Actualité à la Hune

L'analyse de Dominic Vittet

Il fallait être fort dans sa tête

A l’aube du départ de cette 21e Mini-Transat, la météo atlantique n’a pas encore choisi son camp. C’est l’intersaison. Les dépressions hivernales ne balayent pas encore les profondeurs du golfe de Gascogne, et la dorsale anticyclonique qui aime se blottir l’été le long des côtes charentaises perd de sa vigueur. Après une sortie de golfe de Gascogne atypique, le passage de La Corogne se passe bien. Mais pour les 81 aventuriers qui rêvaient sûrement de grandes descentes sous spi jusqu’aux Canaries, la suite se corse. La persistance d’une basse pression pétoleuse sur la route des petits bolides entre Madère et l’archipel espagnol redistribue les cartes. La flotte bute et se regroupe. Ça tricote dans tous les sens, et les leaders alternent ! Finalement ce sont les plus costauds dans leurs têtes qui ramassent la mise. Voici en détail ce qui est arrivé à la flotte de cette Mini.
  • Publié le : 13/10/2017 - 00:01

Ian LipinskiIan Lipinski peut être heureux : il a gagné de haute lutte cette première étape sur son GRIFFON.FRPhoto @ Christophe Breschi/Mini-Transat La Boulangère
Dans la semaine qui précède le départ, la météo hésite. Alors que le vendredi 29 septembre, à deux jours du départ, il semblait probable que les ministes louvoient vers l’Ouest pour toucher le flux de Nord-Ouest qui suit la queue du cyclone Maria, une bulle de haute pression surgit et fait son trou au large de la Charente.
Le front froid qui devait balayer la flotte s’arrête. Au contact de la haute pression qui se reconstitue dans le golfe de Gascogne (trait marron), il s’arrête, se dissout sur place et remonte vers le Nord.
Le vent d’Ouest mollit dans le Sud du Golfe et laisse progressivement la place à un flux d’Est naissant.
Du coup, il ne faut plus faire de l’Ouest pour aller chercher le vent frais mais au contraire tricoter vers le Sud-Ouest pour se placer sous le centre de la bulle de haute pression.
La plupart des leaders ne s’y trompent pas. Les infos météo du départ sont encore fraîches et ceux qui se décalent trop Nord  ou qui plongent trop au Sud perdent une bonne poignée de milles.

Bulle haute-pressionPour bénéficier du meilleur de l’accélération générée par le Nord-Est au large de La Corogne, il ne faut pas être trop Nord près de l’axe de la haute pression où se trouvent des calmes (ronds bleus), ni trop près de la côte espagnole où le vent est moins fort. Ceux qui se rapprochent d’Estaca de Barres vont bientôt bénéficier de l’accélération (zone rouge) liée à la compression du flux le long du relief espagnol et des monts Europa, qui culminent à plus de 2 000 mètres. Le flux s’oriente Nord-Est au large de La Corogne et donne un bon coup de pied aux fesses à toute la flotille.Photo @ Dominic Vittet
La route à l’intérieur du DST Finistère est plus courte. Mais le tuyau de Nord-Est, qui souffle loin et fort, impose de rester au large si on veut profiter longtemps de son flux béni. Malheur à ceux qui recroisent trop vite vers la côte portugaise et sortent du couloir de vent qui se fait ressentir jusqu’à minima 200 milles quand les conditions perdurent.
Rémi Aubrun (Construction du Belon), qui mène en série après un joli début de course, fait l’erreur et perd 30 milles sur ses concurrents directs. Dont Tanguy Bouroulec (Kerhis – Cerfrance) qui pousse jusqu’à 275 milles des côtes portugaises avant d’empanner vers le Sud et prend la tête des Séries !

