Actualité à la Hune

Interview Marc Guillemot

La nouvelle jauge IMOCA en ballottage ?

Suite aux déclarations pour voilesetvoiliers.com de Vincent Riou, vainqueur de la Transat Jacques Vabre et responsable du Technical Committee de l’IMOCA, il semblait nécessaire de faire le point sur les décisions fondamentales qui doivent être prises lors d’une nouvelle Assemblée Générale, le 17 décembre. Questions de jauge, mais surtout d’avenir de la classe, puisque ces décisions vont impacter sur la construction ou non de nouveaux prototypes… Marc Guillemot, nouvel élu du Comité d’Administration en avril 2013, a bien voulu nous éclairer sur certains points.
  • Publié le : 16/12/2013 - 00:01

Banque Populaire au près bâbord amureBanque Populaire avait annoncé sa volonté de construire un nouveau plan Verdier-VPLP pour le prochain Vendée Globe puisque l’ancien voilier IMOCA est désormais aux couleurs de Maître CoQ. Mais rien n’est acquis à ce jour… Photo @ Benoît Stichelbaut (BPCE)

En préambule, il est nécessaire d’indiquer que le fonctionnement de la classe IMOCA n'est pas toujours aisé à cerner, que les journalistes n'y sont pas forcément «persona grata», en tout cas depuis quelques années, et que les questions trop précises ne sont pas toujours appréciées.

Il est ainsi parfois très difficile de se faire une idée juste des enjeux, des implications, des liaisons économiques, des rapports financiers et de faire le tri entre ce qui est une volonté légitime d’équité sportive et de défense des intérêts collectifs au sein d'une vision «philosophique» à long terme, et ce qui peut ressembler à la préservation d'intérêts plus étroits à moyen terme, à l'aide de textes touffus, voire alambiqués…

Quoi qu'il en soit, les parties prenantes de ce dossier auront tout loisir de préciser leur point de vue sur ce sujet sensible qu’est la jauge IMOCA nouveau cru, y compris lors de la… troisième Assemblée Générale 2013 qui se tient demain, mardi 17 décembre. L’objet de cet article n’est pas d’ajouter une pierre branlante à un édifice instable, mais de poser les termes qui vont décider de l’avenir des monocoques de 60 pieds Open, la notion «Open» étant en ballottage depuis qu’un certain nombre de membres ont voulu imposer une monotypie…

Ce qui a déclenché pas mal de réactions, puis conduit à la mise en place d'un ensemble de mesures parcellaires qui n’ont pas pu prendre en compte l’ensemble des éléments constituants d’un voilier de course ; de ce fait, des «ajustements» (qui sont en fait des transformations assez radicales) ont été libellés, que l'AG du 17 décembre doit (ou non) entériner.
 

Une cooptation pas toujours très claire

De fait, le fonctionnement administratif de la classe IMOCA (International Monohull Open Class Association), créée en 1991, association sous le régime de la loi 1901 française, est parfois pour le moins étrange : ainsi le 17 décembre prochain, ce sera la troisième Assemblée Générale de l’année 2013 (après celles du 19 avril et du 17 octobre). Or, une Assemblée Générale est un rassemblement annuel des membres d’une association, comme le définit d’ailleurs les statuts de l’IMOCA :

« Article 17 - COMPETENCE
L’Assemblée Générale Ordinaire entend le rapport du Conseil d’Administration sur sa gestion et sur la situation morale et financière de l’Association ; elle approuve les comptes de l’exercice clos, vote le budget de l’exercice suivant.
Elle pourvoit tous les ans au remplacement des administrateurs sortants.
Elle procède à l’élection du Président de l’Association, sur proposition du Conseil d’Administration.
Elle décide des Règles de Classe à la majorité des membres présents et représentés.
Elle adopte et modifie si besoin est le Règlement Intérieur, et décide d’une date prévisionnelle pour l’Assemblée Générale suivante.
»

