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Jérémie Beyou : «Le Vendée c’est la loi de Murphy !»

Alors qu’en tête, Alex Thomson (Hugo Boss) a tellement fondu sur Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) qu’il n’a plus que 28 milles de retard ce matin contre 195 hier et 800 voilà une semaine (voir le point sur la course, en bas), Jérémie Beyou occupe une solide 3e place à 1 181 milles du leader. Deux jours après avoir franchi le cap Horn en troisième position, le skipper de Maître CoQ nous a appelé hier après-midi, déjà pour papoter, mais aussi pour faire un petit bilan après l’Indien et le Pacifique, alors que le triple vainqueur du Figaro a effectué 73 % du parcours et navigue au Nord-Est des Malouines. «Jerem», aussi lucide que combatif, aussi positif que cash et réaliste, est un «bon client», qui s’exprime sans tourner autour du pot. Plaisant.
  • Publié le : 30/12/2016 - 07:19

Jérémie BeyouPremier cap Horn pour Jérémie Beyou, 3e à 1 181 milles du leader. Ce jalon symbolique après deux tentatives infructueuses dans les éditions 2008 et 2012 est le fruit de la persévérance.Photo @ E. Stichelbaut/Maître CoQ/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Déjà, comment ça va Jérémie ?
Jérémie Beyou : Ecoute, ça va pas mal ! J’ai subi cette nuit mon dernier coup de vent austral. Mes prévisions annonçaient 30 nœuds de vent, et en fait j’ai eu jusqu’à 45. J’ai dû empanner au plus fort du coup de vent, mais après 53 jours de mer, on finit par s’habituer à tout, et les manœuvres passent de mieux en mieux.

Voilesetvoiliers.com : Peux-tu nous raconter ton premier passage du Horn ?
J. B. :
Pour ma cinquième tentative, je suis content de l’avoir enfin franchi. Jusque-là, que ce soit dans le Vendée Globe (deux fois), la Barcelona World Race ou le Jules Verne, il s’était toujours refusé à moi. La visibilité était à peu près correcte et je l’ai aperçu loin dans la grisaille. J’ai discuté en espagnol avec le gardien du sémaphore en VHF. Il avait l’air content de savoir qu’un voilier passait par là. C’était sympa.

Beyou HornPrivé d’Internet, avec son seul téléphone, Jérémie Beyou a envoyé cette vignette au passage de son premier cap Horn. Photo @ Jérémie Beyou/Maître CoQ/Vendée GlobeVoilesetvoiliers.com : 51 jours et le 3e chrono de tous les temps lors des Vendée Globe, c’est quand même une sacrée performance sur un bateau qui a plus de six ans et avec tous les soucis que tu as rencontrés ?
J. B :
Honnêtement, je ne me rends pas trop compte, mais c’est un temps canon, c’est vrai, et c’est surtout dû au fait que nous avons eu des conditions météo exceptionnelles dans la descente de l’Atlantique. C’est satisfaisant de faire un peu mieux que François Gabart sur son quasi sister-ship. Ça montre que l’on n’a pas trop traîné.

Voilesetvoiliers.com : Es-tu content de ta position ?
J. B :
Oui et non ! J’avoue que je préférerai être à la place d’Armel (Le Cléac’h) sur Banque Populaire VIII ou d’Alex (Thomson) sur Hugo Boss plutôt que naviguer esseulé en troisième position. Je vais avoir du mal à revenir sur eux mais j’ai un petit matelas d’avance (732 milles ce matin, ndlr) sur Jean-Pierre (Dick), Jean (Le Cam) et Yann (Eliès). N’empêche, je me méfie d’eux et quand je vois qu’Alex a repris quasiment 700 milles en une semaine à Armel, il ne faut pas s’enflammer. L’Atlantique Sud, c’est quand même très aléatoire !

Voilesetvoiliers.com : Tu n’as pas été épargné par les soucis techniques…
J. B :
C’est rien de le dire ! J’ai l’impression de bricoler depuis près de deux mois. Le Vendée, c’est un peu la loi de Murphy. Tu as une première emmerde qui en entraîne une autre, puis une troisième… et ainsi de suite !

