Actualité à la Hune

TRANSAT JACQUES VABRE

La légion étrangère

Toutes classes confondues, seize marins étrangers (sur 74 au total) figuraient au départ, le 5 novembre dernier, au Havre. Cinq d’entre eux nous expliquent leur présence dans le milieu de la course au large océanique, une spécificité franco-française rêvée pour eux.
  • Publié le : 25/11/2017 - 15:30

ImerysSur cette Transat Jacques Vabre, Imerys Clean Energy, troisième en Class40 mené par Phil Sharp et Pablo Santurde, était l'un des rares bateaux à bord duquel il n'y avait pas de marin français.Photo @ Jean-Marie Liot/ALeA/TJV2017

Alex Pella (Espagne) – Arkema
Vainqueur en Multi50 avec Lalou Roucayrol

«Ce sont plutôt des courses franco-bretonnes, non ? Ah oui, pas celle-ci ! J’ai une vision un peu extérieure de la course au large parce que chez moi, cela n’existe pas du tout. Même s’il y a dans le monde des pays où on navigue beaucoup – je pense à l’Australie, aux Etats-Unis –, il n’y a pas cette culture. Qui plus est, cette vision de la course tournée vers le grand public, quelque chose d’aussi populaire. Je ne suis pas un débutant. Voilà quelques années que je tourne sur des bateaux français, où je suis toujours bien accueilli. Mes résultats en Mini m’ont beaucoup aidé. Deux places de deuxième à Salvador de Bahia… A l’époque, j’étais aidé par mes deux frères, qui parlent aussi très bien le français. Cela nous a facilement aidés à nous intégrer.
Catalan d’origine, je n’habite plus à Barcelone mais à Dénia, entre Valence et Alicante. Mais j’ai un petit pied-à-terre à Crac’h, près de La Trinité. Ma vie tourne autour de la mer, des bateaux et là, je peux vraiment m’exprimer. Chose que je ne peux pas faire dans mon pays.

PellaA 45 ans, Alex Pella vient de remporter la Transat Jacques Vabre avec Lalou Roucayrol sur le Multi50 Arkema. Le Catalan d’origine est toujours très demandé pour ses compétences mais aussi pour sa joie de vivre. Photo @ Maxence Peyras/Team Arkema Lalou Multi

Le nautisme chez nous est un peu exclusif, pas vraiment ouvert à toute la société. Pour la course au large, la culture n’existant donc pas, vos épreuves ne sont pas vraiment suivies même s’il y a des skippers espagnols qui y participent. Maintenant, le principe de partenariat n’existe pas non plus en voile chez nous. Il y a eu cela à une époque mais c’était seulement une histoire de défiscalisation.
Je cherche à changer l’image de la voile en Espagne. Je n’ai pas grandi dans ce milieu grâce à la Fédération ou un mécène. Je me suis fait par moi-même, comme mes frères. Maintenant, après ma victoire sur la dernière Route du Rhum en Class40, je suis connu, je suis peut-être une référence pour les passionnés.
Être sur un bateau à plusieurs pattes, j’y ai pris goût. J’ai navigué sur Prince de Bretagne, avec IDEC pour le Trophée Jules Verne, maintenant avec le Multi50 Arkema… et j’enchaîne au mois de janvier sur le MOD70 Maserati pour faire la Route du Thé, Hong-Kong - Londres. Naviguer avec toutes ces personnes est un pur bonheur pour moi. Une fierté.»

Phil SharpEn compagnie de l’Espagnol Pablo Sandurte, Phil Sharp a été un des grands animateurs de cette Transat Jacques Vabre à bord de son Class40 Imerys Clean Energy, se classant au final troisième. Photo @ philsharpracing.com

Phil Sharp (Grande-Bretagne) Imerys Clean Energy
3e en Class40 avec l’Espagnol Pablo Santurde

«Les grandes courses océaniques ont débuté en Angleterre mais sont maintenant organisées par les Français. Sportivement et surtout économiquement, il y a plus d’intérêts en France. L’aventure y est très importante pour le public. Il aime cette idée du sport. Et puis, le sponsoring dans la voile est très important. Trouver des partenaires en Grande-Bretagne n’est pas impossible. C’est plutôt un investissement en interne. Ils ne cherchent pas vraiment l’exposition auprès des médias. Je reste optimiste, il y a un gros potentiel pour grandir. Il y a eu bien sûr l’histoire d’Ellen MacArthur, mais elle touchait le cœur des gens. Il faut donc avoir une dimension particulière afin d’avoir les médias de ton côté pour ainsi accrocher la passion du public.
Tu peux être installé en Angleterre, mais alors tu es loin des autres compétiteurs pour la préparation, pour les entraînements. La base de Lorient est très organisée pour cela. Mais Alex Thomson a montré avec sa deuxième place sur le Vendée Globe qu’on pouvait être performant avec un projet très séparé des autres.»

