Actualité à la Hune

La renaissance du premier 12 Mètre JI français

Vous pouvez encore l'appeler France !

Remis à l’eau quasiment jour pour jour 43 ans plus tard, le premier 12 Mètre JI français a été de nouveau baptisé à La Trinité après un gros lifting par le chantier de La Vilaine, grâce à la volonté de quelques anciens équipiers de France sous la houlette de Bruno Bich. France, qui a défendu par trois fois les couleurs hexagonales à Newport revit donc avec pour objectif de faire naviguer de jeunes talents des clubs de France.
  • Publié le : 15/05/2013 - 00:01

Ce fut un moment fort, dimanche 12 mai à La Trinité, quand France – tout juste sorti de chantier après avoir traîné pendant plus de vingt ans sur les quais de l’École Navale – retrouvait son port d’origine.

Car c’est le 15 avril 1970 que le premier 12 Mètre JI français commençait sa carrière en vue de la Coupe de l’America… Grâce à l’énergie du fils du Baron Bich, à Bruno Troublé ancien skipper-barreur en 1977, à Thierry Verneuil, à Hervé Famelart, et à Ben Le Saout, ancien équipier de France en 1970, le bateau a pu renaître au chantier de La Vilaine.

France, la renaissanceFrance, la renaissance : 43 ans après sa première mise à l"eau à La Trinité/mer, le premier 12mJI français retrouve la baie de Quiberon en parfait état.Photo @ Thierry Martinez (Sea & Co)


voilesetvoiliers.com : Bruno Bich, France est le premier voilier français spécialement construit pour la Coupe de l’America.
Bruno Bich : Oui, il a en fait participé à trois éditions : en 1970, 1974 et 1977. Ensuite, France a servi de lièvre à France III en 1980, puis un défi suisse l’a utilisé sous le nom Helvetia en 1984. Mon père l’a donné à l’École Navale de Lanvéoc-Poulmic pour former les élèves officiers : il a navigué une dernière fois lors de Brest 92 avec Éric Tabarly à la barre et fut alors classé Monument Historique par Jack Lang. Mais le coût prohibitif de son entretien a incité l’école à le désarmer…

Bruno BichBruno Bich a repris la société de son père et a supervisé la renaissance de France, le premier 12mJI français. Photo @ Dominic Bourgeois Vous décidez alors de le faire renaître !
En 2010, nous décidons de contacter l’École Navale pour le rendre à l’Association Française pour la Coupe de l’America (AFCA) que mon père avait créée en 1967. Ce fut un peu compliqué et fastidieux parce que France avait été donné à l’État français et dépendait de cinq administrations ! Il a fallu l’accord des Ministères de la Défense, de la Culture, de la Justice, du Budget… Nous avons choisi le chantier de La Vilaine pour le remettre en état : la coque était très humide parce qu’il avait été stocké à l’extérieur pendant vingt ans, mais l’intérieur était en parfait état. Tout le pont a été refait en prenant en compte les nouvelles normes de sécurité.

France est donc quasiment à l’identique 43 ans après…
Quelques pièces d’accastillage ont été changées, le mât est celui de France III de 1992… Nous venons de participer au Tour de Belle-Île et à la Semaine du Golfe. C’était fantastique d’être à bord ! C’est un bateau qui marche encore très bien.

Quel est son programme désormais ?
Je tiens à ce que des jeunes des clubs de voile viennent naviguer à bord avec quelques anciens de France. Le bateau va rester en Bretagne cet été, La Trinité/mer restant son port d’attache comme en 1970. Sandrine Lescaudron est désormais le marin du bord et le numéro un de France.

Eric Tabarly sur FranceLors de Brest 92, Éric Tabarly reprenait la barre de France : ce fut la dernière navigation du bateau avant sa renaissance. Photo @ Archives Bruno Troublé

 

v&v.com : Ben Le Saout, c'est vous qui avez supervisé le chantier de remise en état de France.
Ben Le Saout : Une fois récupéré à l’École Navale, le bateau a été entièrement décapé sous la direction de Jacques Pichavant, expert auprès des Monuments Historiques. France était imbibé : nous l’avons rincé à l’eau douce abondamment puis laissé séché pendant quatre mois. Alors seulement, le travail de restauration a commencé avec des remaillés et des scarfs, des «flipotages» sur les bordés.

