Actualité à la Hune

Mini-Transat 2013 - Interview du Directeur de course

Denis Hugues : «Traverser l'Atlantique en solo, ce n'est pas anodin !»

  • Publié le : 14/10/2013 - 00:01

Denis HuguesSavoir concilier les impératifs sécuritaires et administratifs avec l’esprit Mini, fondé sur la solidarité des gens de mer, tel est le rôle du directeur de course de la Mini Transat…Photo @ Jacques Vapillon (Mini-Transat)

Gravement accidenté à 20 ans, Denis Hugues n’a depuis plus l’usage de ses jambes, ce qui ne l’a pas empêché de naviguer, de traverser l’Atlantique en solo et en course, de construire un voilier de croisière de 12 mètres, de gagner la Transat des Alizés avec d’autres handicapés, d’organiser trois Mini-Transat, puis de devenir directeur de course pour les Classe 40, les Figaro, les IMOCA et les Minis… Un parcours étonnant pour un marin atypique qui va donner cette semaine le départ de la Mini 2013, de Douarnenez à Pointe-à-Pitre, via Lanzarote.


voilesetvoiliers.com : Denis, qu’est-ce qui t’a incité à te tourner vers la voile, et particulièrement vers la Mini-Transat ?
Denis Hugues : J’étais un aimable plaisancier qui aimait la mer et les bateaux. C’est une rencontre, avec Jacques Viau qui m’a proposé de faire la Mini Transat : je ne savais même pas ce que c’était ! Il avait déjà couru en 1981 et 1983 sur un Surprise coupé (Nakki). A cette époque, il y avait un classement pour les équipages en double et nous avons trouvé un financement sur un bateau de «pré-série» (Grain de Poussière) : c’était une catastrophe ! Très mal construit à côté de Marseille au point que nous avons dû refaire un chantier aux Sables-d’Olonne. Certains nouveaux bateaux de série étaient déjà des prototypes déguisés… On a tout de même pris le départ de Concarneau pour finir 13e aux Canaries avec douze heures de retard. Et puis on a démâté lors de la deuxième étape et le mât a fait un trou dans la coque : on a coulé car les réserves de flottabilité étaient en fait les poubelles du chantier !

V&V.com : Et tu as continué en solitaire…
D.H. : Le classement en double a été supprimé à partir de l’édition suivante. Je devais donc partir en solo… Mais en remontant le bateau pour le départ, j’ai eu un problème de santé (septicémie) et je me suis retrouvé à l’hôpital pour quatre mois. J’ai essayé de mieux me préparer et je me suis inscrit à la première autre grande course Mini, Vannes-Les Açores-Vannes en 1990. Mais je n’étais pas encore totalement « réparé » et mon escarre s’est ouvert en mer : j’ai dû faire demi-tour et abandonner. Comme il faut aussi apprendre dans l’échec, j’ai couru la Mini 1991 qui partait d’ailleurs de Douarnenez. L’organisateur, Jean-Luc Garnier, était particulièrement gonflé de nous laisser partir : je dis «nous» parce qu’il y avait un autre handicapé, José Goncalvès qui était sur un voilier de série.

V&V.com : Cela fait donc vingt-cinq ans que tu baignes dans le Mini – coureur, puis président de Voiles 6.50, président de la Classe Mini, directeur de course de la Mini, du Mini-Fastnet, du Trophée MAP, de la Transgascone… Qu’est-ce qui a évolué le plus sur les bateaux ?
D.H. : Les prototypes sont devenus hyper puissants, technologiquement de plus en plus intéressants, avec des innovations toujours aussi percutantes que lorsque de Norton Smith est arrivé en 1979 avec ses ballasts et sa quille à bulbe sur American Express ! On arrive maintenant à construire des Minis de moins de 700 kilos… Comme la jauge a été cadrée en 1994, les coureurs travaillent surtout sur les appendices et la voilure. Mais en contre partie, les coûts sont de plus en plus élevés : un proto atteint plus de 170 000 € HT. Et les voiliers de série se rapprochent de plus en plus des prototypes : quand nous avions remis en route ce classement pour relancer la construction en série, la première définition était un bateau de croisière capable de participer à une course océanique…

V&V.com : Et maintenant ?
D.H. : C’est un bateau de 6,50 mètres qui permet de divorcer dès le premier week-end de croisière ! Quand on voit les Nacira ou, encore pire, le nouveau Argo 6.50, je me vois mal partir même deux jours en balade… Mais cela permet à beaucoup de gens de découvrir le Mini, le grand large : les bateaux sont proches en performance, moins techniques et moins chers. Et il y a une dizaine de skippers qui peuvent gagner en série alors qu’il n’y en a que trois ou quatre en proto.

