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La Route du Rhum 2010 au jour le jour / J6

Derrière le front… ça cogite !

  • Publié le : 06/11/2010 - 00:01

> Le fait du jour

Tempête sous un crâne - derrière le front, ça cogite...

Les leaders de la Route du Rhum ont enfin franchi le front qui balayait l'Atlantique Nord. Passage toujours stressant, avec vent fort, pétole, vent qui rentre à nouveau et qui tourne, mer croisée, bouffes et nuages noirs - il faut veiller au grain. Et maintenant, au Nord comme au Sud, ça glisse, ça file vers l'arrivée sous une bonne brise de Nord-Nord-Est ? Presque. Car les alizés sont désorganisés par des petites dép' tropicales nerveuses. Et les cartes météo promettent une vaste zone empétolée près du but. Entre brutalité et molesse, la fin de course s'annonce rude...

Rhum 2010 : la météo pour la nuit du dimanche7 au lundi 8 Situation peu évidente pour la nuit de dimanche à lundi : du vent faible au Nord-Est de la Guadeloupe, une tempête tropicale non loin dans le Nord-Ouest... Jusqu'au bout, la météo va dicter sa loi ! (Cliquez pour agrandir). Photo © Www.Geovoile.Com (La Route du Rhum-La Banque Postale 2010) Alors, oui, en monocoque, les skippers - qui n'ont pas droit au routage - s'usent les yeux sur les fichiers météo, guettent le petit phénomène vicelard en maraude avec ses 40 noeuds cinglants - et surveillent l'écoeurante mélasse qui risque de venir gâter les dernières gorgées du Rhum. En multi, les routeurs à terre font de même, tandis que les skippers des géants cherchent à anticiper tout ce qui pourrait les mettre en difficulté. <C'est compliqué, raconte Franck Cammas, plus que jamais leader de la course, le vent est très changeant, je viens de passer de 18 à 30 noeuds, on ne sait pas ce qu'il faut mettre comme voile ! Je suis un peu fatigué...>

Le mot est lâché : la fatigue est là.

Franck Cammas toujours : <Je ne vais pas pouvoir me reposer, je vais devoir manoeuvrer encore. Je n'ai pas vraiment conscience de m'être endormi réellement depuis le début de la course.> Roland Jourdain, toujours meneur des 60 pieds IMOCA, met lui aussi un peu moins de jovialité dans son débit : <J'ai eu des bricoles, des petits énervements. Je ne suis pas passé loin de la correctionnele avec un départ au lof qui s'est bien résolu. L'ambiance sous-marine s'est calmée, mais il reste des grains, donc il faut être vigilant. On va mettre plus de toile. Mais moins de vent et plus de toile, ça peut être galère...>

Les conditions sont difficiles, les concurrents sont acharnés, pas moyen de lever le pied.

En classe Ultime, la chasse au Cammas est ouverte... mais Franck résiste : en fin de matinée, ce samedi, les trois premiers allument à plus de 26 noeuds ! Derrière Groupama 3, sur la même option Sud mais plongeant soudain sous la route - son routeur, Jean-Yves Bernot, a-t-il vu quelque chose, ou bien ont-ils de toute façon décidé qu'il fallait tenter une autre voie plutôt que de suivre Groupama ?-, Francis Joyon (Idec) a repassé la surmultiplié depuis hier. Mais Thomas Coville (Sodebo) a lui aussi le géant vert dans son viseur et fond sur lui : 300 milles d'avance, puis 289, puis 278, puis 260, puis 235 ce samedi à 11h40.

