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Interview d’un marin éclectique qui prépare le Rhum 2010 sur un maxi-trimaran

Sidney Gavignet : «Je n’ai pas peur. Je me sens prêt»

  • Publié le : 08/04/2010 - 06:11

Majan, haut, puissant, marin Après le Grand Sud en maxi-ketch (La Poste), en VOR 60 (Assa Abloy) et en Volvo 70 (ABN-Amro, Puma), Sidney vient de rallier Le Cap à Fremantle sur le maxi-trimaran Arabian 100, Majan. Soit 5 000 milles en 11 jours, à 18 noeuds de moyenne. affirme Gavignet. Photo © Mark Covell (Oman Sail) Sidney, il a tout fait. Gavignet, il a tout vu. Ou pas loin. Quatre Horn, vingt transats dont trois en double, quatre tours du monde en équipage, deux Figaro, une PO en Laser, un record de l'Atlantique en monocoque (Mari-Cha IV, 2003) et une victoire dans la Volvo (ABN-Amro, 2004-05)... Ah si, quand même, à 41 ans, il lui manque une transat en solitaire. Eh bien, justement, fin octobre, il sera au départ de la Route du Rhum 2010. Sur Majan, un maxi-trimaran de 100 pieds. Aujourd'hui, il est serein, heureux. Prêt.

Mi-mars, il a rejoint son futur bateau à Capetown pour une traversée en équipage jusqu'à Fremantle, Australie. Suivra Singapour, puis le retour vers Oman - soit 16 000 milles de prise de contact !

En escale à Paris pour quelques jours, Sidney est passé nous voir. Bronzé, détendu, il dégage une sérénité profonde, qui s'enracine dans un exceptionnel passé de marin et une première traversée qui l'a conforté dans le choix de ce bateau, simple, marin, fiable. Heureux d'avoir intégré l'équipe et le projet d'Oman Sail, il en a adopté la philosophie, à base d'échange, de transmission. Et ce dans les deux sens : lui-même est là pour apprendre à manier le grand plan Irens-Cabaret, quasi-sistership de Sodeb'O (Thomas Coville) et d'Idec (Francis Joyon) ; et pour transmettre ce qu'il sait du grand large, du Grand Sud, aux deux Omanais qui font partie de l'équipage international. Echange, harmonie, sérénité : ces mots reviendront plusieurs fois. Tout naturellement.


voilesetvoiliers.com : Sidney, tu rentres tout juste de 5 000 milles en équipage entre Capetown et Fremantle à bord de Majan, ton futur maxi-trimaran de 32 mètres pour le Rhum. Avec plus de 70 noeuds rencontrés en chemin et une traversée à près de 18 noeuds de moyenne, cette première prise de contact a dû être instructive, non ?
Sidney Gavignet : Je n'aurais pu rêver mieux ! Avant de partir, j'avais déjà confiance dans ce bateau. Après cette première navigation dans le Grand Sud, je me sens vraiment serein ! En appareillant de Capetown, on a démarré doucement. Puis il y a eu cette dépression qui nous est arrivée du Nord-Ouest de Madagascar - énorme ! Il a fallu qu'on monte vers le Nord pour la passer du bon côté, mais on a visé vraiment serré. Cela dit, si on ne prenait pas le train de cette dép', il y avait de la molle derrière. On s'est donc dit : <On y va !> Nous sommes passés très près du centre, et on s'est pris 70 noeuds - 72 exactement à l'anémo lors de la plus grosse claque. J'ai pourtant pas mal navigué autour du monde, mais je n'avais jamais vu ça ! Et le bateau s'est montré incroyablement confortable. On avait quatre ris, rien devant, personne sur le pont, sous pilote, paisible - et on allait à 20 noeuds et plus ! On était au portant, la mer était grosse, 6-8 mètres, elle déferlait, mais elle n'était pas croisée. On ne surfait pas, mais on allait suffisamment vite pour rester en sécurité. Ça a quand même duré un bon moment : on a dû rester 48 heures au-dessus de 40 noeuds établis.

v&v.com : Près du centre de la dépression, vous avez dû empanner avec plus de 55 noeuds de vent. Pas trop d'appréhension à ce moment-là ?
S.G. : Non, aucun souci. Tu sais, sous quatre ris, on gère les bastaques, on amène la GV au centre et hop, c'est fait ! On allait vite, au portant, donc peu d'apparent sur le pont. Et aucun risque de casser les lattes avec aussi peu de toile.

