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Vendée Globe

Jacques Caraës : "On a réussi à faire une belle édition !"

C’est la première fois en huit éditions qu’autant de concurrents – dix-huit - bouclent le Vendée Globe. Outre l’extraordinaire mano a mano entre Armel Le Cléac’h et Alex Thomson, la superbe course de Jérémie Beyou, le match à trois entre Dick, Eliès et Le Cam… les amateurs ont illuminé l’épreuve. Si l’on ne dénombre ni drame ni accident grave - seul le malheureux Kito de Pavant ayant perdu son bateau - quatre mâts sont tombés. Bilan avec Jacques Caraës, le directeur de course qui, avec ses trois adjoints Guillaume Evrard, Hubert Lemonnier et Mathias Louarn a joué les anges gardiens durant 124 jours.
  • Publié le : 14/03/2017 - 00:01

Jacques CaraësCoupe de l’America, Solitaire du Figaro, multicoque ORMA, Whitbread, Trophée Jules Verne… Jacques Caraës a un long passé de coureur au large, et a fait l’unanimité auprès des 29 concurrents. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : On imagine que pour un directeur de course, savoir que tous les skippers sont à bon port doit être un sacré soulagement ?
Jacques Caraës :
C’est la chose essentielle que tous soient à bon port, malheureusement pas tous avec leur bateau. C’est une vraie délivrance, car c’est quand même toujours la frayeur numéro un au départ de ne pas revoir rentrer un gars. Tu as toujours ça en tête, et le fait que tous soient là c’est un plus… un gros plus !

Voilesetvoiliers.com : Es-tu surpris par le « phénomène » Destremau qui malgré « la cuillère de bois », a eu un accueil extraordinaire et des retombées médiatiques parmi les plus importantes après les deux premiers et Eric Bellion, premier bizuth ?
J. C. :
Non ça ne m’a pas surpris, car le public est là pour tous, mais surtout pour le vainqueur et le dernier. Je ne suis donc pas étonné qu’il ait été accueilli presque comme un héros… pas comme un régatier, mais comme un aventurier, et même si cette appellation agace quelques coureurs. Ça montre aussi que le grand public aime aussi cet aspect du Vendée Globe.

Voilesetvoiliers.com : Ce qui est surprenant c’est que pour chaque arrivée, le chenal se remplisse en quelques minutes. Ce sont les réseaux sociaux ?
J. C. :
Les meilleurs réseaux ce sont les bistrots ! Il y a un troquet aux Sables qui est un peu à l’origine de tout ça, qui m’a demandé chaque fois les ETA (heure estimée d'arrivée, ndlr) de manière très précises… et qui ensuite faisait passer le message. C’est un peu le téléphone à l’ancienne !

arrivée destremauJamais le Vendée Globe n’avait connu un tel succès à l’arrivée des marins, du premier au dernier. Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : C’est la première fois depuis 1990 qu’autant de bateaux franchissent la ligne d’arrivée. Pour toi, c’est dû à quoi ?
J. C. :
Je pense déjà que les bateaux sont de mieux en mieux préparés, et aussi que ceux qui sont derrière, sont moins sollicités. On ne leur tire pas sur la « tronche » comme aux premiers. Le rythme d’un bateau comme celui de Sébastien Destremau entre autres n’est pas toujours à 100 % de la polaire. Ce sont plutôt des bateaux qui sont à 60-70 % de leurs capacités réelles. De fait, ils ne cassent pas ou peu et finissent. Et puis, il y a aussi un peu le facteur chance malgré tout, ce qui explique que l’on soit à 62 % de concurrents classés, contre 45 % d’habitude. C’est une très bonne chose, et ça prouve que le boulot que fait l’IMOCA est bon, car au final, c’est eux qui délivrent les certificats de jauge, pas l’organisateur. C’est aussi pour ça que même ceux qui ont passé beaucoup plus de temps sur l’eau n’ont pas démâté ou perdu leur quille.

Voilesetvoiliers.com : Tu n’as pas semblé stressé durant quatre mois. Pourtant il y avait de quoi parfois...
J. C. :
Je n’ai pas été stressé, car un j’ai une super équipe avec moi, et deux chaque fois qu’il y a eu une avarie lourde, je suis tombé sur des marins confirmés. Je pense à Kito de Pavant. J’avais quelqu’un au téléphone qui ne cédait pas du tout à la panique. Au contraire, c’est quelqu’un qui te dit franchement « il va falloir venir me chercher. » Point. Évidemment, tu te dis : « merde comment on va faire » mais tu n’as pas de raison de paniquer. Il faut sentir les choses pour appuyer au bon moment sur le bouton de déclenchement des secours, là où il faut. Mais on a eu de la chance, car les gros soucis majeurs ont été réglés par de sacrés marins. Je pense à Thomas Ruyant qui est parvenu à ramener son bateau en Nouvelle-Zélande.

