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Vendée Globe

Christian Dumard : «Les écarts vont s'amplifier !»

Depuis hier après-midi, Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) est repassé aux commandes du Vendée Globe qu’Alex Thomson (Hugo Boss) occupait depuis le 12 novembre, soit 15 jours sans discontinuer ! Maintenant que les marins naviguent de nouveau bâbord amure, l’Anglais souffre-t-il de ne plus avoir de foil tribord ? Peut-être à la vue de ses vitesses inférieures à celles du premier. Troisième mais déjà à 500 milles de Banque Populaire, Sébastien Josse (Edmond de Rothschild) est reparti après des heures difficiles dans peu de vent. Il voit revenir le tandem Meilhat (SMA)-Beyou (Maître CoQ). Avec Yann Eliès (Queguiner-Leucémie Espoir), ils sont six désormais dans l’océan Indien. Quant au gros du peloton, il est toujours encalminé en Atlantique, retenu par l’anticyclone de Sainte-Hélène. Christian Dumard, routeur auprès de la direction de course, analyse la situation météo actuelle et celle à venir qui se corse sacrément.
  • Publié le : 28/11/2016 - 07:24

 

Armel Le Cléac"hA bord de Banque Populaire VIII, Armel Le Cléac'h a repris la tête du Vendée Globe hier à la place d'Alex Thomson qui navigue moins vite que lui. Hugo Boss souffre-t-il de ne plus avoir de foil tribord ?Photo @ Armel Le Cléac’h/Banque Populaire/Vendée Globe
Voilesetvoiliers.com : Quel est votre rôle au sein de l’organisation du Vendée Globe ?

Christian Dumard 
: Je travaille en binôme avec Bernard Sacré de Great Circle en Belgique : l’objectif premier, c’est la sécurité des coureurs pour les ramener tous à bon port. Les avertir donc quand il va y avoir des conditions difficiles. Chaque matin, on fait un bulletin zone par zone qui est à disposition des solitaires : il n’y en a pas beaucoup qui le lisent, sauf ceux qui ont des problèmes de communications avec la terre… Nous établissons aussi des cartes météo avec les fronts que les coureurs peuvent récupérer. Leur position est importante pour eux parce qu’ils cherchent avant tout à se placer devant les fronts.

Voilesetvoiliers.com : Pour l’instant, ce sont des conditions exceptionnelles sur un tour du monde !
C. D. :
Le groupe de tête a été très favorisé et particulièrement en ce moment, les deux premiers bénéficient d’une météo remarquable : ils ont enchaîné les systèmes et même s’ils ont eu des conditions pénibles ce week-end, ils repartent avec un vent de Nord favorable. En fait, c’est plus facile pour les bateaux qui vont vite parce qu’ils arrivent à rester plus longtemps dans les systèmes, en particulier devant les fronts : plus on reste longtemps, plus on fait de route vers le but ! Ce qui est délicat sur un tour du monde, en course ou en record, ce sont les transitions : moins il y en a, moins il y a de calmes. Mais conserver des moyennes de vingt nœuds pendant plusieurs jours, c’est incroyable ! On ne se rend pas bien compte de ce que ça peut être à bord entre le bruit, le stress, les chocs…

carte 1Photo @ Great Circle

Voilesetvoiliers.com : Mais cela facilite aussi la prévision de navigation ?
C. D. :
Certes, plus on va vite, moins on a de temps à passer devant la table à cartes : il y a moins de manœuvres, moins de choix tactiques… Etre devant rend la position plus agréable.

Voilesetvoiliers.com : Le duo leader va arriver sur les Kerguelen : quelle option envisageable ?
C. D. :
Le vent devrait être au Nord-Ouest et donc il est plus «raisonnable» de passer au-dessus de l’archipel pour ne pas avoir les perturbations des îles et pour ne pas passer sur le plateau continental qui se prolonge vers l’île Heard. Mais ensuite, il y a un anticyclone à négocier et il faudra certainement longer le «mur des glaces». Normalement, il ne devrait pas y avoir trop de mer hachée à ce niveau parce qu’il y avait une cellule anticyclonique il y a quelques jours sur l’archipel. Les deux premiers n’arriveront pas à attraper une dépression qui arrive devant les Kerguelen : un anticyclone va se caler et ils devront se glisser dessous.

Voilesetvoiliers.com : Et pour les poursuivants ?
C. D. :
Pour Sébastien Josse, Paul Meilhat et Jérémie Beyou, une dépression arrive sur eux et le vent se renforce par l’arrière, mais pour ceux qui sont encore derrière, le front de cette perturbation est déjà passé devant eux : ils sont désormais dans un flux de Sud-Ouest comme Kito de Pavant. En arrivant sur le cap de Bonne-Espérance, il faudra probablement qu’ils attendent la dépression suivante.