PedoteVainqueur de la Transat Jacques Vabre 2015 en Multi50 avec Erwan Le Roux, l’Italien Giancarlo Pedote rêve de Vendée Globe. Voilà en partie pourquoi il a disputé cette édition 2017 en IMOCA. Photo @ Jean-Marie Liot

Giancarlo Pedote (Italie) – Newrest-Brioche Pasquier
12e en IMOCA avec Fabrice Amedeo

«Pourquoi cela n’existe pas en Italie ? Tout simplement parce que nous n’avons pas d’océan. Et nous ne sommes pas idéalement placés d’un point de vue météorologique pour faire des départs de course. Pourquoi les événements français ont pris leur essor ? Je ne sais pas. En plus, ces courses sont très bien organisées. Et puis, quand tu arrives sur les villages de départ, au Havre, aux Sables-d’Olonne pour le Vendée Globe ou à Saint-Malo pour la Route du Rhum, tu sens l’engouement des gens. Ils se sentent intégrés dans l’aventure. Cela n’existe pas chez nous en Italie. Ces choses ne sont pas visibles.
Pour ma part, originaire de Florence, je me suis installé avec ma femme et mes enfants à Larmor-Plage, à côté de Lorient. Et je dis : vive la France !

Dans le passé, j’ai fait du Mini de Série et un peu de Figaro mais sans participer à la Solitaire. Après, j’ai suivi le circuit Mini, mais en prototype avec une deuxième place sur la Mini-Transat 2013. Il y a eu aussi une participation à la Route du Rhum en Class40 (10e) et surtout une victoire en Multi50 avec Erwan Le Roux sur la Jacques Vabre 2015. Et là, je suis en IMOCA. Dans l’espoir, bien sûr, de faire le Vendée Globe 2020. Je travaille actuellement pour ça et j’espère bien m’aligner sur cette épreuve. Cela veut dire, passer du rêve, de l’idéal, au concret. J’ai un partenaire qui me suit depuis huit ans. J’ai toujours su gérer mes projets personnels, préparer mes bateaux. Maintenant, c’est une autre aventure. Il faut savoir s’entourer des bonnes personnes et avoir de vrais moyens.
Quant à la course au large, elle n’est pas vraiment médiatisée chez nous. En voile légère ou sur la Coupe de l’America, nous sommes forts, mais en ce qui concerne le suivi des grandes épreuves océaniques, c’est juste un passage d’info. Et c’est cela qui est difficile à vendre aux sponsors.»

RouraLe Suisse Alan Roura a passé une bonne partie de sa vie sur les mers. Après son extraordinaire Vendée Globe l’an passé, l’aventure continue.Photo @ Christophe Breschi/La Fabrique Sailing

Alan Roura (Suisse) – La Fabrique
9e en IMOCA avec Frédéric Denis

«Il faut d’abord dire que nous naviguons sous dérogation. La navigation en solitaire ou en double en course est fortement déconseillée partout dans le monde. Sauf en France, où vous avez des organisations de course magnifiques et surtout des structures idéales pour se préparer. Même si les grandes épreuves comme la Mini ou les transats sont nées en Grande-Bretagne, je pense que les Britanniques n’ont plus ce côté un peu fou qu’ils avaient dans les années 60 lors de  la Transat anglaise ou le Golden Globe.
Ayant toujours vécu sur la mer et ce dès l’âge de deux ans, j’ai toujours rêvé de faire de la compétition. La Mini, le Rhum et bien sûr le Graal : le Vendée Globe. Maintenant, j’ai d’autres objectifs importants, en faisant du mieux possible. Sachant que chaque course est une nouvelle aventure qui ne peut ressembler aux autres. C’est cela qui est magique dans la course au large. On cherche toujours la nouveauté et à apprendre encore et encore.

En Suisse, il y a un énorme public pour suivre la voile. Je ne m’y attendais pas à ce point-là. Des personnes sont venues des quatre coins du pays pour m’encourager. Des personnes que je ne connaissais pas. Une belle histoire est en train de s’écrire avec eux. J’ai raconté mon tour du monde naturellement, sans rajouter des choses, sans chercher à être quelqu’un d’autre. C’est cela qui a plu je crois.
Je vis en France, en Bretagne que je ne suis pas près de quitter, mais je suis profondément attaché à mon pays.»

Miranda MerronMiranda Merron et Halvard Mabire ont malheureusement abandonné le 8 novembre suite à la casse du safran bâbord de leur Class40 Campagne de France. Photo @ Jean-Marie Liot/Campagne de France

Miranda Merron (Grande-Bretagne) – Campagne de France
Abandon en Class40 avec Halvard Mabire

«Nous sommes admiratifs et très jaloux de ces courses organisées uniquement par les Français. Je n’ai pas été obligée de m’exiler en France car je suis souvent un peu partout dans le monde. Comme j’habite en Angleterre, nous participons aux épreuves du RORC, dont la plupart des départs sont donnés depuis Cowes. Des courses dominées par les Français qui sont souvent loin devant au niveau des performances.

J’ai débuté la course au large en équipage en 1997. J’étais à bord du Royal Sun Alliance de Tracy Edwards lors de notre tentative sur le Trophée Jules Verne. Un équipage entièrement féminin. Alors qu’on était devant le record d’Olivier de Kersauson, on a démâté entre la Nouvelle-Zélande et le cap Horn. J’ai participé à d’autres courses avec des sponsors anglais mais ces partenariats n’existent plus maintenant. Cela nous manque beaucoup. Je souhaite que cela revienne, dans l’esprit des PME en France. Il y a une académie qui a bien fonctionné mais qui cherche actuellement des sponsors. Pas mal de jeunes et moins jeunes navigateurs en ont profité. Avec parfois de bons résultats. Si la voile n’est pas trop couverte médiatiquement, un Anglais sur dix navigue. Sur les côtes ou sur les lacs qui sont nombreux. Cela veut dire que ce sport est quand même suivi par le public.»

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