Actualité à la Hune

Interview du skipper de Cheminées Poujoulat, 60 pieds Kouyoumdjian

Bernard Stamm : «Je suis quelqu’un de perfectionniste !»

Tout juste rentré du Mexique, où il a empoché la troisième place de la Solidaire du Chocolat aux côtés de Bruno Jourdren, Bernard Stamm a annoncé, jeudi dernier à Lausanne, la construction de son futur 60 pieds IMOCA sur plans Juan Kouyoumdjian, au chantier suisse Décision. Ambition déclarée :

  • Publié le : 02/12/2009 - 07:15

Trois hommes, une même mitié Pierre Landolt le mécène, Bernard Stamm le skipper et Bertrand Cardis le constructeur. Une histoire d'hommes et d'amitié au coeur du projet Rivages. Photo © Thierry Martinez (Sea & Co) Petits plats dans les grands. Avant de visiter les nouveaux locaux du chantier Décision dans lesquels va démarrer incessamment la construction de son nouveau 60 pieds IMOCA, Bernard Stamm nous reçoit dans les salons feutrés du Beau Rivage Palace de Lausanne, propriété de son mécène Pierre Landolt.

C'est ici, sur les bords du Lac Léman, qu'a commencé la carrière de Bernard. Depuis, il a tracé sa route avec le superbe palmarès que l'on connaît : deux victoires dans la Velux 5 Oceans (ex-Around Alone, ex-Boc, tour du monde en solitaire avec escales), un Trophée Jules Verne sur Orange 2 et un record de l'Atlantique sur son premier 60 pieds Cheminées Poujoulat - entre autres.

Pour s'attaquer une nouvelle fois au Vendée Globe qui ne lui a jamais souri - il a été contraint d'abandonner les deux éditions 2000 et 2008 dont il avait pris le départ -, Bernard a cette fois réuni tous les ingrédients d'un défi gagnant. Baptisé Rivages, ce projet repose sur deux piliers : la Fondation de famille Sandoz, présidée par le banquier Pierre Landolt, finance entièrement la construction d'un 60 pieds sur plans Juan Kouyoumdjian. Cheminées Poujoulat, qui sera le nom de course du bateau, sponsorise le programme sportif qui court jusqu'au Vendée Globe 2012.

voilesetvoiliers.com : Avec le projet Rivages, tu vas enfin détenir un bateau à ta main, construit avec tous les moyens et dans les temps. Ça va te changer ?
Bernard Stamm :
Oui, je vais enfin pouvoir utiliser un bateau comme on le fait pour une voiture, en tournant la clé et en se concentrant seulement sur ce qui fait aller plus vite que les autres ! Tu sais, avec Super Bigoud, mon premier 60 pieds (plan Rolland construit de ses mains en 1999 à Lesconil, NDLR), j'ai gardé une image de bricoleur. En fait, je suis quelqu'un de perfectionniste. J'ai couru le Vendée Globe deux fois et cette course ne m'a jamais souri. Je sais aujourd'hui que pour que ça marche, il faut prendre le projet dans le bon sens depuis le départ, ne rien laisser au hasard.

vetv.com : Choisir un plan Kouyoumdjian quelques jours après le succès des deux Verdier dans la Jacques Vabre (Safran et Groupe Bel) et suite aux contre-performances de Pindar/Artémis, signé Kouyoumdjian, n'est-ce pas prendre justement un risque d'emblée ?
B.S : On aurait pu travailler avec Guillaume Verdier, on a été en contact. Mais notre projet a démarré après ceux de Jean-Pierre Dick et de Vincent Riou et je ne voulais pas passer après les autres, avoir une copie. Travailler avec Juan, ça veut dire partir d'une feuille blanche. Il a une énorme puissance de calcul et moi, l'expérience du solitaire. C'est quelqu'un qui écoute et on a beaucoup échangé sur ma manière de naviguer en solo, sur toutes les phases du Vendée Globe. C'est une approche complètement différente de la Volvo, que Juan a déjà gagnée deux fois. Si tu prends le pot-au-noir par exemple, c'est vraiment un passage dont tu sors cramé. Tu traînes ta misère et si le VPP prévoit d'être à 110 % de la polaire du bateau parce qu'à ce moment précis les conditions sont redevenues stables, là tu te plantes...
Quant à Pindar, c'est un bateau qui a connu un changement de programme. Il a été conçu pour faire de l'équipage par Mike Sanderson et c'est Brian Thompson qui se retrouve à le skipper en solo dans le Vendée. Tu ne peux pas tirer de véritable analyse.

vetv.com : De toute façon, l'évolution de la jauge IMOCA ne permet plus de faire un bateau aussi puissant que Pindar...
B.S :
En effet, la jauge limite le moment de redressement max à 32 tonnes mètre, alors que Pindar est estimé autour de 43 ! Certains plans Farr doivent déjà être un peu au-dessus aujourd'hui.

vetv.com : Quel va être alors votre bateau de référence pour commencer le dessin ?
B.S : Safran ne doit pas être loin de la limite de la jauge, mais il n'y a pas vraiment de bateau de référence. Nous, on va se coller à cette limite de puissance et on va voir si on arrive à un poids acceptable. Ensuite, on recalera la puissance en fonction. Et puis, dès aujourd'hui, on a commencé à travailler sur le moteur du bateau. Connaître la juste puissance du bateau, c'est savoir ce que tu peux extraire du plan de voilure...

