, je ne sais pas. »

François GabartFrançois Gabart, sept victoires en huit courses que ce soit en Imoca ou Ultim, tente le record du tour du monde en solitaire. Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/MACIF

Appréhension. « J’ai déjà fait un Vendée Globe et ne suis pas complètement bizuth, mais c’est seulement mon deuxième tour du monde. La première fois, ça s’est plutôt bien passé dans les mers du Sud, et comme en 2012, j’ai une certaine appréhension évidemment. Ce n’est pas rien, c’est loin, on est seul… et là encore plus, car il n’y a pas de concurrents à proximité. Si on a un souci matériel ou médical, ce ne sont pas des choses qui sont négligeables. Il y a un mélange d’appréhension et de fascination, car j’ai adoré ces coins-là et j’ai envie d’aller naviguer dans les mers australes à bord de ce trimaran. C’est un terrain de jeu à la hauteur de nos bateaux. On sait aussi que le plus dur sur un tour du monde, c’est la remontée de l’Atlantique. Un, il y a de la fatigue humaine et mentale, deux, de la fatigue mécanique, et trois, les conditions météo sont très changeantes, et les phases de transition nécessitent de beaucoup manœuvrer, et passer des heures à tourner les manivelles. Ce sont des bateaux très énergivores ! Justement, j’aurai un compte-tours à bord, et on pourra savoir sur le site web le nombre de tours sur les colonnes de winch que je ferai quotidiennement (rires) ! »
 

REPÈRES
Tour du Monde en solitaire

Détenu par Thomas Coville sur Sodebo Ultim' depuis le 25 décembre 2016 
Record autour du monde en solitaire : 49 j 3 h 7’38’’
Vitesse moyenne : 24,09 nœuds sur 28 400 milles parcourus (18,32 noeuds sur l'orthodromie)
Avance sur le précédent record : 8 j 10 h 26’28’’