Caraes departTradition oblige, le directeur de course va saluer chaque skipper le jour du départ à l'image de cet au-revoir avec Paul Meilhat. Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Beaucoup d’amateurs et de ‘’courbertinistes’’ - comme les qualifie Desjoyeaux - pensent de toi que tu as été un peu leur ange gardien. Il semble y avoir eu une grande connivence entre les marins et la direction de course. Ça vient d’où ?
J. C. :
Certainement le fait que j’ai disputé beaucoup de courses (quatre tours du monde en course, entre autres, ndlr) a joué. Quand je me mets dans la peau du coureur que j’ai été, je sais combien ça peut être dur, combien parfois on peut être dans la difficulté. Tous les marins pleurent, tous les marins rient. Parfois, on voit bien que leurs trajectoires montrent que quelque chose ne va pas même s’ils n’ont pas prévenu la terre. Certains en parlent, d’autres pas. On a été amenés parfois à appeler des bateaux, car leur vitesse ou direction étaient peu cohérentes. Et quand le téléphone ne répond pas, on s’inquiète d’autant plus jusqu’à ce que ça réponde. On est peu comme un CROSS, un peu des anges gardiens. On a les yeux 24 heures sur 24 rivés sur l’ensemble de la flotte. C’est hyper important de regarder tous les bateaux un par un, d’inscrire tout ce qui se passe sur le log book (journal de bord) si on relève quelque chose de bizarre, afin que le quart suivant puisse bien prendre la suite.

Voilesetvoiliers.com : N’as-tu pas outrepassé ton rôle parfois en conseillant certains marins, comme Pieter Herrema, sur leur route à prendre par exemple ?
J. C.
 : Il faut rappeler que la direction de course a un droit d’information quand ça touche à la sécurité. Nous avons le rôle de signaler ce qu’on appelle un « warning » (un danger), ce qui ne veut pas dire que nous pouvons les empêcher d’y aller. On signale par exemple qu’il peut y avoir 8 à 9 mètres de creux dans telle zone à tel moment. Souvent, les skippers regardent trop les fichiers de vent mais pas assez ceux de hauteurs de vagues. Nous avons aujourd’hui accès à beaucoup plus d’informations, et ça nous permet d’être plus perspicaces et plus « alertant ». Ce sont des informations que j’appelle sécuritaires. Je les envoie mais je n’impose rien. Après, ce n’est pas à moi de leur dire où il faut passer. On ne fait pas du routage mais ce que j’appelle de la vigilance.

Premiers Vendée GlobeArmel Le Cléac’h et Alex Thomson lors de l’arrivée de Jérémie Beyou. Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Justement, Samantha Davies dans un blog du journal Le Monde posait la question de l’assistance sur le Vendée Globe où rien n’est contrôlé au niveau des communications. Faut-il faire comme sur la Volvo Ocean Race, et donc avoir une mainmise totale sur toutes les communications terre mer ?
J. C.
 : Je suis assez dubitatif sur cette question. Dans mon éducation, quand on signe un papier sur l’honneur, on sait ce que ça signifie. Pour moi l’honneur existe encore. Le fait de dire qu’un papier sur l’honneur ne vaut rien, ça me fait mal au cœur, et en plus je pense que c’est très mauvais pour les générations qui vont suivre. En gros, ça veut dire que l’honneur n’existe plus ! Moi, je crois encore à l’honneur des marins. Je pense que les marins sont des gens qui peuvent faire un tour du monde sans tricher, et je ne crois pas que ce soit un tricheur qui ait gagné le Vendée Globe encore cette année. Et puis aller filtrer les conversations de tout le monde, du gars qui va appeler sa femme ou ses enfants, ça ne m’intéresse pas vraiment. Ce côté « flicage » ne me plaît pas trop, même si certains sportifs préféreraient que ce soit comme dans le Volvo où tout est écouté, enregistré. Pour moi, cette notion d’honneur c’est quelque chose qui a encore de la gueule, et il faut que ça reste comme ça.

Voilesetvoiliers.com : Quelles sont les révélations de ce 8e Vendée Globe ?
J. C. :
Les révélations sont autant sportives qu’humaines pour moi. J’ai été agréablement surpris par la qualité de ces foilers. Je n’aurais pas autant parié que tous ces appendices ou presque reviennent en bon état après un tour du monde. C’est une belle surprise et c’est tant mieux, car ça signifie que les choses ont été bien faites. Ensuite côté humain, j’ai été agréablement surpris par certains marins. Pour moi Eric Bellion et Alan Roura font partie des gens pour qui j’avais des doutes au départ. Eric s’est affirmé au fil de la course. Il s’est découvert et je trouve que ça, c’est une belle révélation. Il n’y a que sur le Vendée Globe que tu peux voir des choses comme ça. Ça fait du bien de voir des gens qui surprennent et se révèlent. Et c’est pour ça que je trouve que la porte doit être ouverte à ces marins-là. Il faut que l’on conserve ces gens même si le premier paramètre reste la course.