Majan dans la tempête Le maxi-trimaran Irens-Cabaret a essuyé jusqu'à 72 noeuds de vent au coeur de l'Indien - et parfaitement tenu le coup. Rassurant à l'orée d'une transat qui s'offre le golfe de Gascogne en novembre en guise de hors-d'oeuvre. Photo © Mark Covell (Oman Sail) v&v.com : Cette expérience a dû effectivement te rassurer sur le caractère marin de ton bateau. Un bon point quand tu attaqueras le golfe de Gascogne en solo, l'automne prochain...
S.G. : Exactement. J'avais déjà navigué avec Thomas Coville sur Sodeb'O, quasi-sistership de Majan, et je savais déjà que ces plans Irens-Cabaret étaient de bons bateaux... Oui, cette expérience a été très enrichissante, très apaisante aussi. C'est vraiment un bateau rassurant. A la limite, il est presque trop confort pour un bateau de course !

v&v.com : Tu dis ça parce que tu as le Volvo 70 en tête, non ?
S.G. : C'est vrai aussi ! C'est incroyable comme cette traversée de 5 000 milles dans le Grand Sud a été peu fatigante. C'est tellement plus facile que le Volvo 70 ! Le Volvo, c'est le summum de la douleur. Là, on est arrivé à Fremantle intact physiquement. Tiens, un détail : aucun problème de peau, aucun bouton sur les fesses ! Parce qu'on est resté au sec tout le temps. Le cockpit est sécurisant, le rouf très protecteur, la grande casquette aussi. Tu as quelques embruns quand ça fracasse vraiment, mais le seul moment où on a mis les capuches, c'est au coeur de la dépression. Le reste du temps, non. En fait, c'est un gros bateau, assez haut sur l'eau. En Volvo 70, à 20 noeuds de vitesse, tu as 20 ou 30 centimètres d'eau sur le pont, des tonnes liquides déferlent sans cesse, c'est glacial et violent. Quand tu t'habilles pour prendre ton quart, tu te prépares aussi mentalement. Quand tu montes sur le pont, tu montes sur le ring. Et il est physiquement impossible d'aller au-delà de certaines vitesses. Sur Puma, j'ai tenu un quart d'heure au-dessus de 30 noeuds et après, fini, je ne pouvais plus garder le rythme, je suis redescendu à 25-27 noeuds. Il y a le stress, mais surtout la violence physique. L'eau qui te claque le visage, qui te cogne le plexus, le ventre et le bas-ventre, ça finit par te briser, tu tombes, il faut revenir, reprendre la barre, recommencer. Et, au bout d'un moment, tu es comme un boxeur, sonné par tous ces petits KO qui se suivent - tu ne peux plus. Rien de tout ça sur l'A100 : tu prends ton quart, tranquille. C'est un bateau plus gros, tu vas plus vite, mais tout est tellement plus confort !

v&v.com : Il y a des efforts quand même ? Ça reste un grand multi puissant.
S.G. : Oui, bien sûr. Quand tu prends un ris, quand tu règles ou tu roules une voile, il faut forcer, et ça prend du temps. Mais tout est différent. A chaque manoeuvre, tu t'arrêtes, quasiment - sauf la prise de ris, où tu avances pour faire flapper la voile. Mais autrement, tu calmes le jeu, tu travailles tranquillement et tu repars, en solo comme en équipage.