Coville : <Je marche régulièrement entre 26 et 33 noeuds, l'écoute de gennaker à la main, debout au milieu du cockpit, sous pilote. Il faut vraiment réguler sous les rafales, mais sans trop choquer non plus : après, il faut reprendre l'écoute au winch !> Lui semble plutôt en forme : <La fin va être compliquée, il va se passer encore beaucoup de choses. Moi, je me bats jusqu'au bout, j'ai toujours fait comme ça, et c'est comme ça que ça m'amuse !>

Thomas Coville à l’attaque Ayant négocié le front froid qui balayait l'Atlantique, Thomas Coville peut maintenant attaquer au portant pour tenter de reprendre du terrain à Franck Cammas, avant une arrivée peut-être un peu compliquée. Photo © Sodebo Thomas doit absolument profiter au maximum de ce flux bien ventilé de Nord-Nord-Est, même s'il est irrégulier : cette zone mollassonne qui gonfle lentement au Nord des Antilles peut redistribuer les cartes. Voire - un peu trop tôt pour le dire - faire tamponner une partie de la flotte pour un nouveau départ. Et son contournement pourrait bénéficier à Sodebo. Beaucoup de conditionnel, de <si>, de <peut-être>, d'incertitudes. La tension va monter. Il va falloir rester calme, lucide, être physiquement d'attaque et psychologiquement solide pour ce final éprouvant.

Pour l'instant, les IMOCA n'en sont pas là : ils déboulent cap au Sud-Ouest dans ce même flux de Nord-Nord-Est, dévalent, surfent, dans une mer pas toujours facile, encore croisée et pas bien rangée, mais alignent des vitesses qui leur ressemblent - de 18 à 24 noeuds au gré des rafales. Veolia ne lâche pas l'affaire, <Bilou> gardant à plus de 40 milles trois concurrents très proches : Armel Le Cléac'h (BritAir), Vincent Riou (PRB) et Jean-Pierre Dick (Virbac-Paprec 3), qui se tiennent en 205 milles. Mais Kito de Pavant (Groupe Bel), lui, a dû abandonner cette nuit sur avarie d'axe de vérin de tête de quille.

Quant aux deux Sudistes de la bande, ils avancent à 13-14 noeuds dans des vents modérés - et Arnaud Boissières (Akena Vérandas) tient toujours tête à Michel Desjoyeaux (Foncia) : <J'ai un bateau blanc par mon travers, raconte "Cali" ravi. Je suis mieux placé que lui, mais je le vois de mieux en mieux !>

Michel Desjoyeaux dubitatif Mich'Desj' le reconnaît : il ne sent pas en phase avec la météo. Photo © Yvan Zedda (Foncia) Le Professeur, lui, est est moins enjoué que son voisin d'océan : <Côté trajectoire, c'est pas là qu'il fallait être manifestement, j'en suis maintenant convaincu, en vient à avouer Mich'Desj', ce qui ne lui ressemble guère. J'ai perdu pas mal de temps dans le contournement de l'anticyclone, plus que je ne pensais. Devant nous, ça ne veut pas s'ouvrir, ça se complique même. C'est là-haut que ça passera, c'est maintenant une certitude.> Desjoyeaux défaitiste ? Bizarre. <Nous allons avoir quelques jours sympas et après, une grosse zone sans vent dont il va falloir se sortir. Ça ne va pas être facile.> Desjoyeaux presque résigné ? Curieux.

D'autant que Boissières, lui, est dans un état d'esprit opposé : <Quand tu regardes le bazar qu'il va y avoir à 1 000 milles de l'arrivée, ça engage plutôt à être vers le Sud. J'y crois à fond, sinon je ne serai plus le même. Il va y avoir des moments bien, d'autre moins bien, mais il faut y croire !> Question : qui a raison, qui bluffe, qui s'illusionne ? Réponse... dans quelques jours.

Franck-Yves Escoffier au-dessus du panier A l'attaque ! Loin en tête des Multis 50, heureux de sa place et de sa course, Franck-Yves Escoffier ne se laisse pourtant pas aller : Photo © Afp Finalement, il n'y a que chez les Multis 50 que le leader est serein, heureux, décontracté. Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou 3) - l'autre protégé du routeur-météorologue Jean-Yves Bernot avec Francis Joyon - démontre toute l'étendue de son talent, lui qui talonne sans complexe les géants avec son <petit> plan VPLP. Serein, mais batailleur, accrocheur, déterminé. <Ne vous trompez pas ! lançait-il voici peu. Si je suis là, c'est que je me bats. Tout le temps !> Depuis l'avarie de Lionel Lemonchois, qui, sur Prince de Bretagne, lui damait le pion par la face Nord, Escoffier a en tout cas renoué avec l'ambiance de ses courses précédentes : lui (loin) devant, et tous derrière. Cela dit, Lionel n'abdique pas. Il vise le podium et l'a clairement fait savoir. <Pendant que le pilote se concentre sur la barre, moi, je me concentre sur l'échiquier !>

