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VOLVO OCEAN RACE

Kevin Escoffier : «Tu peux vraiment te faire très mal»

Kevin Escoffier, c’est à la fois l’éclectisme et le talent ! Ancien détenteur du Trophée Jules Verne, ingénieur en mécanique et structures, il est responsable du bureau d’études au sein du Team Banque Populaire depuis plusieurs années, a œuvré sur l’IMOCA vainqueur du dernier Vendée Globe, puis sur le nouveau trimaran Ultim d’Armel Le Cléac’h. À 37 ans, le fils de Franck-Yves, triple vainqueur de la Route du Rhum et de la Transat Jacques Vabre en Multi50, a pris un congé sans solde de huit mois pour disputer sa deuxième Volvo Ocean Race à bord de Dongfeng comme numéro un et barreur, et fait l’unanimité par son métier et sa joie de vivre à bord. Entretien depuis Hong Kong, où le bateau franco-chinois, deuxième de l’étape et du classement général, est revenu à quatre points du leader, Mapfre.
  • Publié le : 24/01/2018 - 00:01

Charles Caudrelier et Kevin EscoffierCharles Caudrelier, le skipper, à la barre et Kevin Escoffier au réglage sous le «cagnard».Photo @ Martin Keruzoré/Dongfeng/VOR
Voilesetvoiliers.com : Cette quatrième étape entre Melbourne et Hong Kong a semblé pénible ?
Kevin Escoffier :
Elle l’a été plus psychologiquement que physiquement. La précédente dans l’océan Indien était dure car très ventée dans le froid, mais pourtant moi j’aime la brise ! C’est bête à dire, mais il faut beaucoup de temps pour s’habiller. Dès que tu sors sur le pont, tu dois t’attacher immédiatement. Tout est plus violent. Même s’il a fait très lourd sur cette étape entre Australie et Chine — et je ne suis pas fan des grosses chaleurs —, tu sors en short, les manœuvres sont plus simples. Mais les «doldrums» (le pot au noir pour les Britanniques, ndlr) qui ont duré cinq jours n’ont pas été faciles, car très instables et aléatoires au niveau météorologique.

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment après cette arrivée en deuxième position ?
K.E. :
Je pense que l’on a bien navigué. On a fait une boulette au passage d’une île où Vestas est passé devant. Skallywag, tu ne peux rien y faire. Ils sont derniers en entrant dans le pot au noir, coupent le fromage, ont une bonne situation météo… et s’envolent. C’est la loi de ce sport où parfois tu peux passer devant des bateaux qui ont fait un choix cohérent comme d’être dans le Nord-Est, ce qui était notre cas.

Voilesetvoiliers.com : Que peux-tu dire du dramatique accident (*) entre Vestas et ce bateau de pêche à 30 milles de l’arrivée, qui a fait un mort ?
K.E. :
C’est terrible et hypertriste. Je connais bien ce monde-là (son père Franck-Yves est marin pêcheur à Saint-Malo, ndlr). Ce mec-là, il est parti pêcher le matin pour vivre et n’avait pas choisi de se prendre un bateau sur la tronche ! On n’a eu quasiment aucune information sur le type de bateau, sa longueur. On a juste su qu’ils étaient dix à bord. Les bateaux que nous avons croisés étaient plutôt grands et en bois…

Volvo Ocean RaceCasqués dans l’Indien, les équipages de la Volvo Ocean Race sont dangereusement exposés.Photo @ Martin Keruzoré/Dongfeng/VOR
Voilesetvoiliers.com : On a lu notamment sur les réseaux sociaux qu’il avait été reproché à Dongfeng de ne pas se dérouter pour aider les sauveteurs ?
K.E. :
Ce que je peux dire, c’est que j’étais à la barre quand nous sommes arrivés de nuit dans la baie avec des lumières partout à terre, avec beaucoup de hauts-fonds et donc pas mal de cargos au mouillage, et de nombreux bateaux de pêche pouvant tracter un chalut en bœuf (deux chalutiers remorquent un filet entre eux, ndlr). Il y avait Charles (Caudrelier, ndlr) et Franck (Cammas, nldr) à la table à cartes et à l’AIS, un mec en veille au vent sur le pont et un autre en veille sous le vent, plus un autre assurant le relais des infos entre l’intérieur et le pont, puisque nous étions en panne d’interphone depuis Melbourne. On marchait tribord amures à 25 nœuds sous grand gennaker et les trois voiles devant, et ça envoyait copieux avec un vent plus à gauche que ce que disaient les fichiers. Il y avait des bateaux partout et ce n’était pas simple. Quand on a entendu tout de suite à la VHF que Vestas avait tapé quelque chose — on avait la chance de comprendre car on avait à bord un Chinois (Horace, ndlr) qui traduisait en anglais —, on a immédiatement appelé le PC course de la Volvo pour proposer notre aide. Un VO65 de 14,5 tonnes lancé à plus de 50 km/h, ça fait forcément de gros dégâts. On était encore en mode quart et Daryl, l’un des chefs de quart, a demandé que l’on roule le gennaker pour aller sur leur position. Charles est alors monté sur le pont, et nous a dit qu’il venait d’avoir le PC course et que nous devions continuer notre route.