Normalement, il n’y a donc qu’une seule Assemblée Générale Ordinaire annuelle ; autrement, ce sont des Assemblées Générales Extraordinaires dont le fonctionnement n’est pas tout à fait le même. Dans le premier cas, les délibérations sont prises à la majorité relative des voix des membres présents et représentés, alors que dans le second, il faut que la moitié au moins des membres actifs (ou représentés) soit présente et les décisions sont prises à la majorité des deux tiers…

On laissera de côté le fait que huit nouveaux membres associés (dont sept issus de La Solitaire du Figaro) ont été cooptés par le Conseil d’Administration juste avant l’AG d’avril, qui avait volonté à s’orienter vers une monotypie de fait. Or, lorsqu’on découvre que l’évolution de la jauge 2016 a été entérinée par 54 voix contre 49 et qu’en sus, les Espagnols de la FNOB possédaient six voix déléguées par procuration, on peut s’interroger…

Rappelons qu’il y a 19 membres actifs (c’est à dire skipper d’un voilier existant à la date de l’AG) qui possèdent deux voix chacun (soit 38 votes) pour… 104 voix exprimables en 2013 !
 

Gérer la crise

Mais, à ce stade, il devient impossible de revenir sur les décisions prises en avril 2013 de ne pas adopter la monotypie (3 votes pour, 69 contre, 32 abstentions) et donc de proposer une évolution de la jauge Open avec des quilles et des mâts ‘standardisés’ (vous pouvez lire ici l'interview de Gaétan Gouérou, Délégué Général de l'IMOCA)… Toutefois, lorsque l’objectif annoncé haut et fort – outre la sécurité – est de diminuer les coûts, on est en droit de s’interroger : un voile de quille fraisé dans la masse coûte autour de 120 000 euros et un gréement ‘standardisé’ autour de 160 000 euros pour un coût global prêt à naviguer compris entre 3,5 et 4 millions d'euros selon que les moules existent ou non : le budget bloqué (quille+mât) représente donc 7,5% du coût d’un monocoque IMOCA neuf, sans les voiles et sans le team qui va autour... 

Poujoulat au départ des SablesBernard Stamm serait l’un des rares skippers non espagnols à prendre part à la prochaine Barcelona World Race… Mais rien n’est encore sûr.Photo @ Vincent Curutchet DPPI / Vendée Globe

Mais ce qui pose problème pour l'Assemblée Générale du 17 décembre, c’est que les autres mesures concomitantes induisent que les nouveaux prototypes construits selon cette nouvelle jauge seraient moins rapides que les anciens voiliers IMOCA ! Pour une classe Open qui cherche à «encourager la recherche de performance, le développement technologique, la sécurité et l’innovation responsable» (cf. rôle de la Classe IMOCA), il y avait un sérieux problème de renouvellement de la flotte au point que les trois projets prêts à se concrétiser sont toujours en stand-by en attendant les décisions des membres…

Au point, aussi, que les architectes, qui avaient été fort peu écoutés (ou à tout le moins mis entre parenthèses) pour réfléchir à l’évolution de la jauge, ont été récemment sollicités pour expliciter les conséquences de la jauge 2016 en termes de performance et pour proposer des rustines à coller sur ce qui resssemble à un pneu qui se dégonfle !

Les «ajustements» proposés deviennent ainsi de vraies «transformations» du point de vue architectural puisque :
* l’angle de gîte max (AVSwc) serait ramené à 110°, au lieu de 112° précédemment
* le moment de redressement (RM) passerait à 25t/m à 25° de gîte (ballasts pleins et quille basculée) au lieu de 22t/m (ballasts vides et quille basculée)
* quatre ballasts latéraux seraient autorisés d’un volume et d’une position libre (au lieu de ballasts centrés de 1 500 litres à l’avant et de 750 litres à l’arrière)
* le poids maxi du bulbe passerait à 3,3 t (voire 3,2 t) au lieu de 3,5 t
* suppression de la contrainte des 10° ballasts pleins et quille basculée, et angle maxi de quille à 38°


Encore des couches sur le mille-feuilles

On le voit, le mille-feuilles de la jauge IMOCA n’est pas prêt d’être réduit : déjà 77 pages de jauge, sans compter les règlements, les avenants, les interprétations, les croquis explicatifs… Mais il semble que ces nouvelles mesures permettraient aux nouveaux prototypes d’être au moins (si ce n’est quelques pourcents de plus) aussi rapides que les voiliers de la dernière génération (MACIF, Maître CoQ, Virbac-Paprec, Acciona) et de celle d’avant (PRB, Safran, Groupe Bel, Ecover, Aviva, Hugo Boss, Bureau Vallée, VNAM…).

