Actualité à la Hune

Record du tour du monde solo

Gabart : «Un mélange de fierté, de délivrance, de soulagement»

Dimanche 3 décembre, après 29 j 03 h 15’ de mer, François Gabart quittait le Pacifique en passant le cap Horn avec 2 j 08 h 15’ d’avance sur le tableau de marche de l’actuel record en solitaire autour du monde détenu par Thomas Coville. Une performance d’autant plus phénoménale qu’elle s’accompagne d’une traversée record du Pacifique : 7 j 15 h 15’ soit 5 h 59’ de moins que le chrono réussi par Francis Joyon et son équipage à bord d’IDEC Sport ! Et les 36 prochaines heures s’annoncent encore favorables pour un marin soulagé d’être de retour en Atlantique et que nous avons joint en ce lundi après-midi pour faire un bilan et alors qu’il possédait encore 1 170 milles d’avance. Pour mémoire, s’il veut battre ce record, Gabart doit couper la ligne d’arrivée à Ouessant avant le 23 décembre.
  • Publié le : 04/12/2017 - 17:20

François GabartA bord de Macif, François Gabart doit composer avec de multiples petites avaries mais rien de structurel. Il lui faut néanmoins souvent intervenir sur les emmagasineurs de voiles d'avant.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Macif

Voilesetvoiliers.com : Comment analysez-vous votre traversée record du Pacifique, plus rapide que celle d’IDEC Sport en équipage ?
François Gabart :
Grâce à la météo tout d’abord. C’était sportif avec cette grosse dépression sur la première partie du Pacifique qui générait beaucoup de mer et de vent. Si j’avais été en équipage, cela aurait plus favorable car il y avait de grosses vagues et le pilote ne sait pas encore bien faire contrairement à un barreur. La météo a été plutôt favorable. Le bateau s’en est bien sorti : c’est la première fois que je naviguais avec dans autant de vent et autant de mer. Il est relativement sain mais aussi inconfortable et difficile à vivre. Mais il allait bien. Sur la dernière partie, les conditions ont été plus favorables à la vitesse. Je n’ai pas essayé de freiner le bateau. Je l’ai laissé partir car je savais que c’était important d’aller vite. Comme souvent dans les mers du Sud on se retrouve avec une dépression derrière soi et c’est en allant vite qu’on se préserve d’un deuxième coup de vent un peu fort. Sur les dernières 48 heures, j’ai fait très peu de changement de voiles – un roulé de J2/J3, une prise de ris – une heure de manœuvre en tout. En équipage j’aurais gagné une demi-heure et il n’y aurait pas eu trop de différence. Ensuite, si on compare avec d’autres chronos sur le Pacifique, certains ont eu une météo très difficile avec une dorsale sans vent ; je pense en particulier à Banque Populaire avec Loïck Peyron en 2011. Je n’ai pas eu ça. J’ai toujours eu de l’air.

Voilesetvoiliers.com : Votre immense émotion au Horn était-elle due au passage du cap ou à votre avance de près de deux jours sur le tableau de marche de Thomas Coville ?
F.G. :
Probablement un peu des deux. J’arrive à un moment où les émotions sont d’une intensité fabuleuse. Les jours passant et la fatigue aidant, ces émotions sortent du corps. On est plus sensible à cela. Une émotion comme celle du Horn, j’en ai eu un paquet dans l’Indien et le Pacifique. Elles te prennent au plexus. Et c’est chouette car ce sont ces moments de vie très intenses que je suis aussi venu chercher… Je ne sais pas comment l’expliquer… C’est vrai que si j’avais eu deux jours de retard sur le record ce serait différent mais le soulagement de quitter les mers du Sud aurait été identique. C’est un mélange de fierté, de délivrance, de soulagement, d’espoir aussi car après le Horn tu n’es jamais aussi proche de l’arrivée.

François GabartPeu après le Horn, le skipper de Macif croisait ce bâtiment. «Un copain, sans ailes. Pas glacé. C'est bien aussi.»Photo @ F. Gabart/Macif
Voilesetvoiliers.com : Dans quel état sont le bateau et le bonhomme au sortir des mers du Sud ?
F.G. :
Il y a des petites avaries mais c’est normal car si on arrive au Horn en moins de 30 jours sans bobos, c’est qu’il y a un souci. C’est plus des soucis de fatigue et d’usure liés aux impacts des vagues sur le bateau. J’ai toujours ce problème de galette que j’ai réparée trois ou quatre fois. Les protections des galettes ne sont plus là et on n’a jamais été aussi vite sur le long terme avec des pointes à 40-45 nœuds ou tu rentres violemment dans la mer, ce qui génère pas mal de dégâts à l’avant. Cela risque d’être un sujet préoccupant jusqu’à Ouessant. Ensuite j’ai de l’usure sur certains bouts, certaines estropes, du ragage. Je n’ai pas de grosses avaries décelées. C’est plutôt positif. Le bateau a l’air en bonne forme. Sinon j’ai des soucis de paliers de safran central qui grincent depuis quelques jours. Mais a priori ce n’est pas trop gênant. Pour le bonhomme, il y a la fatigue qui s’accumule même si j’ai eu une fin de Pacifique rapide où je n’ai pas eu trop à manœuvrer et pu faire quelques siestes assez longues. J’ai pu me reposer. Mais je ne récupère pas aussi vite qu’avant. Je traînerai cette fatigue jusqu’à la fin. J’ai un petit bobo au doigt un sur un pouce. Des détails qu’il faut prendre avec attention car avec la fatigue il faut veiller que cela ne dégénère pas. Je suis un peu moins loin de tout désormais mais ce n’est pas un milieu tranquille.