Voilesetvoiliers.com : Étrange de la part de la direction de course ?
K.E.
 :
Je n’ai pas à juger. Ce qui est sûr, c’est que nous voulions y aller, que nous avions un Chinois à bord pour traduire. Ce que je peux comprendre à un moment donné, c’est qu’il faut aussi éviter le suraccident. Il y avait des bateaux de pêche partout, des sauveteurs… Rajouter un monocoque uniquement équipé de lampes torches pour faire de la recherche autour n’était pas forcément une bonne idée. Il y a un PC course dont c’est le boulot et on ne peut pas aller à l’encontre de ça. Les gens qui balancent n’importe quoi sur les réseaux sociaux, qui n’ont rien d’autre à faire de leur soirée et disent qu’il y en avait un bâbord, l’autre tribord car ils voient un trou sur une coque à partir d’une photo, ne savent pas réellement ce qui s’est passé. Ce n’est pas si simple, ces histoires-là. Et à bord de Vestas, ce ne sont pas des tanches !

Voilesetvoiliers.com : Vous aviez un équipage très modifié sur cette étape ?
K.E. :
Oui ! Il faut rappeler que sur cette étape, on a changé cinq personnes sur neuf, soit plus de la moitié de l’équipage. Nous avons été en tête de la course durant une semaine. Les gens se connaissent bien, ont de la bouteille… Mais il va falloir passer le cap et gagner enfin une étape. Ça va venir.

DongfengDongfeng à son arrivée à Hong Kong en deuxième position.Photo @ Éloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Le niveau a-t-il grimpé depuis la dernière édition ?
K.E. :
Carrément ! Le niveau est monté d’un cran à la fois en utilisation des bateaux en termes de vitesse et en navigation. Tout le monde va bien. Mapfre est bon partout, Akzo Nobel a un petit plus sous masthead (le grand gennaker de tête, ndlr). Nous, nous sommes plus à l’aise sous J0, une voile sans recouvrement, assez proche des IMOCA qui est nouvelle sur la Volvo. Et Brunel (deuxième il y a trois ans), malgré un super équipage, est un petit ton en dessous cette année. Il n’y a pas de mystère. Lors des quatre heures sur le pont, tu es sans cesse en train de régler.

Voilesetvoiliers.com : Cela reste quand même des bateaux dangereux ?
K.E. :
Disons qu’on pousse fort, et que donc en tant qu’équipier, tu n’as pas trop le droit à l’erreur. Dans la brise, chaque fois que tu bouges, tu sais que tu vas prendre un gros coup. Tu serres les dents, tu te fais emporter… Parfois, c’est chaud ! Lors de la dernière Volvo, on avait monté Dongfeng à 30-31 nœuds. Là, ça a été 33-34 ! Mais quand tu vois le nombre de blessés cette année, ce n’est pas anodin !

Voilesetvoiliers.com : On a l’impression que vous régatez en monotype comme dans une baie ?
K.E. :
Ça, c’est génial ! On est au contact, on se voit à l’AIS ou on navigue à vue durant quinze jours… Mais au large. C’est hallucinant ! Le moindre défaut de réglage ou de manœuvre, le moindre virement manqué, tu perds des milles. Mais on a tous à bord un logiciel qui fait la moyenne de l’AIS, car à la base c’est une position instantanée qui te dit si tu as marché à 101 % ou 98 % de la polaire. Donc, tu sais si tu as ou non la bonne configuration de voilure, le cap qu’il faut faire. Du coup, la pression est là 24 heures sur 24 ! Tu interviens sur la grand-voile toutes les deux secondes, comme sur un Spi Ouest-France ou une manche du Tour de France à la Voile. Bref, tu apprends énormément. Et en même temps, pour quelqu’un qui aime le large comme moi, tu vois des ciels et des paysages extraordinaires, tu croises des bateaux impensables, tu rentres dans des baies fantastiques et tu fais un vrai tour du monde.

Pot au noirDans le pot au noir…Photo @ Martin Keruzoré/Dongfeng/VOR
Voilesetvoiliers.com : C’est donc un apport précieux ensuite ?
K.E. :
Carrément. Quand tu as passé six à neuf mois ainsi, tu rentres en connaissant 100 % du potentiel de ces bateaux. Sur les IMOCA, on ne navigue finalement pas assez et on est loin d’utiliser tout leur potentiel, car ce sont des bateaux très compliqués, chers en mise au point.