Eric Cochet-NaciraPrès de 25 ans plus tard, Eric Cochet repart sur un voilier de série, le Nacira, qui ne fait pas l’unanimité quant à son confort en croisière - mais ce n'est plus le but des Minis de série, alors que c'était une «qualité» demandée à l'origine !Photo @ Jacques Vapillon (Mini-Transat)

V&V.com : Les Ministes ont donc changé ?
D.H. : A l’origine, c’étaient des marins en rupture de banc qui voulaient se prouver quelque chose. Quand on revoit les photos de Bob Salmon, VDH, Gilard, c’était plutôt ambiance baba-cool. Puis dans les années 90, c’est devenu une course de «convoyeurs» : avec la défiscalisation, il y avait plein de marins qui avaient de la bouteille au grand large et qui voulaient se faire plaisir en solitaire. La Mini était financièrement accessible. Aujourd’hui, c’est une population de régatiers qui cherchent à apprendre la course au large avec les protos où il faut en plus savoir bricoler et qui peut permettre d’ouvrir une carrière voile, tandis que les voiliers de série regroupent beaucoup d’ingénieurs qui se mettent en disponibilité deux ou trois mois. Parce qu’il y a encore et toujours le rêve ! On ne peut pas retirer l’aspect aventure humaine de la Mini : des joies, des peines, des souffrances, des espoirs…

V&V.com : Le fait de ne pas pouvoir communiquer avec la terre ?
D.H. : C’est la spécificité de la Mini, il n’y a pas de téléphone satellitaire, donc pas de liaison avec la terre. Chacun est dans le repli sur soi mais peut communiquer avec d’autres coureurs : c’est aussi une incitation à la solidarité des gens de mer. Tout le monde se parle, même avec ceux pour qui on n’a pas d’affinités particulières. Il y a une souffrance dans la solitude et là, rien n’a changé depuis des années !

V&V.com : Et ça parle de plus en plus ?
D.H. : Parce que le matériel a évolué et que les contrôles sont très stricts ! Les coureurs actuels ont plus d’énergie à consommer que dans les années 80 : avant, les solitaires étaient radins sur tout, à cause du risque de tomber en panne, à cause d’un matériel qui n’était pas marinisé. Il fallait économiser alors que maintenant avec les piles à combustible, il y a de l’énergie à revendre. On peut parler en VHF sur 25 watts, ce qui était inimaginable il y a vingt ans… L’AIS est branché en permanence (et obligatoire) et les pilotes sont capables de contrôler un 60 pieds IMOCA ! En tant que directeur de course, avant je voyais sur les «trackings» les phases de sommeil des coureurs : aujourd’hui, il n’y a plus de ralentissement parce que les pilotes permettent de tenir le bateau à son potentiel maximum 24h/24. Les vitesses moyennes ont augmenté pas tellement parce que les performances ont grimpé, mais plus parce que l’optimisation des pilotes a permis de maintenir des vitesses élevées très longtemps ! Quand les coureurs devaient se positionner au sextant, il fallait bien affaler le spi, ne serait-ce que pour voir le soleil… La navigation prenait beaucoup de temps alors que maintenant, il n’y a que des waypoints à respecter.

V&V.com : Quel est ton rôle désormais au sein d’une organisation ?
D.H. : Quand la Mini a été organisée par le Grand Pavois de La Rochelle, en 2001, les organisateurs m’ont appelé pour être Directeur de course. Ce poste fédéral a en fait été créé en 2006 : cela ne décharge pas l’organisateur de sa responsabilité puisque l’arrêté du 3 mai 1992 stipule qu’en aucun cas, un organisateur ne peut se défausser. C’est le «syndrome Furiani» (les tribunes d’un stade de football qui se sont écroulées en Corse) : tout le monde s’est retourné vers tout le monde et l’administration a imposé par décret que pour toute organisation sportive, il fallait un responsable clairement défini. Pour une course comme la Mini, il y a une responsabilité conjointe entre l’organisateur et le directeur de course, celui-ci ne devant avoir aucun lien de subordination. Pour que la décision de donner ou non le départ par exemple, soit libre de toute pression de l’organisation puisque c’est le Directeur de course, et uniquement lui, qui lance la procédure.