En Class40, Thomas Ruyant (Destination Dunkerque) emmène toujours un paquet groupé de régatiers accrocheurs, Samuel Manuard (Vecteur Plus), Yvan Noblet (Appart City), Damien Grimont (Monbana) et Jorg Riechers (Mare.de), tous en 20 milles, tous autour de 10 noeuds, horloges bien réglées, machineries au point, skippers d'attaque au taquet. Et Troussel, son option Sud ? Nicolas pointe à la 14e place, emmenant dans son sillage une douzaine de concurrents - visiblement, la vérité, dans cette classe, était au Nord.

Ce qui est nouvellement - et provisoirement ?- aussi le cas en Classe Rhum : Andrea Mura (sur son 50 pieds Felci), au Sud, a laissé son leadership à Yves Le Chatelin (plan Lombard de 13,50 mètres) et Charlie Capelle (trimaran Greene de 12 mètres), eux sur la face Nord.

Oui, cette Route du Rhum aura plus que jamais été marquée par ce manichéisme, cet antagonisme, ce choix cornélien. Nordistes contre Sudistes : plus qu'une guerre de Sécession, un combat pour la succession de Lionel Lemonchois (tri ORMA), Roland Jourdain (60 IMOCA), Franck-Yves Escoffier (Multi 50) et Phil Sharp (Class40), vainqueurs en 2006. <Bilou> pourrait bien réaliser un beau doublé - et Escoffier un fabuleux triplé.


> Les classements du jour (06 novembre, 11h40)

Ultime
1. Franck Cammas, Groupama 3.
2. Thomas Coville, Sodebo.
3. Francis Joyon, Idec.

60 IMOCA
1. Roland Jourdain, Veolia Environnement.
2. Armel Le Cléac'h, Brit Air.
3. Vincent Riou, PRB.
Abandon : Kito de Pavant (Groupe Bel), avarie de tête de quille.

Multi 50
1. Franck-Yves Escoffier, Crêpes Whaou 3.
2. Yves Le Blevec, Actual.
3. Philippe Laperche, La Mer révèle nos Sens.

Class40
1. Thomas Ruyant, Destination Dunkerque.
2. Sam Manuard, Vecteur Plus.
3. Yvan Noblet, Appart City.

Classe Rhum
1. Pierre-Yves Chatelin, Destination Calais.
2. Charlie Capelle, Acapella.
3. Andrea Mura, Vento di Sardegna.


> La phrase du jour

Marc Guillemot, Safran (60 IMOCA) : <Je suis entré en collision avec quelque chose, j'ai cassé mon hook de safran. J'avais 36 noeuds de vent, le safran s'est soulevé, le bateau est parti à l'abattée, a empanné. J'ai fait un vrac comme je n'avais encore jamais fait. A l'extérieur, j'avais une ou deux voiles que je ne rentre jamais parce c'est compliqué. Avec le bateau à moitié dans l'eau, j'ai vu partir mon gennaker. J'étais à cheval sur ma colonne pour reprendre ma bastaque, mais il était hors de question de le rattraper parce que c'était un coup à partir avec lui. Ce n'est pas grave, je ne vais pas pleurer. C'est juste rageant, je me sentais bien, le bateau bien en forme. Suis un petit peu désabusé, mais pas abattu.>

> Le chiffre du jour

44 noeuds : c'est le vent le plus fort qu'a connu Thomas Coville peu après le passage du front. <C'est ça que je suis venu chercher, a déclaré Tom peu après, déboulant au portant, mais je ne pensais quand même pas qu'il y aurait autant de vent !>

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