Opération réparation de galette de J2Depuis des jours, le skipper se bat avec sa galette d"emmagasineur de J2 endommagée.Photo @ F. Gabart/Macif
Voilesetvoiliers.com : Avez-vous pu faire un check complet du bateau ?
F.G. :
J’ai fait ce check hier dans le dévent du cap Horn. Il y avait moins de mer. J’ai arrêté le bateau pendant cinq minutes. J’ai été vérifié le flotteur sous le vent, le foil. J’ai été à l’étrave par l’intérieur. C’est fait. En revanche, j’ai des petites bricoles à faire sur cette galette de J2, encore et toujours ! Comparé à celle de J1, je peux la démonter et la ramener dans le cockpit et travailler dessus. Celle de J1 étant fixe, je ne peux pas y toucher. Du coup, si je dois réparer c’est à l’avant. C’est compliqué, voire impossible, dans les conditions actuelles. D’ici à 36 heures, quand je vais passer dans l’Est de l’anticyclone il n’y aura plus beaucoup de vent ni de mer et j’espère refaire un autre check et surtout terminer certaines réparations impossibles à faire en ce moment.

Voilesetvoiliers.com : Comment s’annoncent les prochains jours ?
F.G. :
Devant moi il y a des chouettes choses avec du vent relativement fort pendant 36 heures qui va me permettre d’avancer relativement vite vers le Nord-Nord-Est dans une zone où il n’est pas si facile que cela d’aller vite d’habitude. Si on prend les précédents records, c’est parfois des endroits où le chemin est un peu bloqué. J’ai de la chance. Il faudra être vigilant car le vent est fort. La mer n’est pas très jolie, moins longue que dans les mers du Sud, relativement creuse, courte, un peu comme sous l’Australie. Il faut continuer à aller vite. Ensuite je vais passer mercredi dans l’Est d’un anticyclone avec une petite dorsale sans vent. Ce sera la première transition au Nord de l’Argentine, puis derrière je vais me retrouver pas loin des dépressions orageuses compliquées qui naissent pas loin du Cabo Frio au Brésil. Il faut arriver à slalomer entre pour essayer d’accrocher l’alizé, un vent grossièrement d‘Est-Sud-Est qui me permettra d’aller jusqu’au Nord du Brésil puis à l’équateur. Puis ensuite le pot au noir, l’alizé de Nord-Est de l’Atlantique Nord à négocier pour tenter de décrocher une dépression qui, en cette période de l’année, devrait m’amener jusqu’à la maison. Pour le moment j’arrive à l’équateur dans six à sept jours, le week-end prochain.

MacifAmbiance mers du sud, captée à bord le 30 novembre dernier.Photo @ F. Gabart/Macif
Voilesetvoiliers.com : Lors de votre Vendée Globe, vous étiez avec d’autres bateaux non loin. Cette fois, comment avez-vous appréhendé la solitude des mers du Sud ?
F.G. :
Je savais très bien en partant que je serais seul dans le Sud. Dans l’Indien, je me posais la question – lorsque je n’étais pas trop loin de lieux d’escales potentielles – comment j’allais réagir ensuite dans le Pacifique. En fait, tu es dans mon monde. Tu ne te rends plus forcément compte des distances et de cet éloignement. Mais tu fais attention. Tu ne tentes pas des choses que tu ferais dans la baie de Port-la-Forêt ! Des problèmes dans ces zones-là peuvent vite dégénérer. Du coup, tu essaies de ne pas trop traîner dans le coin et d’aller le plus vite possible au Horn. C’est la seule philosophie que j’avais.

Voilesetvoiliers.com : Avez-vous conscience de ce que vous êtes en train d’accomplir ?
F.G. :
Probablement pas complètement car je suis dans ma course, dans mon bateau. Hier (dimanche 3 décembre, ndlr), j’ai mis du temps à réaliser que j’avais passé le Horn ! C’était irréel. Je ne l’ai pas vu. Si je n’avais pas eu la carte, le GPS et l’ordinateur, cela aurait été difficile de faire la différence entre la mer actuelle et celle du Pacifique ! J‘ai eu du mal à réaliser. Mais je suis dans un tel état de concentration et de sensibilité sur tout ce que je vis que tout est multiplié par dix ou quinze. On fait corps avec le bateau ; on est à l’écoute de soi comme jamais. C’est ce qui te nourrit. Tu écoutes tes sensations différemment que dans le confort de la vie terrestre.