Prologue Mini Transat à DouarnenezLe prologue de Douarnenez a été une répétition du départ de la Mini Transat, mais malheureusement, les conditions météorologiques se sont dégradées pour mardi !Photo @ Jacques Vapillon Mini Transat

V&V.com : Mais un directeur de course ne se contente pas de donner le départ !
D.H. : Non, il a essentiellement en charge la sécurité sur le plan d’eau, mais aussi les relations avec le corps arbitral. A Douarnenez, il y a un Jury international (cinq membres de différentes nations), un jaugeur d’épreuve, un Comité de course avec ses assesseurs à l’escale et à l’arrivée, des contrôleurs de course au large. Tous les bateaux qui partent sont contrôlés pour la jauge et pour le matériel de sécurité. Il est très important que la relation entre direction de course et coureurs soit constante et confiante. Je suis toujours à l’écoute des skippers qui viennent souvent me voir et parfois, il faut prendre des décisions qui ne font pas l’unanimité…

V&V.com : Justement, il y a quelques coureurs qui vont rester sur le carreau à Douarnenez…
D.H. : Il y avait dix coureurs en stand-by, en attente d’un désistement. Mais nous n’avions pas la capacité de les intégrer parce qu’il y a des impératifs administratifs : déclaration de manifestation nautique, voiliers accompagnateurs, balises de positionnement, système de sécurité… Parce qu’il y a des capacités portuaires restreintes à Lanzarote et en Guadeloupe : on ne peut pas aligner cent solitaires sur une ligne de départ ! Tout était clairement présenté dès décembre 2012 avec l’avis de course : il fallait remplir les impératifs de qualification, envoyer son chèque d’inscription à temps. Il n’y a eu aucun passe-droit : certains coureurs en liste d’attente sont très virulents (au point de se comparer à des prisonniers de Guantanamo !) mais ce n’est pas la première fois que des Ministes restent à terre…

V&V.com : Il n’y a donc aucune chance qu’ils partent ?
D.H. : J’ai discuté avec des coureurs qui étaient 5e, 6e et plus en liste d’attente : je leur ai promis qu’il n’y aurait aucune ouverture au-delà de 84 coureurs et ils se sont désengagés alors que certains sont venus à Douarnenez en faisant du grabuge alors qu’ils ne prendront pas le départ. Il n’est pas question par respect de la parole donnée, que un, deux ou quatre skippers partent en plus des 84 solitaires retenus ! La Mini a été ouverte cette année à 84 bateaux, pas un de plus, alors qu’il n’y en avait «que» 72 il y a quelques années. C’est aussi et avant tout un problème de sécurité. Je suis surpris par la violence des propos de certains coureurs en liste d’attente… Je crois qu’ils n’ont pas compris grand-chose à la mer, à la course, à la Mini. En plus, ce sont des décisions de la Classe (pas les miennes) qui sont appliquées ! Il a été clair entre tous (organisateur, Classe Mini et direction de course) qu’à partir du moment où on augmentait le nombre de partants à 84, il n’était pas question d’ouvrir la course à plus de coureurs…

V&V.com : Tu as pris la décision de retarder le départ.
D.H. : En fonction des éléments météo que j’ai pu collecter, il était raisonnable de ne pas donner le départ dimanche, parce que le mauvais temps aurait touché le gros de la flotte juste avant le cap Finisterre. Il aurait fallu partir le vendredi, mais certains coureurs n’étaient pas prêts et il aurait fallu que tous soient d’accord : ce n’a pas été le cas. Le départ est donc retardé jusqu’à ce que les conditions de navigation s’arrangent dans le golfe de Gascogne et au passage du cap Finisterre. Ce qui pourrait retarder le départ de trois jours, voire plus…