Carte 2Photo @ Great Circle

Voilesetvoiliers.com : Quid du peloton ?
C. D. :
Il est bloqué par l’anticyclone de Sainte-Hélène qui s’est reformé dans la baie de Rio. Or il se déplace rapidement vers l’Est pour se repositionner vers l’Afrique du Sud. Lundi, cette cellule va couper tout l’Atlantique Sud en deux ! Il y aura donc une barrière à franchir avec du petit temps et toujours une houle de travers très désagréable pour naviguer dans les vents faibles. C’est un début de semaine difficile qui s’annonce. Mais que vont faire le Suisse, l’Irlandais et le Hollandais, puisqu’ils continuent leur route vers le Sud ? Si cela rallonge la route, est-ce que cela ne va pas compenser le ralentissement du peloton au centre de l’Atlantique ?

Voilesetvoiliers.com : Et une fois que le peloton sera sorti de l’anticyclone, une méchante dépression se présente sur les Quarantièmes !
C. D. :
A partir de jeudi-vendredi, deux dépressions vont se suivre avec des vents supérieurs à 40 nœuds moyens. Cela ne va pas être facile avec une mer très dure du côté du courant des Aiguilles au large de l’Afrique du Sud : ils vont être obligés de piquer très au Sud, le long du «mur des glaces» pour ne pas avoir trop de vagues chaotiques : aujourd’hui, il y a des tourbillons de courant contraire jusqu’à la ZEA !

Voilesetvoiliers.com : En fin de semaine prochaine, c’est alerte rouge ?
C. D. :
Cela va dépendre de la traversée de l’anticyclone : les routages ne prédisent pas la réalité du terrain ! On y verra plus clair lundi soir… Ce qui est sûr, c’est que l’océan Indien sera plus facile pour les premiers que pour les derniers. On s’attend à une mer mouvementée et s’il sera possible de naviguer assez Nord, cela rallonge aussi le chemin vers le cap Horn.

Christian Dumard en routageChristian Dumard, routeur auprès de la direction de course - tacticien, stratège, météorologue, analyste -, porte un regard spécifique sur le Vendée Globe. Créateur du premier site Internet totalement dédié à la voile, l’ancien navigateur de l’équipe Corum, victorieuse de l’Admiral’s Cup 1991, et du défi de Marc Pajot sur la Coupe de l’America 1992, porte un regard original sur cette huitième édition.Photo @ Dominic Bourgeois

Voilesetvoiliers.com : On peut donc imaginer que lorsque les deux premiers seront au cap Leeuwin, au Sud-Ouest de l’Australie, certains solitaires ne seront pas encore à Bonne-Espérance ?
C. D. :
Tout à fait. Il y a trois groupes selon les systèmes météo : les cinq premiers qui n’ont pas tout à fait les mêmes conditions, les quatre suivants qui ont un système de retard et le reste de la flotte décalé d’un, voire deux phénomènes. Et comme ça creuse par-devant, les écarts vont s'amplifier ! Notons tout de même que ceux qui vont passer sous l’Afrique du Sud lundi vont tout de même battre le temps de référence d’Armel Le Cléac’h en 2012… C’est dire si le rythme est élevé cette année.

Voilesetvoiliers.com : On a l’impression que les océans austraux se stabilisent.
C. D. :
Une fois que tout le monde sera dans le Grand Sud, il va y avoir un décalage de système météo et les performances vont dépendre de la vitesse de chaque concurrent : combien de temps un solitaire restera dans son système ?

Voilesetvoiliers.com : Qu’en est-il des glaces ?
C. D. :
Il y en a beaucoup dans l’Atlantique Sud, moins du côté du cap Horn. C’est pourquoi la ZEA est assez haute sous l’Afrique du Sud et sous les Kerguelen. Après, au Sud de l’Australie, la zone de sécurité est liée à la portée des avions de secours. Le Pacifique est relativement préservé : cela dépend des années et du bris de la banquise selon les mers de Ross (Sud Nouvelle-Zélande) et de Weddell (Sud Patagonie). Nous travaillons aussi avec CLS pour les prévisions de dérive des glaces…

Classement lundi 28 novembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 16 248 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 19,4 milles du premier
3.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 502 milles 
4.       Paul Meilhat (SMA), à 801,1 milles
5.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 807,4 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.