Actualité à la Hune

Route du Rhum

Les légendes du Rhum

  • Publié le : 23/11/2014 - 23:46

Six multicoques, quatorze monocoques, la Classe Rhum réinventée par Pen Duick pour remplacer les moult catégories précédentes qui ne représentaient plus grand chose en terme de compétition et de plateau, a retenu toute l’attention par sa diversité et par sa pluralité : des voiliers de légende, des skippers mythiques, des passionnés et surtout des amateurs qui ont su insuffler une brise d’aventure, de poésie et d’histoire. Du duel légendaire de la première édition de la Route du Rhum en 1978, aux combats amicaux que se sont livrés les quatorze solitaires encore en course, le synopsis est toujours aussi attrayant…

 

Kriter VLe célèbre Kriter V de Michel Malinovski n’aura pu atteindre les Antilles suite à plusieurs problèmes techniques imposant une escale à La Corogne. Photo @ Arthus Boutin

 

1978 reste dans les annales de la voile au même titre que le premier tour du monde en solitaire de 1968, la victoire des Australiens sur la Coupe de l’America en 1983, la médaille d’or de Serge Maury en Finn lors des Jeux Olympiques de 1972 ou le record de la traversée de l’Atlantique par Éric Tabarly en 1980… La victoire d’un petit trimaran jaune mené par le Canadien Mike Birch, battant sur le fil le grand cigare de Michel Malinovski après 23 jours 7 heures de mer marque non seulement un pan de l’histoire par cet incroyable écart de 98 secondes, mais surtout annonce le développement des multicoques océaniques. D’abord avec l’école américaine représentée par Walter Greene, qui a mis en exergue la légèreté et la construction en composite West-System…

 

La fin des grands monocoques
L’OSTAR, la seule transat en solitaire organisée depuis 1960, marquait le règne des monocoques de plus en plus grands : Vendredi 13, un voilier dessiné par Dick Carter de 39 mètres et 35 tonnes mené par Jean-Yves Terlain pour une deuxième place en 1972 ; Club Med, l’immense navire de 72 mètres sur plans Michel Bigouin qui finit deuxième à Newport aux mains d’Alain Colas (mais classé 5e pour aide extérieure à Terre-Neuve). Alors quand Michel Étévenon crée la route du Rhum en 1978 pour contrer les Anglais qui réduisent la taille des bateaux participant à l’OSTAR, Michel Malinovski fait dessiner un monocoque de 21 mètres, Kriter V spécialement adapté à ce nouveau parcours transatlantique : le grand cigare noir s’incline devant une minuscule araignée jaune…

 

JP FrocJean-Paul Froc a longtemps tenu tête aux grand monocoques mais a décroché dans les alizés musclés : il finit le parcours de 3 542 milles avec une demie journée d’avance sur le temps de Mike Birch en 1978. Photo @ Pen Duick

 

Mais le Rochelais ne lâche pas prise : il reste persuadé que les grands monocoques effilés sont les plus aptes à s’imposer sur ce tracé alternant coups de vent et alizés. Kriter VIII avec ses 23 mètres pour 3,80 mètres de large et 13 tonnes de déplacement est incontestablement une magnifique machine à remonter le vent, mais ne peut rivaliser avec la nouvelle génération de multicoques : il termine certes premier monocoque mais dixième au scratch ! Et lorsque Pierre Lenormand en reprend la barre quatre ans plus tard, il ne pointe son étrave à Pointe-à-Pitre qu’à la douzième position… Et en 1990, Patrick Morvan sous le nom de Dix de Lyon se classe 14e, loin derrière le premier monocoque version IMOCA que mène Titouan Lamazou après son Vendée Globe victorieux !