Nord-Est La CorognePour bénéficier de l’effet de site par vent de Nord-Est, il faut faire route au large et empanner le plus loin possible (route verte). Malheur à ceux qui veulent rester proches de la route directe, empannent trop vite et tombent dans les calmes (route rose)...Photo @ Dominic Vittet
À partir de la latitude de Lisbonne, les choses se compliquent.
Le Sahara chauffe et crée sur sa face Ouest des masses d’air chaudes, légères et volatiles. Ces basses pressions thermiques peuvent soit s’amplifier sur place et générer un fort vent de NE sur la côte Ouest africaine jusqu’aux Canaries, soit se détacher du continent, se décaler vers le Nord-Ouest et se coltiner ses vents moribonds, voir ses calmes redoutables.

Basse pression thermique saharienneCertaines basses pressions sahariennes se détachent et remontent vers le Nord-Ouest. Au centre, les vents sont nuls ou faibles (ronds bleus). En Mauritanie, une nouvelle basse pression se crée et génère aussitôt de l’alizé. Ce dernier gagne petit à petit vers l’Ouest, au fur et à mesure que la première basse pression s’évacue ou se comble sur place. Les concurrents qui ont choisi une route plus Est ont bénéficié au final de l’alizé naissant, alors que ceux qui ont fait une route plus directe (trace rose) ont dû traverser des calmes plus importants et ont touché les alizés plus tard.Photo @ Dominic Vittet
A la latitude de Madère, les aventuriers modernes tombent nez à nez avec ce marasme peu propice aux grands surfs. Les proto, en panne de vent, n’ont plus rien à opposer aux série qui se faufilent aux avant-postes et viennent quasiment jouer le classement scratch après une semaine de course… Il va falloir être solide pour ce sprint final où tout est possible. Tour à tour, calmes et risées distribuent claques et espoir. Un coup à toi, un coup à moi… Épuisant…

Mais dans ce vaste champ d’incertitudes, certains décident de faire abstraction de la meute et des classements qui font du yo-yo. Ils tentent leur chance en se décalant dans l’Est, là où, théoriquement l’alizé se rétablit en premier après le passage du trou d’air. C’est le cas de Ian Lipinski (GRIFFON.FR) en proto qui, après avoir longtemps mené, avait perdu beaucoup de terrain en investissant dans la trajectoire la plus Est de toute la flotte. Il lui aura fallu attendre les toutes dernières heures de course pour toucher enfin les premières bribes d’alizé et coiffer sur le fil un Arthur Leopold-Léger (Antal XPO) brillant et menaçant.

Arthur Léopold-LégerLe jeune chef d’entreprise Arthur Léopold-Léger a montré tout son talent et sa détermination dans cette première manche. Il aura été le seul à taquiner l’immense favori Ian Lipinski, ne finissant qu’à 113 secondes de son tableau arrière. La deuxième étape va être chaude !Photo @ Christophe Breschi/Mini-Transat La Boulangère
En série, pendant que la flotte s’observe dans l’Ouest, chapeau bas à Clarisse Crémer qui a montré une belle force de caractère en tentant sa chance, 70 milles plus à l’Est. Sans un énorme trou de vent le dimanche 8 octobre, le Suisse Valentin Gautier (Shaman-Banque du Léman), à l’aise dans les petits airs, et Rémi Aubrun (Construction du Belon), toujours dans le match, auraient eu du mal à lui voler la victoire. Bravo à eux trois. Même si la vérité fut longue à se dessiner, les leaders des deux classements ont fait des courses solides avec des stratégies probablement bien réfléchies au départ. Nul doute qu’ils feront partie des candidats au podium antillais !

Clarisse CrémerAprès avoir toujours pointé aux avant-postes depuis le départ, et même mené plusieurs jours en se décalant dans l’Est à partir du cap Saint-Vincent, Clarisse aurait mérité la victoire d’étape sans l’énorme pétole qui l’a ralentie dimanche 8 octobre. Avec sa troisième place, sa lucidité et sa belle énergie, elle pourrait peut-être allonger le palmarès féminin de la Mini-Transat après la performance d’une certaine Isabelle Autissier, 3e en 1987 !Photo @ Christophe Breschi/Mini-Transat La Boulangère

Retrouvez les classements complets de cette première étape ici.