Actualité à la Hune

TRANSAT JACQUES VABRE

Lemonchois-Stamm, les cadors complices

Lionel Lemonchois et Bernard Stamm (Prince de Bretagne) vont être à la bagarre pour le classement dans la catégorie Ultim de cette Transat Jacques Vabre. A eux deux, qui font équipe pour la première fois, le palmarès est aussi long que des éphémérides. Rencontre sans sciure de mots avec ces caciques vraiment complices recherchant toujours le piment dans leurs vies.
  • Publié le : 04/11/2017 - 00:01

Lionel Lemonchois et Bernard StammLionel (à gauche) et Bernard (à droite) se connaissent depuis 1995, année où il avait participé à la Mini-Transat.Photo @ Alexis Courcoux
Voilesetvoiliers.com : Cent dix ans à vous deux, cela fait un bon paquet de milles avalés, non ?
Lionel Lemonchois :
C’est rude comme entrée en matière ! Je n’y pense pas car je considère que ce n’est pas fini. Cela sera peut-être sur d’autres supports mais ma vie sera toujours sur l’eau. J’aurai 58 ans à la fin du mois et j’arrive encore à tirer sur les ficelles.

Bernard Stamm : J’ai des souvenirs mais en allant en mer, je ne pense pas à tout ce que j’ai fait auparavant. Être présent sur cette transat est avant tout une opportunité et surtout un privilège. Je ne vais donc penser qu’à ça.

Voilesetvoiliers.com : A terre, vous y pensez quand même, à votre vie de marin ?
L.L. :
Bien sûr, de temps en temps, mais cela reste des souvenirs ponctuels. Un truc qui s’est passé sur telle ou telle course. Avec tel bateau ou telle personne. En tous les cas, ce n’est jamais de la nostalgie. Il y a eu évidemment des mauvais moments, mais on a tendance à les oublier. C’est sans doute l’une des caractéristiques de notre métier, avec nos tempéraments, nous ne gardons que les bons instants.
B.S. : Moi, je pense à certains événements en me demandant comment je pourrai faire pour y retourner. Notre métier est génial pour ça. Les mauvais moments finissent par s’estomper. Et ils deviennent de moins en moins mauvais avec le temps. À l’inverse, les bons instants ont tendance à être encore plus magnifiés.

Etrave Prince de BretagneLionel Lemonchois et Bernard Stamm, en vieux complices, souhaitent avant tout amener leur bateau de l’autre côté, en ayant exécuté une jolie trace. Photo @ Alexis Courcoux
Voilesetvoiliers.com : Pratiquez-vous un métier à risques ?
L.L. :
Oui, évidemment, mais monter dans sa voiture et traverser la France peut être aussi dangereux. Il ne faut pas y penser. Je crois que j’ai toujours pris des risques parce que cela fait partie du piment de la vie. Cela donne plus de valeur à ce que l’on fait tout en sachant qu’il ne faut pas faire n’importe quoi. Et il y a aussi les risques financiers et Bernard peut en parler mieux que moi… il est quand même allé un peu loin dans ce sens-là.
B.S. : Avec les engins que nous avons et les évolutions technologiques actuelles, il y a peu d’accidents. Cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu un gros problème avec la disparition de l’un de nos amis. Si on se fait mal, c’est au dos, on se pète une côte ou on se tape une tendinite.

Voilesetvoiliers.com : Vous êtes des sportifs de haut niveau mais vous considérez-vous comme de bons artisans amoureux de la belle ouvrage ?
B.S. :
J’ai construit quelques-uns de mes bateaux. J’ai donc été artisan, chef d’entreprise, avant d’être sportif. En général, il faut savoir s’entourer de bonnes personnes.
L.L. : Quand on aime la compétition, on est forcément perfectionniste. Même un footeux prend soin de ses chaussures. Le côté technique nous passionne. La création, la mise au point. Et puis on n’est jamais seul. L’humain entre en ligne de compte. Avoir des résultats, c’est tout un ensemble de choses.

Bernard Stamm et Lionel LemonchoisLes décisions de choix stratégiques seront prises en commun, les chances de mutinerie semblant limitées.Photo @ Alexis Courcoux
Voilesetvoiliers.com : Vous avez pratiqué de nombreux supports, lequel vous a le plus passionné ?
L.L. :
Le multicoque reste le bateau le plus excitant. L’engin le plus rapide, le plus aérien. Traverser l’Atlantique en huit jours reste complètement magique. On a vraiment réduit les distances sur la planète avec ces bateaux. Et ce n’est pas fini.
B.S. : J’ai d’abord transporté du plomb. C’était avec mon Mini ou mes IMOCA. Il fallait que je les fasse courir, que je les rembourse car j’étais souvent en manque de budget. Et cette recherche demande beaucoup de temps. La première fois en multi, cela a été pour moi un hasard. C’était en 2005 avec Bruno Peyron sur Orange II, lors du Trophée Jules Verne. Et là, tu te dis que ce sont les bateaux les plus extraordinaires.