Voilesetvoiliers.com : En tant que responsable du bureau d’études du Team Banque Populaire, quel est ton sentiment sur la protection des marins à prévoir désormais ?
K.E. :
J’en parle souvent avec les architectes. Nous avons plus qu’abordé le sujet sur les IMOCA à foils et sur les trimarans Ultim. Armel Le Cléac’h portait parfois un casque à l’intérieur lors du dernier Vendée Globe qu’il a gagné. C.Q.F.D. J’ai pas mal discuté aussi avec Guillaume Verdier qui avait dessiné un bateau genre «IMOCA turbo» pour la prochaine Volvo et qui ne s’est pas fait. Jusque-là, on optimisait l’aspect structurel et le plan de pont afin que ça fonctionne. Aujourd’hui, il nous faut réfléchir aussi sur les impacts et donc l’ergonomie et les problèmes de blessures physiques. Il va nous falloir faire le même passage qu’avec l’automobile où à une époque le seul objectif était d’aller vite, sans le moindre compromis avec la sécurité, et où aujourd’hui les pilotes ont des protections et des maintiens. On va par exemple devoir arrêter de faire des formes carbone très fines sur lesquelles on peut venir se blesser, limiter les arêtes vives dans les cockpits…

Voilesetvoiliers.com : Sur les VO65, avez-vous des bâches à l’intérieur ?
K.E. :
Oui. Ça permet d’amortir les chocs et ne pas valdinguer contre une cloison. Aujourd’hui, à 25 nœuds, sur un VO65, tu peux vraiment te faire très mal. On va finir avec des postes de veille où nous serons maintenus, car les postes de barre actuels sont trop dangereux. Les vagues que tu subis font mal, et parfois on se fait arracher. Tu ne vas pas trop loin car tu es attaché, mais c’est violent.

Kevin Escoffier et ses enfantsKevin Escoffier et ses enfants à son arrivée à Hong Kong.Photo @ Éloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Il paraît que sous les impacts des vagues, les gilets se gonflent seuls ?
K.E. :
Exact ! On est en train de passer les gilets en manuel, car les pastilles Hammar, qui se déclenchent normalement automatiquement sous l’eau, éclatent à chaque vague tant la pression est forte. En termes de sécurité, ce n’est pas génial. Bref, il faut être conscient de ces évolutions indispensables, et réfléchir aux protections des barreurs exposés, notamment sur les bateaux à foils.

Voilesetvoiliers.com : Cette évolution t’inquiète ?
K.E. :
Non, à partir du moment où tu prends conscience et anticipe les risques qui sont liés à ça. L’exemple des foils est un saut technologique qui s’est fait en très peu de temps, notamment grâce à la Coupe de l’America. Je vais parler comme un ingénieur, mais l’énergie, c’est le carré de la vitesse ! Quand tu multiplies la vitesse par deux, c’est quatre fois plus d’énergie. Donc quand tout va bien sur eau plate au reaching c’est O.K., mais si tu tapes une vague à 35 nœuds et plus, c’est beaucoup plus violent !

Voilesetvoiliers.com : Existe-t-il déjà des solutions ?
K.E. : L’AIS permet d’anticiper les croisements avec d’autres bateaux, mais il va falloir encore réfléchir et être intelligent, regarder vers les caméras thermiques par exemple, l’ergonomie générale. Les cockpits des trimarans sont de plus en plus protégés. Le jour où tu fais des IMOCA à foils pour la Volvo, si tu ne veilles pas à travailler sur les protections, le barreur ne tiendra pas longtemps à ces vitesses élevées !

*Dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 janvier, à l’Est de l’île Waglan, située non loin de l’entrée de la baie de Hong Kong, Vestas 11th Hour Racing a percuté de nuit un bateau de pêche qui a coulé sous la violence du choc. Ses dix membres d’équipage se sont retrouvés à l’eau. Neuf ont été sauvés par un bâtiment commercial dérouté sur zone et le dixième a été sorti de l’eau par les hommes de Vesta, puis héliporté vers un hôpital où il est décédé peu après.

Volvo Ocean RaceIl n’y a aucune protection sur des bateaux pouvant désormais atteindre plus de 30 nœuds !Photo @ Martin Keruzoré/Dongfeng/VOR

Volvo Ocean Race 2017-2018
Classement général après quatre étapes


1. Mapfre (Espagne, X. Fernandez), 33 points
2. Dongfeng Race Team (Chine, C. Caudrelier), 29 pts
3. Vestas 11th Hour Racing (Etats-Unis/Danemark, C. Enright), 23 pts

4. Sun Hung Kai Scallywag (Hong Kong D. Witt), 19 pts
5. Team Brunel (Pays-Bas, B. Bekking), 17 pts
6. Team AkzoNobel (Pays-Bas, S. Tiepont), 14 pts
7. Turn the Tide on Plastic (ONU, D. Caffari), 8 pts

Prochaine étape : Hong Kong – Guangzhou - Hong Kong (100 milles), étape de transition. Toutes les équipes inscrivent un point. Départ le 1er février.