 

Un goût de déjà vu
Alors pour cette dixième édition, quand sur la ligne de départ se retrouvaient Kriter V, Kriter VIII, mais aussi deux sisterships d’Olympus Photo (Acapella et Groupe Berto, ex-Friends & Lovers), le match s’annonçait palpitant comme une revanche du temps et du combat mono-multi qui avait fait vibrer le monde de la voile dans les années 80… Surtout que se mélangeaient aussi des multicoques de croisière plus ou moins véloces (Ensemble pour Entreprendre, Komilfo, Ortis), des croiseurs rapides (Groupe Guisnel un Sydney 60, Rhum Solitaire un First 40.7, Neste Oil et Tradysion Gwadloup de vieux Pogo40, Destination Calais un RM 1350) et des 50 pieds Open à l’âge plus ou moins canonique (Défi Martinique, Défi Cat, Vento di Sardegna) ainsi que l’ancien Let’s Go de VDH (Wasa 55) et un «vieux» monocoque de 60 pieds.

 

AneoLa navigatrice morbihannaise a profité de la Route du Rhum pour amener son trimaran de 50 pieds aux Antilles où elle entame une saison de charter. Photo @ Jean-Marie Liot

 

Seul à dénoter dans ce panel aussi varié qu’éclectique, le trimaran d’Anne Caseneuve (Aneo) qui aurait pu comme les multicoques «vintage», intégrer la classe des Multi50 avec Delirium, Nootka, Un monde sans sida ou PiR2… Si la navigatrice passait le cap Finisterre sans encombre, elle était quasi certaine d'avoir course gagnée et ses concurrents n’étaient pas trop friands de cette victoire annoncée, surtout que tous les bateaux de la Classe Rhum étaient classés dans la même catégorie, où se retrouvaient des marins d’exception comme Sir Robn Knox-Johnston (le premier solitaire autour du monde sans escale en 1968), Patrick Morvan (double recordman de la traversée de l’Atlantique), Charlie Capelle et son magnifique trimaran sauvé des eaux par trois fois, Luc Coquelin qui entamait sa cinquième Route du Rhum…

 

Des escales, une dorsale, un coup fatal
Le match a débuté plutôt brutalement avec un bon coup de vent à Ouessant qui a incité Charlie Capelle à se refugier à Saint-Quay Portrieux pour laisser passer le mauvais temps et a provoqé plusieurs abandons ou escales techniques. D’entrée de jeu, le tenant du titre italien partait seul sur l’orthodromie quand tout le reste de la flotte plongeait vers le Sud. Quelque jours plus tard, Andrea Mura s’enferrait dans l’anticyclone des Açores quand Anne Caseneuve débordait Madère et touchait les alizés : plus rien ne pouvait l’arrêter jusqu’à Pointe-à-Pitre…

 

Robin Knox-JohnstonL’arrivée de Robin Knox-Johnston à Pointe-à-Pitre a été saluée par tous les marins de la Route du Rhum et le public enthousiaste de la Guadeloupe !Photo @ Pen Duick

 

Petits trimarans et grands monocoques ont bataillé ferme pour se retrouver au contact au large des Canaries : qui de Jean-Paul Froc sur le sistership d’Olympus Photo ou de Wilfrid Clerton sur l’ex-Kriter VIII allait l’emporter ? A moins que ce soit le 60 pieds du doyen britannique Sir Robin Knox-Johnston ou l’Italien revenu du diable-vauvert ? Le 50 pieds Open d’Andrea Mura s'est logiquement détaché dans ces alizés puissants alors que le vainqueur du Golden Globe Challenge de 1968 du haut de ses 75 ans débordait l’ancien «monomaran» de Michel Malinovski… Et on attend avec impatience la prochaine édition où Loïck Peyron a promis de revenir sur son petit trimaran Happy et où nombre de Oldies pourraient se remettre en route pour cette transat mythique !

 

Robin Knox-JohnstonA 75 ans, Sir Robin n’a pas annoncé sa retraite : sera-t-il encore présent pour les quarante ans de la Route du Rhum, lui qui y avait déjà participé en 1982 sur un catamaran ?Photo @ Pen Duick