Actualité à la Hune

Carte blanche à Denis Horeau

Le magicien nous a quittés

En 24 heures, Armel Le Cléac’h a encore perdu près de cent milles sur Alex Thomson. Et l‘hémorragie pourrait continuer, Banque Populaire affrontant une bulle anticyclonique au large du Sud du Brésil pendant qu’Hugo Boss cravache ainsi que, beaucoup plus Sud (au niveau des Malouines), le Maître CoQ de Jérémie Beyou. Toujours dans le Pacifique, le trio Dick-Le Cam (désormais 5e) et Eliès se resserre. En queue de peloton, l’Irlandais Enda O’Coineen fait route vers l’île Stewart au Sud de la Nouvelle-Zélande pour un check-up complet de Kilcullen Voyager-Team Ireland avant d’affronter le Pacifique, arrêt qu’envisage aussi d’observer Sébastien Destremau (TechnoFirst-faceOcean). Lorsque tous ses marins rentreront aux Sables-d’Olonne, ils ne croiseront plus la silhouette de Thierry Vernhes, indispensable cheville ouvrière de l’accueil des centaines de milliers de spectateurs, disparu le 23 décembre dernier et qui était encore à la manœuvre avant le départ. Un proche de l’ancien directeur de course du Vendée Globe, Denis Horeau, qui rend hommage au professionnel talentueux et à l’homme de – grand – cœur.
  • Publié le : 29/12/2016 - 07:26

Hugo BossSportivement, le retour d'Alex Thomson pimente cette remontée de l'Atlantique. Mais à terre, la tristesse est de mise avec la disparition de Thierry Vernhes, un des grands artisans du succès populaire de l'épreuve.Photo @ Cleo Barnham/Hugo Boss/Vendée Globe

Le 6 novembre dernier, 29 skippers prenaient le départ de cette 8e édition du Vendée Globe. Un succès international, souligné par des chiffres de fréquentation jamais atteints : plus d’un million de personnes venues aux Sables pour saluer les skippers. Thierry Vernhes était le grand artisan de l’accueil de ces foules du Vendée Globe aux Sables-d’Olonne depuis 2008. Il était l’un des rares experts capable de gérer de tels flux de population, avec les contraintes techniques et de règlements, de sécurité et de contenu, de météo. Grâce à Thierry, chaque Vendée Globe réunissait des foules concentrées, respectueuses, passionnées, capables d’attendre des heures sans aucun incident, avant de fouler, enfin, le ponton. Puis de toucher, peut-être, l’étrave d’un bateau. Et de rêver, sûrement, le nez accroché par la hauteur du mât et la taille du navire. Il nous a quittés le 23 décembre dernier, à 56 ans, des suites d’une maladie fulgurante. Aucun départ, aucune arrivée de course ne seront plus comme ceux que nous avons, tous, vécus avec lui.

Volvo SkiLe Volvo Ski Show : parmi les acrobates en l'air se trouve Thierry Vernhes !Photo @ Jean-Marc Favre

Années 1970. Les stations de ski font le plein. Les nouvelles glisses arrivent et leurs saltimbanques cartonnent. Un groupe de sportifs d’Annecy et de la région établit son terrain de jeu sur les rives du lac et sur les pentes voisines. Ski nautique, ski alpin… la glisse est omniprésente. Et la «déconne» à chaque virage, avec acrobaties, bosses, sauts périlleux avant et arrière, et toutes les figures possibles et inimaginables. A Val-Thorens et au-delà, ces amuseurs publics font recette. Ils créent leur premier groupe de cascades sur ski, les «Virolins». Rapidement, leur réputation grandit de station en station. Le succès de la formule les amène à créer «Le Volvo Ski Show» et le «Marlboro Leisure Wear Ski Show», formules semi-pro où se mêlent scénario élaboré, démonstrations, sauts, feux d’artifice : Thierry le joueur en est, bien sûr.

Thierry VernhesThierry Vernhes à gauche, avec Edgar Grospiron (au centre) et le photographe Jean-Marc Favre (à droite).Photo @ Jean-Marc Favre

Années 1980. Club de sport alpin de La Clusaz. Les ados s’y pressent : Raphaëlle Monod et Edgar Grospiron ont 11-12 ans. Ils stagnent en ski alpin, trop rigoureux, et manquent de fun. Un jeune entraîneur leur propose alors la section ski artistique. Au menu : acrobaties et bosses. Avec un credo : prendre du plaisir, s’éclater, rire, s’amuser. C’est une révélation. «Thierry a été l’un de mes deux entraîneurs modèles. Avec lui, j’ai appris la compétition dans le plaisir. Dédramatiser, ne pas se prendre au sérieux, mais progresser. Il fallait sortir du cadre. Ce qui a été la base de ma carrière et l’un des secrets de la réussite.» Fort de ces adages structurants, Grospiron passe en équipe de France, devient médaille d’or olympique à Albertville en 1992. Sur ces mêmes bases, Monod devient vice-championne du monde de ski artistique et de bosses en 1988, puis championne du monde en 1989.