Ben Le SaoutBen Le Saout ancien équipier de France, a suivi le chantier de remise en état du 12mJI.Photo @ Dominic Bourgeois Soit plus d'une année de chantier !
Le bateau a été superbement construit en Savoie par les charpentiers suisses du chantier Egger (le règlement de l’époque imposait que tout le matériel d’un 12mJI soit réalisé dans le pays du challenger !). La coque était en trois plis de 17mm d’épaisseur croisés, mais le pont en contre-plaqué était trop abîmé. Le chantier de La Vilaine a refait 80% des barrots de pont et resserré toute la visserie (soit 4 000 vis !), puis posé un nouveau pont en contre-plaqué marine stratifié.

Combien d’heures de travail ?
4 500 heures, pour un budget de 450 000 euros. Nous allons le prendre en main à La Trinité, puis monter à Bénodet pour les régates de la Belle Plaisance fin juin, descendre à La Baule pour le Trophée Lancel et à l’île de Noirmoutier à l’occasion du Bois de la Chaise.

En avril 1970 à La Trinité, il n’y avait pas grand-chose pour accueillir une flotte de 12 M JI !
Le port était en cours de finition, et il était prévu un élévateur de 20 tonnes seulement. Le Baron Bich a donc payé le différentiel pour avoir un travelift de 40 tonnes ! La marina était toute neuve quand France a été mis à l’eau le 15 avril 1970…

Une partie de l’équipage de France Une partie de l’équipage de France de 1970 était présent à La Trinité/mer pour la renaissance du 12 Mètre JI.Photo @ Dominic Bourgeois

 

v&v.com : Bruno Troublé, cette fois, ça y est, c’est la renaissance de France !
Bruno Troublé : Oui, une deuxième vie – le bateau était en passe de disparaître sous une bâche déchirée… Cela valait vraiment la peine de le sauver car France avait été merveilleusement construit en 1970 en acajou.

Bruno TroubléBruno Troublé fut sélectionné par le Baron Bich en 1977 pour le troisième défi lancé par la France. Photo @ Dominic Bourgeois Vous avez couru la Coupe de l’America sur ce bateau.
En 1977 – c’était sa troisième participation à la Coupe de l’America. J’ai continué en 1980 et 1983 sur France III. Le Baron Bich m’avait sélectionné parce que je rentrais des Jeux Olympiques, mais il a fallu participer à des éliminatoires internes entre quatre skippers pour que j’obtienne le poste de barreur.

Quel a été le palmarès de France ?
Il n’a pas gagné une seule manche en 1970 face à Gretel II, ni en 1974 face à Southern Cross, ni en 1977 contre Australia. Mais c’est un voilier historique en tant que premier représentant de la France à la Coupe de l’America !

Un petit mot sur la Coupe de l’America actuelle suite au drame d’Artemis et au décès du champion olympique britannique Andrew Simpson ?
C’est dramatique. Je ne sais pas trop ce qui va se passer ces prochaines semaines. Il faut d’abord connaître les circonstances du drame, mais deux chavirages (après celui d’Oracle fin 2012), ça fait beaucoup en six mois alors qu’il n’y a que quatre défis… La Louis Vuitton Cup commence le 7 juillet prochain !

Le Baron Bich Le Baron Bich s’est intéressé à la Coupe de l’America dès 1967 : il achète Sovereign et Constellation aux Américains avant de faire construire France en 1970.Photo @ Archives les amis du France

 

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L’histoire de France

Fasciné par la Coupe de l’America qu’il suit dès 1964 et qui l’incite à acheter Kurrewa V, le Baron Bich décide de s’investir totalement pour ce challenge en 1967 et crée l’AFCA qui rachète le 12mJI américain Constellation et l'anglais Sovereign.

Traditionnellement, le Defender américain n’accepte qu’un seul défi mais le Baron Bich obtient du New York Yacht-Club que dans le cas où plusieurs clubs posent candidature, ils puissent se sélectionner entre eux avant d’affronter le détenteur de l’aiguière d’argent.