Sidney à la colonne de winch Puissant, même s'il est raisonnablement toilé, l'A100 Majan réclamera pas mal d'énergie à Sidney, notamment pour la manoeuvre et le réglage des voiles - la seule GV pèse 260 kilos... Photo © Mark Covell (Oman Sail) v&v.com : Et côté comportement à la mer ?
S.G. : Incroyable ! Comme Sodeb'O, Majan passe bien mieux au près dans la mer que les Volvo 70 ou même les 60 pieds IMOCA. Un monocoque, surtout s'il est plat, fracasse la vague. Sur Majan, les étraves sont très longues, très fines devant, avec du volume qui vient en s'évasant. Tu rentres en douceur dans les vagues, puis le volume te fait ressortir lui doucement. C'est vraiment confortable, et toujours très sain.

v&v.com : Ce comportement différent doit induire des changements dans ta façon de barrer, non ?
S.G. : Absolument. Pendant que l'étrave s'enfonce, par exemple, ce n'est pas la peine d'essayer de lutter avec le bateau, il faut le laisser faire. Les étraves sont de telles lames qu'elles pénètrent la mer comme un coin ; braquer le safran à ce moment-là ne servirait alors qu'à freiner le bateau, à créer des contraintes partout. Dès que tu sens l'étrave ressortir, tu peux donner un peu d'angle de barre.

v&v.com : Dès que tu <sens> l'étrave ressortir ? Tu ne la vois pas ?
S.G. : Eh non, et ça aussi c'est très différent ! Tu fais tout au feeling. Cela dit, je ne me fais pas d'illusion, pendant le Rhum, c'est le pilote qui va le plus barrer ! Et cet équipement sera évidemment un point fondamental du projet. Pour l'instant, je n'en ai qu'un, un Brookes & Gatehouse, comme sur Sodeb'O.

v&v.com : A ce sujet, tu échanges avec les gars de Sodeb'O ?
S.G. :
Oui, ils sont vraiment sympas, j'en profite ici pour les remercier. Pour les pilotes - j'en aurai au moins deux pour le Rhum -, j'ai pu reprendre les réglages de Thomas et ses techniciens n'hésitent pas à nous transmettre tout un tas d'infos. Thomas sait très bien qu'il aura un bateau qu'il connaît par coeur, avec des foils et un mât pivotant et basculant, contrairement au mien - donc une machine nettement supérieure. Du coup, il joue le jeu et me donne des tuyaux. C'est bien.

L’équipage de Majan L'équipage de Majan pendant sa tournée dans l'Indien. De gauche à droite : Mark Covell (mediaman, Ecosse), Mohammed Al Ghailani (Oman), Thierry Douillard (France), Mohsin Al Busaidi (Oman), Michael Giles (Afrique du Sud), Paul Stanbridge (skipper, Angleterre) et Sidney Gavignet. Photo © Mark Covell (Oman Sail) v&v.com : A bord, pour cette première traversée, tu es arrivé parmi un équipage déjà formé - deux Omanais, un chef de quart français (Thierry Douillard), un chef de quart sud-africain, un mediaman écossais et un skipper anglais (Paul Stanbridge). Comme s'est passée ton intégration ?
S.G. :
Très naturellement ! En fait, je suis arrivé comme un invité. Ils ont donc gardé leur organisation. J'ai pris un quart avec Mohsin Al Busaidi, le premier Omanais à avoir fait un tour du monde en équipage - c'était sur le trimaran de 23 mètres Musandan, l'ancien Casto d'Ellen. Quant à Paul, on a vite appris à se connaître et à s'apprécier. C'est un grand monsieur, qui a cinq tours du monde en course, en mono ou en multi, qui a managé nombre d'équipes très diverses pour la Whitbread, la Volvo ou l'America avec Shosholoza. C'est aussi un Anglais très <old school>. Au départ, il est un peu resté sur la réserve, se demandant à qui on allait prêter <son> bateau pour le Rhum. Mais, lors du coup de vent, il a eu un déclic et il m'a adopté. Plus tard, il m'a même dit : <Je crois que je n'ai jamais été aussi excité par une course que je ne vais pas faire>.