Voilesetvoiliers.com : As-tu une explication ?
J. B :
Oui, je pense que tout est lié à des problèmes d’infiltration d’eau et d’étanchéité, qui ont engendré des problèmes électriques. Mes deux antennes de Fleet ont pris l’eau. Pourtant, elles avaient été étanchéifiées de nouveau avant le départ. Idem pour les pilotes. L’eau a pénétré dans les circuits et j’ai bien galéré pour enfin trouver et changer la résistance qui avait grillé. Je me suis bien fait ch… toute la descente de l’Atlantique. Et puis quand tu as un pilote qui décroche, tu pars à l’abattée, tu pètes un hook de grand-voile, puis tu la déchires. C’est vraiment la loi de Murphy ! Il faudra en tirer les leçons à l’arrivée.

Maître CoQJérémie Beyou connaît depuis le début des problèmes d’étanchéité… mais lui ose parler de ses problèmes, ce qui n’est pas forcément le cas de certains ! Photo @ F. Van Malleghem/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Pourtant, tu n’avais pas connu de soucis lors de ta victoire dans la Transat New York-Les Sables…
J. B :
Une transat c’est une dizaine de jours max, et on n’avait pas poussé le bateau comme on l’a fait cette fois dans la descente de l’Atlantique. De toute façon, contrairement au Figaro, en IMOCA on navigue dix fois moins. Bref : pas assez ! On passe beaucoup de temps à optimiser les systèmes. Ces bateaux sont devenus tellement compliqués, et ce genre de problèmes ce n’est pas dans des sorties de 24 heures qu’ils surviennent.

Voilesetvoiliers.com : Revenons-en à tes problèmes de Fleet qui t’obligent à naviguer à l’ancienne…
J. B :
Tu vois, déjà pour te téléphoner, je suis obligé de sortir dehors car l’antenne ne capte pas… Chaque jour avec l’iridium et en fonction du réseau que j’ai, il me faut passer une heure trente devant la table à cartes. Et parfois, ça ne marche même pas ! Quand je parviens à me connecter, c’est Noël ! Au lieu de pouvoir récupérer des photos satellites, des Grib à mailles fines, des cartes… j’arrive à attraper un fichier Grib de 1 degré. En gros, ça veut dire que tu as une barbule de vent tous les 60 milles. C’est un peu comme si je regardais une appli sur mon smartphone avant d’aller faire une sortie en kite chez moi un dimanche après-midi ! Autant dans l’Indien, les prévis étaient assez fiables, autant dans le Pacifique, ça a été plus compliqué.

Maître CoQJérémie Beyou consent passer une heure trente par jour devant sa table à cartes pour télécharger une carte Grib. Photo @ E. Stichelbaut/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Et alors ?
J. B :
Eh bien, je surveille sans cesse mon baromètre, je lève le nez, je regarde les nuages pour voir quand va arriver le front… comme à la vieille époque. La direction de course m’envoie chaque jour un bulletin sécurité sommaire avec les centres dépressionnaires, les phénomènes importants, la position des hautes pressions, et je reporte tout ça sur l’ordinateur ou à la main. Et le plus handicapant, c’est par exemple dans le Pacifique où tu as un front 100 milles devant, une dépression bien creuse, et tu ne sais pas trop où te positionner car tu n’as qu’une position approximative. Pour voir et anticiper les coups météo, ce n’est pas idéal !

Voilesetvoiliers.com : As-tu des regrets ?
J. B :
Oui, de ne pas être devant à la bagarre avec Armel et Alex. Ils ne m’ont pas attendu dans la descente… et comme je passais mon temps avec la caisse à outils. Et puis je n’arrive pas à les reprendre. Mais, j’ai fait les deux tiers du parcours et Maître CoQ est en vie. Je ne vais pas me plaindre.

Voilesetvoiliers.com : Comment vois-tu la remontée de l’Atlantique Sud ?
J. B :
Bonne question ! (Rires) Là, je manque cruellement d’infos météo, et du coup comme quand tu régates en dériveur, j’essaie de tirer le bord rapprochant et de ne pas trop m’écarter de la route directe. Je préfère regarder devant. Tout de suite, il y a du soleil et ça fait du bien même si ça caille encore. J’ai vraiment eu froid trois ou quatre jours avant le Horn. J’avais choisi de partir sans chauffage, et je l’ai regretté. Heureusement, j’étais super bien équipé, que ce soit en polaires ou cirés !