Intérieur FranceRemarquablement construit en trois plis d’acajou, la structure de France n’a pas souffert malgré les intempéries pendant 20 ans. Photo @ Les amis du France

Marcel Bich se tourne vers l’architecte marseillais André Mauric couronné par le succès des Challenger et Super Challenger, un half-tonner à bouchains (déjà !). Mais auparavant, il commande à Britton Chance un 12 Mètre JI, Chancegger qui va permettre de mettre au point le voilier français. D’abord installé à Hyères, puis à La Trinité, le défi français rassemble trois équipages complets avec trois barreurs : Louis Noverraz, Poppie Delfour et Jean-Marie Le Guillou.

Le 21 août 1970, France affronte Gretel II, le voilier australien de Sir Franck Packer. Première défaite malgré une bonne entame et Louis Noverraz est alors remplacé par Poppie Delfour qui s’incline lui aussi malgré une course très serrée. Louis Noverraz revient pour la troisième manche sans succès. Marcel Bich décide alors de prendre la barre tandis qu’Éric Tabarly est à la navigation.

Une brume à couper au couteau n’aurait pas dû permettre au Comité de Course de lancer le départ, car au final France se perd dans la brume quand le voilier australien fait du « homing » gonio sur son bateau assistance mouillé à quelques mètres de la ligne d’arrivée…

France en 1977France est l’un des seuls 12mJI à avoir participé à trois éditions de la Coupe de l’America, en 1970, 1974 et 1977.Photo @ Archives Bruno Troublé

Le défi boiteux de 1974

Le Baron Bich ne se décourage pas et confie au Danois Pol Elvström le soin de mener le défi de 1974. Avec Constellation, Chancegger et France, le champion olympique écarte progressivement les équipiers français puis renvoie les deux 12 M JI en France : un coup de vent dans le canal de Kiel va démâter puis couler le plan Mauric !

La guerre est déclarée entre les Scandinaves et les Français qui ne peuvent que constater leur mise à l’écart : ils finissent par convaincre le Baron Bich qui arrête la construction de France II et confie la barre de France à Jean-Marie Le Guillou, spécialiste du Soling.

France doit affronter les Australiens de Southern Cross, un dessin de Bob Miller (plus tard rebaptisé Ben Lexcen) redoutable. Malgré de bons départs, le plan Mauric n’arrive pas à tenir la cadence et perd ses quatre matches d’affilée. Mais le Baron Bich annonce déjà qu’il sera de nouveau sur la ligne de départ en 1977…

Troublé à la barre de FranceBruno Troublé à la barre de France III en 1980 aux côtés du Baron Bich.Photo @ Archives Bruno Troublé

Une troisième chance pour France

André Mauric avait déjà conçu un nouveau 12 M JI en 1974, mais il n’avait pas vu le jour à cause de l’intermède danois. Le Marseillais est en pleine effervescence : il a dessiné le half-Tonner Impensable (d’où seront tirés les moules du First 30), le ¾ tonner Tadorne (premier voilier IOR au gréement fractionné), 33 Export, Kriter V et Kriter VIII, Neptune et Pen Duick VI pour la Whitbread, la Course autour du monde en équipage !

Mais en trois ans, les 12 Mètre ont bien évolué et les membres du défi français modifient sensiblement les plans d’origine ! Le vieux Constellation lui tient tête… Et Bruno Troublé fait tellement bien marcher France qu’il est envoyé lui aussi à Newport, pour participer aux sélections.

Face à Australia, toujours conçu par Ben Lexcen, France ne peut que l’inquiéter sans jamais arriver à le dépasser : après quatre manches, le défi français est éliminé. Mais Marcel Bich ne décroche pas puisqu’il fait construire France III pour la Coupe de l’America 1980.

France sert de lièvre à Hyères puis est remisé avant d’être prêté à un défi genevois qui se prépare pour 1987 sans aboutir… Le baron Bich se retire alors après quatre tentatives infructueuses…
Pavillon FranceUn pavillon qui flotte au vent pour annoncer un nouveau défi français à l’issue de la prochaine Coupe de l’America qui débute le 7 juillet prochain avec la Louis Vuitton Cup ?Photo @ Les Amis du France