S’ensuivront les multiples vies de Thierry. Toutes marquées par le voyage, la bougeotte et l’envie, irrésistible, d’organiser, de transmettre et de donner. Entraîneur des équipes de France de ski acrobatique, organisateur de coupes du monde, on le retrouve en Guadeloupe pour le premier tournoi ATP aux Antilles, le Tournoi international de Pêche au Gros, le Caribbean Boat Show ; il devient formateur de moyenne montagne, créateur de la Ligue de canoë-kayak et, presque naturellement, organisateur du Merathon de kayak de mer, coordinateur de l’arrivée de la Route du Rhum, de la Mini-Transat… Le ski lui manque et le Mont Tremblant au Québec lui tend les bras. Où il enchaîne la direction des événements de la station, le Trophée Ericsson et le Mondial de ski acrobatique, la Coupe du Canada de vélo de montagne… multiples défis et compétitions sur tout ce qui glisse, et glisse vite.

Thierry VernhesThierry en son terrain de jeu.Photo @ Aurélie Lacaille

L’appel de l’Europe l’emporte. Thierry impose, de nouveau, sa très grande expérience, son professionnalisme, son calme, son sourire énigmatique et toujours bienveillant, qui dit «ne t’inquiètes pas, les solutions existent». Il amène son recul sur les choses et les difficultés dans toutes les grandes organisations sportives, nautiques de ces quinze dernières années. Volvo Ocean Race aux Etats-Unis, en France, en Suède ; Défi Atlantique vers le Brésil ; Solitaire du Figaro ; Grand Pavois de La Rochelle ; Krys Ocean Race  pour les MOD70 de New York à Brest ; Transat des Alizés vers Madère et la Guadeloupe ; Transat 6,50 vers Bahía au Brésil ; Istanbul Europa Race ; motonautisme à Dubaï ; Vendée/Saint-Pétersbourg, Trophée Jules Vernes, Exposition Gitana à Genève et aux Sables-d’Olonne et Vendée Globe, bien sûr. Sa gentillesse, son savoir-faire unique, son sens de l’écoute et sa faculté de ne jamais dire «non» mais «oui» à toute requête en ont fait, durant toutes ces années, notre plus bel allié. Indispensable. Précurseur, Thierry aura inventé «L’Organisation facile» en proposant toujours une solution. Un remède aux doutes pour tout organisateur d’événement, un passeport qualité et harmonie pour ses équipes. Apanage des grands hommes, il fait l’unanimité parmi les milliers de personnes qu’il a croisées.
Sa générosité l’amène également à organiser, avec ses amis les plus proches, marins, champions de ski, musiciens sportifs de haut niveau, de nombreuses compétitions de ski au profit de combats contre les maladies. Glisse au Cœur, au Grand Bornant, avec Isabelle Pochat-Cottilloux, Michael Jones, Alexandre Devoise, Tex, Alessandra Sublet, Edgar Grospiron, Raphaëlle Monod, Flavie Flament, Mike Golding, Yannick Bestaven… sur des skis durant 24 heures en faveur de la lutte contre la mucoviscidose ou au profit de Mécénat Chirurgie Cardiaque.

Glisse au coeurLa générosité de Thierry l’amenait à organiser de nombreuses compétitions de ski au profit de combats contre les maladies à l'image de Glisse au Cœur.Photo @ DR

Dans ses cartons, de nombreux projets dans lesquels s’empilaient idées, destinations, rencontres, dans un faisceau incessant de réseautage bienveillant. Un Salon nautique des trois lacs (Léman, Bourget, Annecy), une course IMOCA vers le Maroc, les Clean Tech à Aix-les-Bains ! Rien ne lui plaisait tant que d’imaginer une nouvelle aventure, faire avancer une idée, mettre en contact, ouvrir notre monde, bouger, croiser, organiser. Créer.

Position Parfaite Fierté d'un père en voyant l'hiver dernier sa petite Meije, six ans, sur ses skis. Position parfaite nous expliquait-il.Photo @ Aurélie Lacaille

Ces dernières années, il nous avait accompagnés, avec son équipe de fidèles, sur les rives du Léman pour imaginer les bateaux de demain avec les écoles d’ingénieur venues du monde entier, pour faire voler les Class C de la Littlecup. Cet été, il nous montrait la photo de sa fille Meije, «en position parfaite», à l’attaque sur ses skis, dans son premier slalom. Ses filles Meije et Silène faisaient du vélo sous la pluie dans la tiédeur du soir lémanique avec leur mère Aurélie. Et toutes riaient aux éclats.

Le ski et la voile au large lui doivent beaucoup. Aucun départ, aucune arrivée de course n’aura plus jamais le même goût pour nous tous, Thierry.

Thierry VernhesThierry, l'été dernier, sur les bords du lac Léman. Il nous a quitté le 23 décembre dernier à 56 ans.Photo @ Johanna Contin

Classement jeudi 29 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 5 346 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 194 milles du premier

3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 1 323 milles       
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 2 045 milles
5.       Jean Le Cam (Finistère Mer Vent), à 2 195 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.