Caraes RouraJacques Caraës a accueilli chaque concurrent à son arrivée au ponton. Ici avec Alan Roura.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : As-tu été choqué par les propos de Jean Le Cam, disant qu’après lui (il a fini 6e, ndlr), c’était du grand n’importe quoi quant aux concurrents et aux écarts mais aussi par la lettre ouverte de Fabrice Amedeo en réponse à Le Cam justement ou encore les propos de Sébastien Destremau sur France 2 dénigrant Vincent Riou et Jean Le Cam ?
J. C.
 : Je mets plus ça sur le compte de la fatigue. Parfois, les gens répondent à chaud, balancent leurs états d’âme. Je pense qu’il ne faut pas prendre ça à la lettre mais avec du recul. Je pense aussi qu’il faudrait un peu plus de tolérance. Je trouve enfin que les querelles, polémiques et règlements de compte n’auraient pas dû être rendus public. Je trouve ça dommage que ça n’ait pas été réglé entre quatre yeux. Le Vendée Globe, ce sont plein de belles histoires, et ce genre de propos repris par la presse a tendance à noircir le tableau.

Voilesetvoiliers.com : Faut-il interdire, comme le préconise Vincent Riou les « vieux » IMOCA, bien que ceux d’Alan Roura, Romain Attanasio et Sébastien Destremau soient arrivés au bout malgré leur presque 20 ans d’âge ?
J. C. :
C’est quand même un tour du monde sans escales, et donc il faut de mon avis inciter les gens à naviguer plus… même si c’est vrai qu’ils n’ont pas forcément leur budget très tôt. Ensuite, c’est l’IMOCA qui doit décider si les bateaux ne sont plus aptes à faire un Vendée Globe, pas à l’organisateur.

Voilesetvoiliers.com : Vincent Riou après son abandon dans le Vendée Globe a eu aussi des mots durs vis-à-vis des amateurs, et sur le mode de qualification, trop facile à ses yeux...
J. C.
 : Il faut réfléchir à d’autres façons de qualifier les concurrents, pas uniquement sur des transats. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut naviguer plus, pas forcément durcir les qualifications, mais trouver d’autres solutions alternatives. Si je suis renouvelé à mon poste pour la prochaine édition, ce sont des choses sur lesquelles je me pencherai.

Caraes DestremauDernier de l’épreuve, Sébastien Destremau a offert à Jacques Caraës une clé confectionnée à bord et qui symboliquement, a fermé cette 8e édition derrière lui. Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Il y a eu peu de polémique sur la ZEA… mais nombre de concurrents ont parfois trouvé que ce « mur de glace » était dangereux d’un point de vue sécurité. Es-tu d’accord ?
J. C.
 : Oui et non. De toute façon, que ce soit les portes ou la ZEA, ça ne sera jamais à 100 % parfait. La ZEA a été mise en place pour éviter d’aller naviguer dans les glaces et il ne faut pas l’oublier. On peut avoir les mêmes problèmes avec les portes sans échappatoire possible Nord et Sud. Le problème de la ZEA, c’est que si tu te mets au dernier moment dans une situation où tu es trop proche, tu te fais fermer la porte au nez, c’est le cas de le dire ! Ça s’anticipe de mon avis pour ne pas se retrouver dans une impasse. Mais si ça reste contraignant parfois, sur l’ensemble, il n’a y pas eu de mauvaises réactions, et nous avons veillé à modifier la ZEA une dizaine de fois, dans l’intérêt de la sécurité des coureurs.

Voilesetvoiliers.com : Si tu devais changer quelque chose, ce serait quoi ?
J. C. : J’aimerais bien alléger et simplifier les Instructions de course. On en fait des tartines pour pas grand-chose et il y a des répétitions. Le côté sensible c’est l’assistance. Il y a sans doute d’autres formulations à revoir, préciser les choses. Il y a un gros travail à faire là-dessus.

CaraesDurant plus de trois mois au pied de la Tour Eiffel, la direction de course s’est relayée dans ce bureau 24 heures sur 24. Photo @ J.L. Carli/AFP/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Globalement, es-tu satisfait de ce Vendée Globe ?
J. C. : Oui. Ce que j’ai surtout ressenti sur cette 8e édition, c’est qu’après beaucoup de difficultés de départ que ce soit dans l’organisation générale (l’éviction début 2016 de David Brabis, premier Directeur Général) ou la partie sportive (le départ de Denis Horeau, emblématique directeur de course depuis 2000), on pouvait avoir quelques craintes, et finalement avec du bon sens et de l’échange, on a réussi à faire une belle édition. J’ai envie de remercier ceux qui nous ont fait confiance et les coureurs évidemment… car sans eux le Vendée Globe n’existerait pas.

Voilesetvoiliers.com : Enfin quel est ton programme dans les jours à venir et tes projets à suivre ?
J. C. :
Là, je vais remettre mes Pabouk à l’eau chez moi à l’Aber-Wrac’h (rires), et j’ai l’intention de disputer la prochaine Transat Ag2r avec Guillaume Evrard qui est mon adjoint. Un : pour faire un bon directeur de course il faut aller sur l’eau. Deux : ne plus beaucoup régater me manque.