Denis Hugues en briefing Les briefings sont des moments-clés pour un directeur de course, particulièrement pour la Mini Transat qui impose des contraintes de sécurité draconiennes. Photo @ Jacques Vapillon Mini Transat

V&V.com : Car une fois en mer, le travail de la direction de course est loin d’être fini !
D.H. : Il faut surveiller l’ensemble de la flotte, ses déplacements, ses vitesses, ses caps, ses alarmes – tous les bateaux ont une balise de positionnement (cette fois, Argos-CLS) et il y a un bateau accompagnateur pour 12 Mini. Les sept voiliers accompagnateurs et le PSP Cormoran qui suit la première étape sont mes yeux et mes oreilles : je suis régulièrement en relation avec eux pour les positionner sur le plan d’eau par rapport à la flotte afin qu’ils puissent intervenir si nécessaire et récolter les informations sur les concurrents. Ce sont bien des bateaux accompagnateurs, pas des voiliers d’assistance, car nous avons obligation de moyens, pas de résultats. Heureusement, car en mer cela sonnerait la fin de toutes les courses au large ! Mais ils peuvent intervenir avec leurs moyens, sachant aussi que ce sont des voiliers. Mais la première sécurité à bord, c’est justement de rester à bord, donc attaché : c’est mon message prioritaire aux coureurs.

V&V.com : Qu’est-ce qui a changé depuis les années 80 ?
D.H. : On a énormément d’infos météo ! Des données fiables non plus sur deux jours, mais sur cinq voir huit jours… On peut donc prendre une décision avec plus d’éléments de réflexion. Dans les années 90, on avait une carte isobarique de Bracknell pour donner le départ : aujourd’hui, on a des routages qui nous disent que les premiers vont arriver tel jour, telle heure !

V&V.com : Le parcours a changé – le Brésil est remplacé par les Antilles, comme à l’origine de la Mini…
D.H. : Cela recréait une dynamique chez les coureurs, parce qu’il y avait une lassitude sur le tracé brésilien. Je ne sais pas pourquoi puisqu’il n’y a pas tant de récidivistes que ça ! Mais le fait de finir sur une île, de partir de Douarnenez, a dû jouer parce que la ville accueille aussi le Mini-Fastnet et le Trophée Marie-Agnès Péron tous les ans.

V&V.com : Depuis 25 ans maintenant, tu suis les Mini, mais tu as aussi été directeur de course pour les Classe 40, les Figaro, les IMOCA… Quelle est la spécificité des Minis ?
D.H. : La plus grande différence vient du fait que la direction de course ne peut pas appeler un coureur en mer. Quand il y a un problème dans les autres classes, tu peux prendre ton téléphone satellite et demander au skipper ce qui se passe : c’est impossible avec un Mini et il faut déplacer un voilier accompagnateur pour comprendre ce qui explique un cap ou une vitesse inhabituelle, une balise qui ne fonctionne pas… Cela prend plus de temps et mobilise plus de monde. Ensuite, il y a la problématique de la météo : un Mini n’affronte pas de la même façon un coup de vent de 35 nœuds avec quatre mètres de creux qu’un Figaro, un Classe 40 ou un IMOCA !

V&V.com : Et cette édition par rapport aux précédentes ?
D.H. : Ce sera ma 10e édition en tant que directeur de course ou assimilé. Toutes ont été différentes. Dans ce métier, la routine n’existe pas : c’est passionnant, mais cela demande une présence de tous les instants. La plus grande satisfaction, ce sont les visages des coureurs à l’arrivée ! Quel que soit le support d’ailleurs. Mais en Mini, c’est fort ! Traverser l’Atlantique en solitaire, ce n’est pas anodin, même si on a tendance à galvauder ce challenge.