v&v.com : Pour le Rhum, justement, il y aura au moins cinq géants - Gitana 11 (Yann Guichard), Groupama 3 (Franck Cammas), et puis surtout Sodeb'O (Coville, donc) et Idec (Joyon), quasiment deux sisterships de Majan, même si Idec est un peu plus petit. Quelles sont tes ambitions sportives face à ce plateau ?
S.G. : Gitana 11 est une splendeur ! Et il est sans doute l'un des plus rapides du lot, certainement le plus léger (on parle de 8 tonnes), mais je ne suis pas sûr que j'aimerais me retrouver à bord en solo dans le golfe de Gascogne avec du vent fort. Cela dit, si les conditions sont maniables, il devrait faire mal. Groupama 3, qui doit tourner autour de 13 tonnes, a un potentiel supérieur aux trois nôtres (Majan, Sodeb'O et Idec), mais il faudra quand même voir ce que Franck pourra en tirer en solitaire, surtout avec une préparation assez courte. Dans notre groupe de trois (nos bateaux tournent autour de 10 tonnes), pour moi, Thomas et Francis sont clairement les favoris de la Route du Rhum 2010 - avec peut-être un petit avantage pour Thomas. Francis est un phénomène et Thomas a une expérience colossale. Pour ma part, si l'on parle bateau, je me mets en cinquième position : Majan n'aura pas de foils - on sait qu'ils peuvent apporter 3 à 4 noeuds de vitesse en plus -, pas de mât basculant... (*)

v&v.com : Tu parles de vitesse, mais il faut surtout tenir un rythme constant, non ? Même pendant une transat de 10-12 jours.
S.G. : Oui, et ça ne sera pas évident. Surtout que, sans foils, il est très difficile de tenir plus de 30 noeuds longtemps. Sur Sodeb'O ou Groupama 3 lors du Jules Verne, grâce aux foils, les gars arrivent à tenir longtemps des vitesses élevées. Nous, entre Le Cap et Fremantle, notre vitesse max a été de 34 noeuds... mais on ne pouvait pas y rester longtemps.

Majan, sister-ship de Sodeb’O et d’Idec Sur Majan (32 mètres), quasi sister-ship de Sodeb'O (même taille, mais doté de foils et d'un mât basculant) et d'Idec (un peu plus petit : 29,70 mètres), Sidney aura fort à faire avec Thomas Coville et Francis Joyon, qui connaissent par coeur leur plan Irens-Cabaret ! Photo © Mark Covell (Oman Sail) v&v.com : Et le chavirage, tu y as pensé pendant le coup de vent de l'océan Indien ?
S.G. :
Oui, parce qu'on quand même eu de grosses vagues et de beaux coups de gîte, mais je ne me suis jamais senti en danger. A tel point que j'ai maintenant renoncé à l'idée de m'équiper du système UpSideUp d'Ocean Data System (c'est un antichavirage, un limiteur de gîte et de charge sur le gréement, avec des taquets largables automatiques, ndlr). Cela dit, je n'ai pas encore navigué <chaud> sous gennaker.

v&v.com : Et ça ne t'angoisse pas de ne pas avoir d'alarme au moment où tu vas aller dormir, par exemple ?
S.G. : Non. D'autant que tu sais, c'est un sprint, le sommeil va être très fractionné, par tranches de 20 minutes. Je suis un adepte de Desjoyeaux, qui ne met jamais d'alarme de réveil. Quand il m'avait passé son Figaro, voici quelques années, il n'avait rien de ce type sur son bateau : selon lui, si on installe une alarme, on perd le fil, la concentration, on endort la vigilance. Je suis d'accord : c'est l'adrénaline fait la différence. Ce que je souhaite, en revanche, c'est partir de Saint-Malo le plus reposé possible. Et, vu la pression médiatique qu'il y aura, ça ne sera pas forcément facile...

