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D35 - Vulcain Trophy 2014

Fred Le Peutrec : «En D35, la saison 2014 a été tonique !»

Intégré à l’équipe Zen Too de Guy de Picciotto depuis deux saisons, Frédéric Le Peutrec revient sur le circuit des D35 qui a une nouvelle fois sacré Ernesto Bertarelli et son team d’Alinghi. Avec huit rendez-vous de mai à septembre, le Vulcain Trophy est prisé par les propriétaires suisses et les équipiers professionnels qui y retrouvent sensations fortes, niveau élevé, régates au contact et richesse d’un plan d’eau technique. Un douzième bateau est attendu sur la ligne de départ l’an prochain…
  • Publié le : 07/10/2014 - 00:01

D-35Dès six nœuds de vent réel, les D-35 naviguent sur un flotteur grâce à leur immense gennaker qui rend la visibilité du tacticien au portant très aléatoire, l’obligeant à se glisser sous la voile pour appréhender les croisements. Photo @ Loris Von Siebenthal

 

voilesetvoiliers.com : Le Vulcain Trophy, circuit lémanique des catamarans monotypes D35, vient de s’achever avec le Grand Prix SAP. Ce championnat se déroule en fait en deux parties ?
Fred Le Peutrec
: On a commencé en mai avec le GP Les Ambassadeurs et le GP de Crans, et en juin avec Genève-Rolle-Genève, l’Open de Versoix et le Bol d’Or Mirabaud ; puis on a recommencé fin août avec l’Open National Suisse et en septembre avec le GP Grange & C° et le GP SAP qui clôture la saison. Soit six Grand Prix avec des parcours banane de trois quarts d’heure (jusqu’à six manches par jour) et deux courses longues qui ont la particularité de se dérouler sur le lac Léman, donc un plan d’eau très tordu... Le Bol d’Or est l’épreuve « institutionnelle » en Suisse avec la participation de plein d’autres séries et l’enjeu d’être le plus rapide du lac. Ce qui n’a pas été le cas l’année dernière pour les D-35 puisque c’est un M-1 Ventilo (Zenith Fresh) qui s’est imposé en temps réel.

Fred Le PeutrecFred Le Peutrec a une formation olympique avec les Jeux d’Atlanta en 1996 sur Tornado, avant de se tourner vers le trimaran ORMA, puis vers le circuit D-35 depuis trois années avec Zen Too.Photo @ Thierry Martinez BPCEVoilesetvoiliers.com : Petit changement dans le règlement de la classe D-35 au niveau du classement général…
Fred Le Peutrec : Auparavant, on avait le droit de retirer l’une des épreuves pour le classement général de la saison, mais désormais tous les rendez-vous comptent donc le Bol d’Or par exemple qui est difficile à maîtriser à cause de changements de rythme et de vent, ne peut plus être retiré. Mais on conserve le droit d’enlever la plus mauvaise manche d’un Grand Prix (qui est validé à partir de deux courses avec coefficient 0,5 et coefficient 1 à partir de quatre régates courues), mais on peut faire jusqu’à douze manches.

Voilesetvoiliers.com : La flotte est réduite à douze bateaux…
Fred Le Peutrec : En dix ans puisque le circuit a débuté en 2004, il y a eu douze D-35 construits. Mais cette saison, nous étions onze sur la ligne de départ avec quelques changements de propriétaires et d’équipages. Certaines équipes se sont vraiment structurées avec des entraînements en début de saison, jusqu’à trente jours ce qui n’est pas évident en hiver sur le lac Léman… Pour notre part sur Zen Too, nous n’avons pu naviguer que quatre jours avant le premier Grand Prix. Nous avions fini deuxièmes en 2013, mais là nous avions un bon déficit d’entraînement qui nous a sorti du jeu des premières places : nous nous bagarrions pour être dans le top 5, et on finit quatrième ex-aequo avec Christian Wahl et Pierre Pennec (Mobimo).

Voilesetvoiliers.com : Il y a donc deux divisions au sein de la classe D-35 !
Fred Le Peutrec : Absolument ! Dans le deuxième groupe, il y a des équipages plus « frais » avec des propriétaires récents qui découvrent le circuit depuis un ou deux ans. Tout le monde constate qu’il faut être de mieux en mieux armés pour scorer : le niveau monte encore. Il y a désormais des stages communs avant le premier Grand Prix avec des coaches pour toutes les bonnes équipes.