Reste une interrogation concernant les poids compensateurs pour les quilles «anciennes» : lors de l’AG d’avril 2013, il était convenu que cette correction serait «fonction du poids et du CG du bateau avec sa quille, afin de préserver l’équité sportive sur le système», alors que le Technical Committee (TC) propose désormais 50 kilos pour les quilles mécano-soudées et 100 kilos sur les voiles carbone sans tenir compte du poids du bateau… alors que ce même Comité indique que le différentiel quille fraisée-voile carbone est de l’ordre de 150 à 200 kilos !

Après l'interview de Vincent Riou, publiée ici même voici quelques jours, voici celle de Marc Guillemot.

Marc GuillemotMarc Guillemot représente une autre vision au sein de la Classe IMOCA qui joue son avenir technique mais aussi sa philosophie future lors de la prochaine AG du 17 décembre…Photo @ Pierrick Contin (Safran)

V&V.com : Marc, tu es l’un des nouveaux membres du Conseil d’Administration élu en avril dernier…
Marc Guillemot :
Membre de la Classe IMOCA depuis 2005 et en tant que skipper, j’ai deux voix auxquelles s’ajoutent deux autres voix de deux membres du Team Safran. Et j’ai été élu par l’Assemblée Générale d’avril 2013 au Conseil d’Administration (CA). Et je suis aussi membre du Technical Committee (TC). Mais cela n’implique pas que je sois d’accord avec toutes les décisions prises par le CA et/ou par le TC. Sans être en opposition systématique, je marque ma différence de point de vue sur un certain nombre de points et, surtout, je représente les points de vue d’autres membres de la Classe IMOCA qui m’ont élu. Je ne suis donc pas dans la tendance «majoritaire» qui est installée au Conseil d’Administration.

V&V.com : Tu es donc plus le représentant des «minorités» ?
M.G. :
Soyons clair… Un skipper IMOCA doit payer 13 000 euros pour être membre actif, donc pour courir (Vendée Globe, Transat Jacques Vabre, Route du Rhum…) : ce n’est pas rien pour un petit budget ! Un membre associé paye 300 euros. Mais si les gros teams ont quatre voix pour les AG (2 pour le skipper + 2 pour le team), les équipes modestes n’en ont que deux parce qu’elles n’ont pas envie de débourser 300 euros fois deux, pour simplement voter ! On note aussi que tous les membres associés ne sont pas directement impliqués, puisque certains sont des Figaristes qui projettent de participer un jour, ou des communiquants… Ainsi, il y a eu affluence, juste avant l’AG du mois d’avril, de nouveaux membres qui ont été cooptés par le Conseil d’Administration. Et il y a des choix étranges : Guillaume Verdier, architecte de nombreux voiliers IMOCA, a été refusé comme membre associé, mais Grégoire Dolto a été accepté !

Macif sous gennaker tribord amureMacif changera probablement de mains après la Route du Rhum 2014 puisque François Gabart s’engage sur le circuit des trimarans Ultime : le bateau référence à ce jour le sera-t-il encore plus avec la nouvelle jauge Proto 2016 ?Photo @ Jean-Marie Liot (Macif)

V&V.com : Mais vous allez participer le mardi 17 décembre à la troisième Assemblée Générale de l’IMOCA ! N’est-ce pas un peu trop ?
M.G. :
En fait, en avril, nous avons voté pour des «options», c’est à dire sur des textes à écrire pour définir un «proto 2016» avec mât et quille standard. Le CA a assuré aux skippers qui avaient des projets que, fin juillet, tout serait défini pour pouvoir réfléchir à la conception d’un nouveau voilier IMOCA. Finalement, le rendu de copie a été reporté en septembre, puis en octobre, où une nouvelle AG a permis de savoir où on en était pour la quille et le mât – mais on a aussi ajouté les poids compensateurs de quille à 50 et 100 kilos… sans entériner les textes qui n’étaient pas finalisés.