v&v.com : Quelles modifications envisages-tu sur Majan, maxi-trimaran de 32 mètres destiné à un équipage de six personnes, avant de courir le Rhum en solo ?
S.G. : Eh bien... à peu près rien ! Je vais simplement rajouter deux taquets sur la colonne de winch pour les écoutes de voile d'avant et de GV ; ces coinceurs me permettront de garder les écoutes en main et de tout larguer en cas de besoin quand je serai en stand-by sous la casquette (Groupama 3 avait le même système pour l'équipier en veille, ndlr). Pour le reste, nous allons installer au moins un deuxième pilote et débarquer pas mal de matériel : le petit générateur - je garde le moteur de 100 chevaux et l'éolienne -, la grosse station vidéo destinée aux images du <mediaman>... Cela dit, la chasse au poids n'est pas une obsession pour moi : ce que je veux avant tout, c'est un bateau simple et fiable. En revanche, j'ai insisté pour avoir à bord Yann Régnault, qui conçoit les voiles chez North France. Comme on va refaire un jeu complet, j'ai tenu à ce qu'il vienne naviguer, à partir du 9 avril, de Fremantle jusqu'à Singapour. Pendant 2 500 milles, il va voir et sentir le bateau - et ça, c'est irremplaçable.

v&v.com : Où aura donc lieu le <petit> chantier du bateau ?
S.G. : Ça dépend. Soit on convoie le bateau entre Oman et Lorient par la mer - mais il y a de la piraterie, il faut donc une escorte - et on organise le chantier avant de partir, à Oman. Si on choisit le cargo, on fera le chantier à La Ciotat avant de rallier Lorient. Mais cette option-là coûte quand même 170 000 euros. Rien n'est encore décidé... Dans un cas comme dans l'autre, je ferai ma qualif' au sortir de la Méditerranée.

v&v.com : L'organisation d'Oman Sail a l'air très pro, non ?
S.G. : Je la compare carrément à celle d'un défi Volvo ! Là, l'équipe technique est en Australie et travaille sur le bateau. A chaque escale, il y a une liste de choses à faire, à améliorer, à reprendre. On a traversé l'Indien sans souci - juste des petits pépins : hook, têtière et chariot de têtière de GV - mais, à l'arrivée à Fremantle, l'équipe avant une liste de travaux à faire. A chaque escale, le bateau est optimisé, fiabilisé. Au départ à Saint-Malo, il sera nickel !

v&v.com : Comment es-tu arrivé dans ce projet d'Oman Sail ? J'imagine que ton passé anglo-saxon et tes connexions à l'étranger ont joué, non ?
S.G. : Oui... A l'été 2009, juste après la fin de mon histoire avec Puma, et avant même qu'Artemis me contacte pour mener son 60 pieds IMOCA dans la Jacques Vabre avec Sam Davies, j'ai été contacté par David Graham, le directeur d'Oman Sail. Il voulait que je devienne le skipper de Majan, premier exemplaire des Arabian 100. En fait, David me connaissait par le biais du Laser - j'ai fait une PO avec ce solitaire, David a longtemps été <monsieur Laser> en Angleterre - et par le biais de la Volvo. Finalement, j'ai décliné, parce que la proposition d'Artemis est arrivée et qu'elle me correspondait davantage. Ils ont donc choisi Paul Stanbridge comme skipper de Majan. Puis ils sont revenus me voir en décembre 2009 pour me proposer de skipper le futur deuxième exemplaire des Arabian 100. Mais ça me semblait loin dans le temps. Ils m'ont alors indiqué qu'ils aimeraient courir le Rhum pour promouvoir la future classe, et que Paul n'était pas volontaire. Je me suis donc tout de suite mis sur les rangs. Mais, sur la liste, il y avait un autre nom : Loïck Peyron ! Et puis, parce que Loïck voulait mettre ce bateau au niveau technique des autres (foils, mât basculant), donc s'éloigner de l'esprit de la série des A100, ils m'ont finalement choisi...