60 IMOCA, Class40, un même sponsor Bernard Stamm passe du 60 pieds IMOCA au Class40 - et vice-versa - avec un égal bonheur. Et un même sponsor. Photo © Benoît Stichelbaut (Sea & Co) vetv.com : Ta préférence va plutôt vers un tube classique ou vers un mât-aile ?
B.S :
Je n'exclue rien. On se donne les moyens de passer en revue toutes les combinaisons possibles. J'ai toujours eu des mâts classiques, parce que je n'avais ni le temps ni l'argent de faire autre chose. Je sais ce qui marche et ce qui marche pas dans ce domaine, ce qu'on peut en attendre. Pour les mâts-ailes, j'observe ça de manière beaucoup plus ouverte...

vetv.com : Est-ce que le projet comporte une phase de bassin de carènes ?
B.S :
Non, de ce côté-là, Juan a acquis une grosse expérience avec la Volvo et dispose d'outils de simulation très performants. En revanche, et c'était aussi un souhait de Pierre Landolt, on va impliquer l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, l'EPFL, qui travaille déjà entre autres sur le projet d'Hydroptère CH d'Alain Thébault et sur le cata Alinghi. On va définir ce qui est raisonnable de faire d'ici fin décembre en matière de calcul de structure, de matériaux, de contrôle.

vetv.com : Le choix du chantier Décision s'est imposé parce que ton mécène est Suisse ?
B.S :
Pas du tout ! Je connais Bertrand Cardis, le patron de Décision, depuis plus de vingt ans. Avant de commencer moi-même à naviguer, j'étais préparateur sur Happycalopse, le premier Formule 40 construit par Décision sur le lac. On bossait sur le bateau ici, au pied de l'hôtel. Happycalopse était la propriété de Marc-Edouard Landolt qui est devenu un copain. Marco a été mon premier mécène et m'a permis de terminer mon premier 60 pieds. L'histoire continue aujourd'hui grâce à Pierre, son frère. Tu vois, ça ne date pas d'hier et le choix de Décision était pour moi évident. Je sais que Bertrand va s'impliquer à 100 % dans le projet, et je ne viens pas juste lui acheter un morceau de plastique.

vetv.com : Le projet comporte un volet scientifique en collaboration avec EPFL et Océanopolis. Est-ce que c'est compatible avec un programme de course sur ces bateaux devenus hyper pointus où chaque kilo compte ?
B.S :
Je souhaitais voir si la bateau pouvait être un support pour prendre des mesures sur un trajet qui reste peu courant. Mes partenaires savent bien que le bateau n'est pas Tara et qu'on ne peut pas faire n'importe quoi. Mais il existe une puissance informatique à bord pour transmettre des images qui est finalement très peu utilisée. On peut faire des mesures et des enregistrements sans que ça prenne du temps sur la course, sans que ça pèse lourd et en assumant la demande d'énergie que ça représente. Regarde par exemple ce qu'a fait Yannick Bestaven avec son hydrogénérateur. Il a montré qu'on pouvait produire plus que ce qui est nécessaire.

vetv.com : La construction du bateau va démarrer en janvier prochain. Tu seras au départ de la Route du Rhum ?
B.S :
Non. C'est un souhait commun : on prend le temps de faire bien, ce qui suppose une mise à l'eau en fin d'année. Accélérer le programme pour être au départ, ce serait contraire à l'idée originelle. En attendant que le bateau soit à l'eau, on a réfléchi à un programme de substitution pour ne pas quitter la compétition. En 2010, je ferai la Route du Rhum en 40 pieds sur le bateau de Bruno Jourdren et, avant, l'Ag2r et le Figaro. Je crois que j'ai beaucoup de choses à apprendre sur ces bateaux.

vetv.com : Qu'est-ce qu'on apprend sur un Figaro quand on a déjà deux tours du monde en solo à son actif et un paquet de transats ?
B.S :
Tout simplement à faire aller vite un bateau ! Et puis, moi, j'ai un gros manque de navigation au contact. C'est essentiel parce que si tu regardes le dernier Vendée Globe, ça a été une régate jusqu'en Nouvelle-Zélande.

vetv.com : Et 2011-2012, le programme est arrêté ?
B.S :
En 2011, il y a deux grandes courses, le Tour de l'Europe et la Jacques Vabre. En 2012, on se concentrera sur le Vendée. Je ne courrai pas la Transat anglaise, qui est presqu'un anti-Vendée Globe à quelques mois du départ et contre les éléments, alors que le tour du monde est d'abord une course de portant (la participation de Bernard au Vendée Globe 2004 avait été annulée suite à la perte de sa quille dans The Transat, NDLR).

Sortie de route aux Kerguelen Cheminées Poujoulat, le précédent 60 pieds IMOCA de Bernard Stamm, a vu son Vendée Globe s'arrêter aux Kerguelen sur problème de safran. Le bateau est aujourd'hui en attente de démolition à La Réunion... Photo © D.R. (TAAF) vetv.com : Pour finir, où en est ton ancien Cheminées Poujoulat, suite à ton abandon aux Kerguelen lors du Vendée Globe 2008 ?
B.S :
Le bateau est toujours à La Réunion, où il avait été acheminé par le Marion Dufresne. La perte totale a été reconnue mais, avant de pouvoir détruire le bateau, il faut que le dossier d'assurance soit soldé, ce qui n'est pas encore le cas. C'est un vrai poids et j'ai hâte de pouvoir aller nettoyer mes poubelles pour passer à autre chose...