D-35 LadycatLadycat mené par Dona Bertarelli a remporté le Bol d’Or 2014 toutes catégories confondues, mais a été moins percutant sur les sept autres rendez-vous du circuit D-35…Photo @ Chris Schmid Spindrift D-35 LadycatLadycat mené par Dona Bertarelli a remporté le Bol d’Or 2014 toutes catégories confondues, mais a été moins percutant sur les sept autres rendez-vous du circuit D-35…Photo @ Chris Schmid Spindrift

 

Voilesetvoiliers.com : Mais au final, c’est toujours Alinghi qui domine : Ernesto Bertarelli et son équipe ont constamment fini sur le podium depuis dix ans ! 
Fred Le Peutrec : Ils dominent nettement la flotte avec un fond de vitesse assez insolent qui leur permet de se sortir même des plus mauvaises situations. Alinghi n’a même pas eu besoin de participer au dernier Grand Prix ! Ils ont préféré se retirer pour ne pas perturber le reste du classement qui était encore assez ouvert jusqu’au cinquième. Comme il n’y a pas tant que cela de bateaux, un D-35 qui s’intercale change rapidement le classement… Le Grand Prix SAP a aussi innové puisqu’il y avait un suivi virtuel en 3D (comme pour les Extrem 40) qui apporte un plus pour le public et pour nous aussi afin d’analyser les manches.

Voilesetvoiliers.com : Le lac Léman est très particulier au niveau des brises…
Fred Le Peutrec : Il y a beaucoup de bascules et de différences de pression. Les avantages potentiels sont souvent énormes mais jamais pérennes. Les six Grand Prix se dispersent sur tout le Léman et à quelques encablures près, ce n’est pas du tout le même fonctionnement de circulation d’air. Le vent synoptique est canalisé par les vallées et le thermique est appelé des deux côtés du lac… On ne sait pas toujours comment passer d’une risée à l’autre, d’une bascule à l’autre. C’est très riche tactiquement parce qu’une manche n’est jamais gagnée : le Bol d’Or se termine par exemple très souvent au contact dans les cent derniers mètres même si au milieu du lac, il y avait des écarts qui paraissaient irrévocables !

Voilesetvoiliers.com : Et sur les parcours banane, vous faites deux tours ?
Fred Le Peutrec : Oui, mais il y a une porte au vent et une porte sous le vent sans « dog-leg », ce qui est parfois chaud quand il faut abattre dans la brise (au-dessus de quinze nœuds). Mais cela permet de redistribuer les cartes très rapidement puisqu’il y a une règle spécifique qui autorise une arrivée en bâbord amures dans les trois longueurs pour prendre l’intérieur de la bouée : cela ouvre le côté gauche du plan d’eau… C’est une règle qui vient de la Coupe de l’America et qui a été essayée cette saison sur le circuit D-35 grâce à une dérogation de l’ISAF : cela relance en permanence la régate. Surtout, le D-35 est « aveugle » : le bout dehors est très loin de l’étrave et les gennakers arrivent au tableau arrière ! Le barreur ne voit pas grand-chose sous le vent et ce genre de règle permet d’être plus « gentleman » pour ne pas inciter à aller au contact.

D-35A la porte au vent, les équipages peuvent choisir leur côté préféré, ce qui relance le match à chaque tour au près comme au portant. Mais le moment chaud est l’abattée pour glisser vent arrière avant d’envoyer le gennaker !Photo @ Pierre Menoux Vulcain Trophy

 

Voilesetvoiliers.com : Au portant, le tacticien est sous le vent alors !
Fred Le Peutrec : Dans la brise, il se met en arrière du point d’écoute de gennaker sous le vent et dans le petit temps, il lève la bordure de la voile pour voir dessous. D’où l’importance d’avoir un binôme tacticien-barreur très complémentaire. La bouée au vent est à 0,8 voire 1,2 milles au vent mais comme ça brasse beaucoup et que le D-35 évolue très bien, il y a pas mal de virements et d’empannages sur une manche. Parce qu’aussi, le vent ne se déplace pas comme dans les baies maritimes : il est calé sur un endroit et il faut aller le chercher. Virer cinq fois pour aller chercher la bouée au vent n’est pas rare alors que le bateau est très rapide.

Voilesetvoiliers.com : Parce que les coques sont très bananées…
Fred Le Peutrec : Sauf sous Code 0 que l’on porte jusqu’à 9-10 nœuds de vent parce qu’il faut alors rouler en partie la voile et le bateau est freiné par le fasseyement avec une longue phase d’embraque sur des winches un peu sous-dimensionnés. La « chorégraphie » de l’équipage est fondamentale et ne s’acquiert que par les automatismes après de longs entraînements… Mais le D-35 avec ses carènes rockées, est très évolutif et très sensible à l’équilibre longitudinal. C’est un bateau très précis aux réglages et un point de tire décalé de quelques centimètres suffit pour que le bateau ne décolle pas ! Les dérives sont aussi immenses et il faut réguler sur la hauteur à chaque virement de bord ou empannage en anticipant le vent qu’on va subir : avec sept nœuds de vent, on est à fond en bas mais avec 9-10 nœuds, il vaut mieux avoir 20-30 cm de moins… Parce qu’on ne peut pas jouer avec la dérive sur un bord : il y a trop de pression.