Majan : une table à cartes dépouillée Simple, mais en prise directe avec l'extérieur, notamment le mât et la grand-voile, la table à cartes de Majan fait évidemment la part belle à l'électronique. Photo © Mark Covell (Oman Sail) v&v.com : D'autant que tu étais en adéquation avec le projet Oman Sail, non ? Les Omanais veulent apprendre, réapprendre la voile, créer des écoles, mettre sur pied une équipe olympique pour 2016, s'initier à la régate côtière, au grand large. Ils mettent beaucoup de moyens, mais veulent garder une dimension humaine au coeur de tout ça, visiblement...
S.G. : Oui, le maître-mot de leur projet, c'est l'échange. Et est aussi le mot que moi, je veux mettre au coeur de ma vie maintenant. Tu vois, j'ai 41 ans, j'ai beaucoup navigué, mais aujourd'hui, plus que la compétition pure et dure, c'est l'échange avec les autres qui m'intéresse. Avec vous, les journalistes, avec les autres coureurs, avec une équipe, avec des techniciens... J'ai envie qu'il y ait un sens à mon métier. Faire une course à dix bateaux en pensant qu'on est le centre du monde alors que la planète continue à tourner, ça ne m'intéresse pas. Il faut une dimension plus humaine, plus universelle. Je suis un compétiteur, mais j'ai besoin de partager, avec les autres, avec le public, avec les jeunes. Dans ce projet Oman Sail, je retrouve ces valeurs. Et je me sens heureux.

v&v.com : Heureux, donc... et pas angoissé du tout ? C'est ta première transat en solo, qui plus est à bord d'un multicoque de 32 mètres...
S.G. :
Non, je n'ai pas d'inquiétude. Tu sais, le solitaire m'attire depuis toujours : en section sport-études, à Marseille, j'avais un grand poster de l'Ecureuil-d'Aquitaine de Titouan Lamazou, vainqueur du premier Vendée Globe. Mon parcours a fait que je suis allé vers l'équipage et la Volvo, donc à l'étranger. Mais j'ai toujours voulu faire du solo...

v&v.com : ... donc courir le Vendée Globe ?
S.G. : Si ça se présente, oui, bien sûr ! Mais tu sais, aujourd'hui, je relativise. A une époque, je me disais que si je ne courais pas le Vendée, ma vie de marin ne serait pas aboutie. Aujourd'hui, je vois d'autres projets tout aussi attirants : participer au futur circuit des MOD 70, skipper un projet Volvo...

v&v.com : ... travailler avec Franck Cammas et Groupama sur la prochaine Volvo ?
S.G. : No comment pour l'instant. Aujourd'hui, je vis chaque chose après l'autre. Je ne suis plus dans l'espérance. J'essaye de faire bien ce que j'ai à faire et je me dis que chaque étape en entraînera une autre.

v&v.com : Y compris avec Oman Sail ?
S.G. :
Ce n'est pas impossible. On a un esprit commun, des idées communes. Ils construisent, ils avancent pas à pas. Ils sont très intéressés par The Race, par exemple. Ils ont rencontré Bruno Peyron, il y a une course qui existe déjà, ce serait idéal pour eux... Mais ça aussi, c'est trop tôt pour en parler.

v&v.com : As-tu conscience que cette Route du Rhum va te placer sous les projecteurs, surtout avec le retour des <géants> ? Que tu as la possibilité de te faire un nom en France, dans le grand public et les médias, mais aussi que tu vas être surveillé et attendu ?
S.G. : Aujourd'hui, je suis plus connu en Angleterre qu'en France, c'est certain ! Et la pression médiatique, j'ai déjà commencé à l'expérimenter. Mais je n'ai pas peur. Je me sens bien, équilibré, j'ai une famille, je suis heureux... Ce qui est sympa, c'est que cette image médiatique va peut-être éclore à une période de ma vie où je me sens en harmonie. Cette course en solitaire, c'est un rêve d'enfance, ça me tombe dessus comme un cadeau. C'est un beau clin d'oeil à mon parcours, ce retour en France par la grande porte. Non, je n'ai pas peur, je sens bien ce bateau, je me sens bien dans ma vie. Je me sens prêt.

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(*) A ces cinq <géants>, on peut rajouter le trimaran Musandan (l'ex-Casto de 23 mètres d'Ellen MacArthur), racheté par Philippe Monnet, et le retour du vénérable Côte d'Or d'Eric Tabarly, trimaran rouge de 22,50 mètres entièrement refait et mené par un amateur éclairé, Bertrand Quintin. Soit sept grands multis au total au moins !

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Retrouvez ici le programme complet du projet Oman Sail.