Voilesetvoiliers.com : tu as fait le pari d’installer des foils sur un «ancien» bateau. Les as-tu beaucoup utilisés ?
J. B : Non, très peu ! J’ai utilisé les foils un peu dans l’Atlantique, un peu dans l’Indien, quasiment pas dans le Pacifique.

Maître CoQLe skipper de Maître CoQ reconnaît avoir peu utilisé ses foils… Photo @ E. Stichelbaut/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Et pourquoi ?
J. B :
Car ça reste des appendices fragiles et que l’histoire de Jojo (Sébastien Josse, qui a abandonné à la suite d'un souci de foil, ndlr) m’a bien calmé. Quand j’ai appris qu’il abandonnait, j’ai décidé de sécuriser mes remontées de foils dans les puits, et étanchéifier l’ensemble. J’avais déjà assez d’emmerdes. Je ne voulais pas en rajouter. Il a fallu travailler sur les puits avec un geyser qui sortait en permanence. C’était sport !

Voilesetvoiliers.com : Donc les foils, ce n’est pas la panacée…
J. B :
Disons que leur utilisation est assez limitée. Le foil est super efficace quand tu es entre 135 et 138 degrés du vent. Là, tu es à 100 % de la polaire et tu peux t’appuyer. Mais quand tu fais du VMG au portant dans la brise et la mer, tu ne vas pas prendre le risque d’attraper une saloperie ou tout casser.

Voilesetvoiliers.com : As-tu un peu suivi le tour du monde de Thomas Coville ?
J. B :
Oui, de loin, mais j’ai eu des nouvelles. Il a réalisé un grand exploit, explosé le record et je suis vraiment content pour lui. Pour moi, c’est le record de la persévérance… et je sais ce que cela veut dire. Il a pris des risques techniques sur ce trimaran, et j’ai entendu pas mal de gens qui pensaient que son choix n’était pas bon… On a vu le résultat ! Avec ses routeurs, il a fait un boulot exceptionnel. Et puis j’ai une pensée et beaucoup de respect pour Sodebo et Patricia Brochard (coprésidente du Groupe Sodebo). Voilà un sponsor qui n’a jamais lâché Thomas, et s’est engagé dans la durée. Ce record, c’est aussi une prime à la fidélité !

Maître CoQDeuxième du Vendée Globe 2012 avec Armel Le Cléac’h, ce bateau rebaptisé Maître CoQ effectue une course remarquable en dépit de ses soucis techniques. Photo @ F. Van Malleghem/DPPI/Vendée Globe

Le point sur la course

La voile est un sport parfois terriblement injuste. Armel Le Cléac’h, impressionnant depuis le début de ce 8e Vendée Globe, en a fait l’amère expérience. Le skipper de Banque Populaire VIII a vu fondre son avance de 800 milles à 28 en une semaine ! Alors qu’il bute depuis le Horn dans des hautes pressions qui remontent avec lui, Alex Thomson est propulsé par un flux de Sud-Ouest. Ce vendredi matin, à 5 heures, Armel semble repartir alors qu’Alex bute à son tour dans la «molle». Mais le Gallois va continuer de naviguer sans la pression du marquage, en essayant de jouer des coups. En 2004-2005, Jean Le Cam avait «perdu» le Vendée Globe en laissant partir Vincent Riou dans une situation météo assez analogue. Le Cléac’h nous confiait vendredi dernier qu’il craignait plus que tout ce début de remontée de l’Atlantique Sud, et que jusqu’à la latitude de Rio, tout pouvait arriver. Il n’avait pas tort ! Les jours à venir vont être cruciaux avant d’accrocher les alizés de Sud-Est. Enfin, deux bonnes nouvelles ce matin : Paul Meilhat (SMA) est arrivé mercredi à Papeete et Stéphane Le Diraison (La Compagnie du Lit Boulogne-Billancourt) à Melbourne ce matin. 

 

Classement vendredi 30 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 5 156 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 28,6 milles du premier

3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 1 181,9 milles       
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 1 914 milles
5.       Jean Le Cam (Finistère Mer Vent), à 2 050,7 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.