V&V.com : Pourquoi ?
M.G. :
À l’origine, le fait d’adopter des quilles en inox fraisées dans la masse était lié à un souci de sécurité. Il ne fallait plus que les quilles cassent… Il fallait donc, logiquement, interdire toutes les autres quilles antérieures à janvier 2014, mécano-soudées ou en carbone. Mais aujourd’hui, on autorise les anciennes quilles en ajoutant des poids compensateurs ! Dont la masse est définie unilatéralement par le Technical Committee, sans aucune explication technique… PRB qui est le plus léger des voiliers IMOCA actuel, prend 50 kilos parce qu’il a une quille mécano-soudée, VNAM qui n’est pas particulièrement léger mais a un voile carbone, prend 100 kilos de poids compensateurs. Pourquoi ?

V&V.com : Vincent Riou indiquait dans sa dernière interview à voilesetvoiliers.com que les nouveaux voiliers IMOCA allaient coûter 4 millions d'euros à cause des frais de conception. Mais l’économie quille + mât ne représente visiblement qu’un faible pourcentage du budget d’un bateau neuf…
M.G. :
Le gain financier est faible parce qu’une quille mécano-soudée coûte aussi très cher. Cela dit, il va de soi que je suis pour l’adoption de quilles fiables. En revanche, les gréements standardisés posent bien des questions car ils sont très limitant conceptuellement. Parce que le plan de voilure est quasiment figé aussi : on peut légèrement jouer sur l’emplacement du profil par rapport à l’axe longitudinal, mais les capelages sont définis, les hauteurs de ris aussi et l’angulation des étais et des bastaques est intégrée dans une fourchette très faible (3°). On ne peut pas non plus réduire sa hauteur puisque le gréement est aussi défini. Au final, un bateau neuf ne pourra évoluer qu’au niveau de la carène, des appendices (safran et dérive) et du plan de pont et il coûtera quand même 3,8 millions d'euros…

VNAMLe fossé est déjà grand entre la génération 2010 et la précédente, à l’image de Votre Nom Autour du Monde, ex-Brit Air, qui n’a pu suivre le tempo dans la brise au vent de travers lors de la Transat Jacques Vabre.Photo @ Arnaud Boissières

V&V.com : Et on retrouve des ballasts dans la nouvelle jauge…
M.G. :
C’était bloqué, mais les derniers «ajustements» remettraient quelques paramètres en vigueur. Ce n’était pas le cas voici encore quelques semaines ! Les nouveaux bateaux auraient eu moins de couple de redressement, auraient été moins toilés et plus lourds : sans sortir de Polytechnique, ils allaient moins vite que les anciens… Après avoir prolongé les études et perdu huit mois, on en revient à une jauge plus cohérente, mais réécrite dans l’urgence !

V&V.com : Cette nouvelle Assemblée Générale de mardi est donc très importante !
M.G. :
Si les modifications nouvellement apportées à la jauge Proto 2016 ne sont pas acceptées, c’est la catastrophe ! Pas forcément pour ceux qui ont un bateau récent qui peut encore évoluer pour rester compétitif. Mais pour ceux qui n’ont pas de bateau et un projet (et il y a des coureurs dans cette situation), que peuvent-ils faire si ce n’est acheter un IMOCA d’occasion ? Et il n’y en a pas beaucoup des bons bateaux à vendre…

V&V.com : Qu’est-ce qui va réellement être proposé au vote ce mardi, lors de cette troisième Assemblée Générale ?
M.G. :
Il est envisageable que l’ensemble de la jauge soit refusé – cela va dépendre de la façon dont le CA va exposer ses propositions – les «ajustements» concernent l’angle de gîte, le moment de redressement, le nombre et le volume des ballasts, le poids du bulbe, la contrainte des 10°… Ce n’est pas rien !

SafranSafran a transformé l’approche architecturale des voiliers IMOCA dominée auparavant par le cabinet Finot-Conq et par Marc Lombard, puis par Bruce Farr.Photo @ Pierrick Contin