Voilesetvoiliers.com : Il y a peu de volumes dans les flotteurs !
Fred Le Peutrec : Le bateau pivote bien, mais comme le bateau n’est pas lourd avec peu d’inertie, il faut tout le temps être en propulsion avec une grande attention à l’enfoncement du tableau arrière et à l’enfournement. A la barre, quelque soit les erreurs d’équilibre, le D-35 reste très agréable ce qui enlève aussi des sensations pour optimiser les réglages : il faut donc des heures de travail pour appréhender les bons équilibres. C’est pourquoi les teams se professionnalisent de plus en plus pour que les automatismes soient au rendez-vous quelques soient les conditions. Alinghi, Realstone, Mobimo , Ladycat, Tilt, Veltigroup ont des équipages pro !

D-35Extrêmement précis à la barre, le D-35 est aussi très sensible à l’équilibre longitudinal avec ses flotteurs très étroits, très bananés et peu volumineux à l’étrave.Photo @ Miguel Bueno Vulcain Trophy

 

Voilesetvoiliers.com : C’était la troisième saison de Zen Too avec Guy de Picciotto comme propriétaire ?
Fred Le Peutrec : Il règle de chariot de grand-voile, ce qui est très important sur un D-35. Nicolas Berthoud (dit « canard ») est maître-voilier chez Europ’sails ce qui nous a permis de développer des voiles spécifiques, un peu différentes des autres teams qui ont tous des North conçu par Pierre-Yves Jorand qui navigue sur Alinghi. Comme le D-35 est un monotype très strict (poulies, cordages, accastillage…) dès l’origine en 2004, il n’y a que les voiles où il est possible de se différentier. Selon les années, on peut renouveler deux ou trois voiles ce qui permet d’évoluer au niveau des tissus, des volumes, des lattes sachant que la surface est bloquée. Nous avons quatre voiles à bord, avec une GV, un foc-solent (à partir de 10 nœuds), un Code 0 (en dessous de 10 nœuds) et un gennaker.

D-35 TiltTrès réactif, le D-35 est aussi très spectaculaire et réalise parfois des figures de style qui peuvent mal se terminer quand le flotteur sous le vent enfourne et que le catamaran bascule cul par dessus tête !Photo @ Loris Von Siebenthal Voilesetvoiliers.com : Quelles différences dans les coupes ?
Fred Le Peutrec : Déjà Europ’sails ne dispose pas de la technologie 3Di exclusivité North qui permet d’obtenir des profils très bloqués, très maîtrisés, mais justement il faut parfois du volume sur le lac et nous disposons de tissus qui permettent plus de déformé, en particulier pour la grand-voile.

Voilesetvoiliers.com : Il y a une limite de vent ?
Fred Le Peutrec : Les régates peuvent se dérouler sous un ris et solent, ce qui permet de naviguer jusqu’à vingt nœuds réel, mais c’est le Comité de Course qui décide, un arbitrage qui est désormais dédié au circuit D-35, ce qui simplifie la connaissance des capacités du bateau. Car ce n’est pas un voilier « innocent » ! Avec les échelles, il est difficile de se dégager quand il est à l’envers… Il n’y a pas eu d’accidents mais des chavirages spectaculaires, ça oui ! A partir de six nœuds, le D-35 est sur une patte : ce sont des bateaux surpuissants très tôt, dès douze nœuds de vent réel... C’est très excitant comme championnat.

D-35 AlinghiAvec leur victoire sur la Genève-Rolle-Genève et sur trois Grand Prix sur six, Ernesto Bertarelli et son équipe d’Alinghi ont tellement survolé le championnat 2014 qu’ils n’ont pas participé à la dernière épreuve. Photo @ Vulcain Trophy

 

Voilesetvoiliers.com : Comment expliquer la domination d’Alinghi ?
Fred Le Peutrec : Ils vont très vite dans les phases de transition : ils ne se posent plus de questions sur les réglages ! Il y a aussi la position de l’équipage vu que nous sommes six à bord : des contraintes de manœuvres obligent certains à être à tel ou tel endroit selon la situation et la vitesse d’exécution de la manœuvre permet de retrouver la position d’équilibre idéale plus rapidement. L’optimisation du temps de déplacement est capitale pour mettre le bateau dans ses lignes en longitudinal, car les bords sont très courts… L’équipe d’Alinghi navigue depuis dix ans sur ce support et en sus, elle participe au circuit Extrem 40 depuis quatre saisons !