Mini Transat : Port-RhuRetour à Douarnenez en 2013 après 1991 : la ville bretonne a mis les petits plats dans les grands mais la date tardive de départ rend l’organisation plus complexe après le report du coup de canon…Photo @ Jacques Vapillon Classe Mini

V&V.com : Tu es venu à la mer tardivement…
D.H. : Je n’allais à la mer que rarement. La voile n’était donc à l’origine pas ma culture : j’y suis arrivé par hasard ! Ma première expérience s’est effectuée à Arcachon : un ami, soit-disant régatier, m’a proposé une sortie en dériveur mais il était tellement excité que ça m’a énervé aussi et on a dessalé, le mât planté dans le sable ! On a attendu trois-quarts d’heure que quelqu’un vienne nous chercher. Je me suis dit : le bateau, plus jamais… En fait, j’étais persuadé que j’allais devenir un champion de moto. J’ai commencé à seize ans par les promos sport, mais j’avais un niveau moyen. Et puis j’ai eu mon accident à vingt ans : une histoire idiote puisque j’étais en scooter devant l’hôpital de Garche, le service spécialisé pour les polytraumatisés de la route ! J’ai économisé les frais de transport… En moto, tu passes beaucoup de temps à éviter les accidents par anticipation, mais là, une vieille dame en Coccinelle a voulu faire demi-tour sur le terre-plein central : elle m’a percuté et on s’est retrouvé à trois à l’hôpital car une autre voiture a voulu éviter le crash : fauché par une Coccinelle !

V&V.com : Et après bien des péripéties, tu es devenu accro de la Mini !
D.H. : Après ma Mini-Transat réussie en solitaire, il y a eu l’Assemblée générale de Voiles 6.50 en décembre 1991, un éclair qui a transformé ma vie. L’organisateur de la Mini, Jean-Luc Garnier, démissionnait après dix années de présence : avec plusieurs anciens de la course, nous avons repris l’association pour faire partager cette expérience, pour faire perdurer cette idée d’ouverture de cette classe. Je me suis retrouvé vice-président, puis président trois mois plus tard : on a commencé avec 210 000 francs de déficit ! Il a fallu s’arracher pour rembourser en deux ans toutes les dettes, faire fonctionner l’association, et surtout organiser le Mini-Fastnet 1992 et 1993, puis la Mini-Transat 1993… Je ne connaissais finalement pas grand-monde dans le milieu de la voile, mais la fonction fait le larron : le relationnel qui s’est mis en place a permis de rapidement rebondir.

Denis Hugues et Jacques ViauAvec Jacques Viau qui lui fait découvrir le Mini sur un prototype voué à devenir bateau de série, mais qui coulera au large des Antilles en 1987…Photo @ Collection particulière : Denis Hugues

V&V.com : C’est l’hécatombe en 1993…
D.H. : La Mini 1993 a été le pire moment de ma vie, mais aussi le plus fort : en tant que responsable de l’organisation, l’épreuve a été redoutable. Soixante partants à Brest, vingt au port le lendemain du départ ! Les prévisions météo que Claude Fons nous avait fournies n’ont pas du tout été justes et toute la flotte a affronté une tempête à plus de 55 nœuds… Nous avons fait une cellule de crise dans le bunker du Préfet Maritime : un flux de 35 nœuds minimum était annoncé pour toute la semaine à venir ! J’ai décidé de faire revenir tout le monde au port, d’annuler la première étape : ce n’était pas évident parce que les coureurs n’avaient qu’une radio VHF pour communiquer et un poste pour écouter RFI, mais tous (sauf Thierry Dubois qui a réussi à atteindre Madère) ont pu entendre le message, comprendre qu’il fallait abandonner la course et s’abriter. Le GPS était encore interdit, la navigation se faisait donc à l’estime et au sextant, mais c’était la première année où il y avait une balise Argos sur tous les bateaux, ce qui nous a permis de suivre leurs trajectoires.

V&V.com : Et tout le monde est rentré au port, ou presque !
D.H. : Il fallait une bonne dose de naïveté pour penser que les coureurs allaient se prévenir mutuellement et rentrer au port ! C’était assez incroyable : tous m’ont fait confiance, et je ne suis pas persuadé que nous pourrions refaire ça aujourd’hui. Le Préfet Maritime n’en croyait pas ses yeux… Certains autres organisateurs ont crié au scandale : annuler une étape de course au large, ça ne se faisait pas. Nous étions les fossoyeurs de la Mini ! Mais pour moi, la course ne devait pas devenir un Paris-Dakar… L’avenir nous a appris que ces mêmes organisateurs ont finalement annulé aussi des étapes ou retardé un départ : la vie des hommes est tout de même plus importante que la compétition. Nous étions encore une fois des précurseurs… Les Minis se sont donc retrouvés à Madère en convoyage : en fait, on revenait aux fondamentaux puisque lors de la première édition en 1977, seule la traversée Canaries-Antigua comptait pour le classement. En plus à l’escale, on s’est pris la plus grosse tempête que l’île avait connue depuis sa découverte par les Portugais… Un cataclysme avec des morts dans l’île. La marina était envahie par la boue…