Voilesetvoiliers.com : On reparle donc de souvenirs… C’est là que vous vous rencontrez la première fois ?
L.L. :
Non, on s’était croisé avant sur la Mini-Transat 1995. L’histoire avec Orange II est une belle histoire. Une belle équipe de quatorze personnes. Avec plein de gaziers intéressants. De grosses personnalités, un skipper de renom qui était un vrai manager. En plus, il y avait de vrais moyens. À l’époque, c’était le plus gros bateau existant. Cette histoire-là, je veux bien y penser devant ma cheminée quand je serai plus vieux.
B.S. : Au départ, je me demandais si j’étais la bonne personne. Surtout que je remplaçais quelqu’un au pied levé comme barreur. Il a fallu que je rentre dans l’histoire assez rapidement. Comme nous étions quatorze, chacun avait sa spécialité. Lionel était barreur et chef de quart, il y avait des régleurs, des numéros un… Rien à voir avec l’exercice que nous allons vivre dans les prochains jours.

Prince de BretagneLa configuration du trimaran de Lionel Lemonchois date de 2012. Face à leurs deux concurrents géants de la Classe Ultim, Sodebo Ultim’ et Maxi Edmond de Rothschild, Lionel Lemonchois et Bernard Stamm savent que leurs chances de victoire sont plutôt limitées.Photo @ Alexis Courcoux
Voilesetvoiliers.com : Vos routes se séparent ensuite…
L.L. :
On s’est retrouvé sur le Tour de France à la Voile, il y a trois ans. Il y avait un Diam 24 Prince de Bretagne et le Cheminées Poujoulat de Bernard. Mais on suivait nos parcours respectifs. La voile reste un petit milieu. J’ai bien sûr suivi ses courses victorieuses, la Velux 5 Oceans en 2007, c’est quand même le seul mec qui a traversé l’océan Indien en T-shirt (Stamm avait oublié d’embarquer ses vêtements polaires lors de la première étape entre Bilbao et Fremantle, ndlr) ou la Barcelona World Race en 2015 avec Jean Le Cam. Ou encore le record du Trophée Jules Verne en avril dernier, alors qu’il était de l’équipe de Francis Joyon sur Idec Sport. Et comme on ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à tout ce qui tourne autour de la voile… on suit les copains.
B.S. : Moi, je suis toutes les courses, regardant comment les gens s’y prennent avec les engins qu’ils ont. J’avais bien sûr apprécié sa victoire sur la Route du Rhum en 2006

Voilesetvoiliers.com : Quels sont les atouts de votre partenaire sur cette Transat ?
L.L. :
J’apprécie chez Bernard son calme. Sachant qu’il faut toujours se méfier de l’eau qui dort. Son expérience et donc ses compétences. C’est déjà pas si mal, non ?
B.S. : Lionel est calme aussi. Mais nous devons être tous les deux des faux calmes. Sinon il a la connaissance de ce genre de bateaux. Comme c’est un passionné, nous y allons pour les mêmes raisons.

VolageLéger et malgré tout puissant, l’attention sera de rigueur à la barre du Prince de Bretagne. Mais les marins savent où placer le curseur.Photo @ Alexis Courcoux
Voilesetvoiliers.com : Vous êtes joueurs ?
B.S. :
C’est notre côté ado. Mais il y a des conneries qu’on va essayer d’éviter de préférence. Le multi, c’est stable à l’envers donc on va essayer de rester dans le bon sens. S’il y a des opportunités, on va sauter dessus. Ce Prince de Bretagne est un peu un karting par rapport à Idec Sport (à bord duquel il a battu le Trophée Jules Verne l’hiver dernier, ndlr). Il est vraiment léger avec quand même beaucoup de puissance. Ces réactions sont donc vives et il faut être vigilant. Et puis, tout le monde a ses limites. Le curseur, c’est le point où les choses peuvent encore bien se passer. Avec les différentes fortunes de mer que nous avons vécues, on sait où placer ces points.
L.L. : Cela reste du sport et donc un jeu. On est avec des beaux bateaux, qui vont très vite. Il faut se positionner sans faire n’importe quoi. C’est de l’intellect avec un peu de physique et bien sûr de la passion. Il faut que l’on reste lucide au départ de cette transat. On est que trois concurrents dans la série Ultim, dont deux qui font plus de trente mètres, surpuissants. Avec notre petit bateau de vingt-quatre mètres, la gagne ne va pas être facile. À moins de grosses erreurs de leur part, mais ce n’est pas leur genre ou de casse que l’on ne souhaite pas. Pour les choix de route, nous avons suffisamment d’expérience pour nous accorder. Après, c’est le chef qui décide.