Voilesetvoiliers.com : A bord de Zen Too en dehors du propriétaire Guy de Picciotto, régleur de chariot de grand-voile et de Fred Le Peutrec, barreur ?
Fred Le Peutrec : Gildas Philippe entraîneur de l’Équipe de France de 470, partage la tactique avec Jean-Christophe Mourniac, ex-Tornadiste. Notre voilier Nicolas Berthoud remplacé pour le dernier Grand Prix par Manu Le Borgne, est à l’embraque avec Christophe Lassègue et Romain Meyer est numéro 1. On a eu du mal à suivre le programme des autres teams et il faut que la saison prochaine, on monte d’un cran. Une manœuvre ratée sur un format de course aussi court et on rétrograde très vite !

Voilesetvoiliers.com : Le deuxième de cette saison est Realstone…
Fred Le Peutrec : Avec Jérôme Clerc et Arnaud Psarofaghis qui avaient gagné en 2012 et qui font de l’Extrem 40 depuis cette saison. Ils ont une grosse densité de navigation et donc beaucoup de régularité.

D-35 RealstoneRealstone a retrouvé son rythme après une saison 2013 en demie teinte : l’équipage suisse bénéficie aussi de son engagement sur le circuit des Extrem 40 où il pointe à la quatrième place au classement provisoire après six rendez-vous…Photo @ Loris Von Siebenthal

 

Voilesetvoiliers.com : Le coût d’une saison ?
Fred Le Peutrec : Je ne sais pas trop, mais il n’y a pas une grande logistique puisque tous les D-35 naviguent sur le lac Léman. Il n’y a que le renouvellement des voiles et un peu d’entretien et de remplacement de pièces ou de cordage. Il n’y a pas de prix à gagner à part une coupe parce que ce sont avant tout des propriétaires suisses : ils font ce circuit pour s’amuser. Chaque team a son préparateur qui surveille aussi le bateau au mouillage parce qu’avec les orages du lac, Veltigroup s’était mis une fois sur le toit sous mât seul dans une rafale !

Voilesetvoiliers.com : L’expérience d’une épreuve maritime comme il y a deux ans à Villefranche/mer n’a pas été renouvelée…
Fred Le Peutrec : Tout le monde a apprécié mais les D-35 ne sont pas vraiment conçu pour être montés et démontés souvent : c’est fait une fois en début et en fin de saison. Et les ports du lac Léman ne sont pas vraiment équipés pour ce genre d’exercice. Tout est organisé par de petits clubs qui n’ont pas beaucoup d’espace. Les bateaux sont démonté l’hiver et stockés au sec d’octobre à mars.

Voilesetvoiliers.com : C’était une saison plutôt ventée ?
Fred Le Peutrec : On a fait beaucoup de manches avec le foc, ce qui indique qu’il y avait plutôt de la brise ! C’est à dire plus de dix nœuds… Il n’y a que les deux derniers Grand Prix où il a fallu attendre le vent, mais au total, on a fait pas mal de manches (44 régates en GP).

D-35 LadycatLes six équipiers du bord ont tous une fonction très précise à chaque manœuvre : c’est la coordination et la rapidité d’exécution qui fait désormais la différence sur cette flotte de onze monotypes.Photo @ Vulcain Trophy

 

Classement général Vulcain Trophy 2014

1. Alinghi-Ernesto Bertarelli (1, 5, 1, 1, 3, 1, 1, 11) 24 points
2. Realstone-Jérôme Clerc (4, 2, 2, 4, 2, 5, 6, 1) 26 points
3. Ladycat Powered by Spindrift Racing-Dona Bertarelli (2, 3, 6, 6, 1, 4, 2, 4) 28 points
4. Zen Too-Guy de Picciotto (6, 4, 5, 5, 5, 3, 5, 3) 36 points
5. Mobimo-Christian Wahl (3, 6, 3, 2, 4, 2, 9, 7) 36 points
6. Team Tilt-Sébastien Schneiter (5, 1, 4, 3, 6, 6, 8, 9) 42 points
7. Veltigroup-Loïc Forestier (8, 7, 7, 7, 10, 7, 3, 2) 51 points
8. Okalys-Nicolas Grange (7, 9, 8, 8, 7, 10, 4, 6) 59 points
9. Racing Django-Jean Eckert (11, 10, 9, 10, 8, 9, 7, 5) 69 points
10. Oryx-Vincent Boaron (9, 8, 10, 9, 9, 8, 11, 8) 72 points
11. Ylliam Comptoir Immobilier-Bertrand Demole (10, 11, 11, 11, 11, 11, 10, 10) 85 points

D-35Le lac Léman est un plan d’eau exceptionnel pour ce type de catamarans surtoilés, mais c’est aussi un terrain de jeu très évolutif et très complexe à lire pour les stratèges…Photo @ Loris Von Siebenthal Vulcain Trophy