V&V.com : La Mini s’est aussi ouverte sur d’autres horizons sous ta présidence…
D.H. : Sur une idée de Philippe Naudin, nous avons mis en place l’opération Label Bleue, avec les élèves des écoles de Brest et des environs. Le concept venait du Vendée Globe 1989 car certains préparateurs avaient été choqués par le comportement de quelques marins qui avaient jeté à l’eau tout ce qui ne leur servait plus : voiles, pilotes automatiques… En 1993, personne ne s’occupait vraiment de la préservation de l’environnement : là, chaque coureur s’engageait à conserver ses déchets non-biodégradables et était parrainé par une classe de primaire. 2 800 enfants sur le terre-plein du port de Brest ! Des instituteurs venaient tous les jours au PC Course pour suivre leur poulain… Chaque grand-voile était ornée d’un dessin d’une classe qui traversait ainsi l’Atlantique ! Il avait fallu trouver une peinture non toxique et la mettre dans des centaines de petits pots de pellicule photo… Tous nos partenaires de Brest ont été séduits et il y avait une ambiance extraordinaire. Et tous les coureurs adhéraient aussi à ces projets, parce que au sein du Conseil d’Administration, nous pensions que la Mini était un phénomène social et qu’il fallait faire autre chose qu’une course standard. C’était une aventure humaine autant que sportive, parce qu’il y avait un melting-pot incroyable : des pharmaciens, des professeurs, des préparateurs, des infirmières, des chômeurs… Nous cohabitions tous ensemble pendant près de deux mois et il fallait profiter de ce brassage socioprofessionnel pour apporter une autre dimension.

Denis Hugues sur Paille en QueueA bord du trimaran Paille En Queue en 1995 : Denis Hugues était non seulement skipper du bateau pour la Transat des Alizés, mais aussi responsable de la Mini -Transat !Photo @ Collection particulière Denis Hugues

V&V.com : Les problèmes de sécurité de la Mini 1993 ont modifié la jauge…
D.H. : À l’issue de cette édition, nous nous sommes réunis pour voir comment augmenter la sécurité. Il y avait déjà une dérive architecturale avec des projets de tirant d’eau de 2,70 mètres, des mâts démesurés, des largeurs énormes… Nous avons contacté plusieurs architectes pour qu’ils fassent un topo sur la sécurité : la discussion a été très chaude au sein du Conseil d’Administration ! Mais nous avons pris des mesures drastiques pour limiter les excès avant que les institutions n’interdisent la course. Nous avons reçu une volée de bois vert de la part de certains coureurs mais au bout de trois jours, nous avons écrit une nouvelle jauge et imposé une sélection plus dure avec des parcours de qualifications. Nous avons interdit les mâts en carbone parce que cela coûtait très cher : il n’était pas normal qu’un centimètre de Mini coûte plus cher qu’un centimètre d’un IMOCA !

V&V.com : Et la création de la Classe Mini a suivi…
D.H. : Il a fallu aussi séparer l’organisation des courses et l’association des coureurs. La Classe Mini est donc née en 1994 pour s’occuper essentiellement de la jauge et du règlement des épreuves. Nous avons imaginé de solliciter les organisateurs : une quote-part de l’inscription était reversée pour financer la classe, en échange de quoi, celle-ci s’occupait de toute la gestion des coureurs et du calendrier : qualifications, contrôles de sécurité, respect de la jauge… Cela a permis d’embaucher une (puis deux) secrétaire à plein temps : c’était la première fois qu’une classe demandait aux organisateurs de contribuer à l’effort associatif et le système a été repris depuis par bien d’autres classes ! Cela permettait de garantir un suivi toute la saison des coureurs et de responsabiliser la classe tout en facilitant grandement le travail des organisateurs… Dès 1995, Thierry Dubois m’a remplacé au poste de président de la Classe Mini et j’ai continué avec quelques amis à organiser des épreuves Mini jusqu’en 1998, toujours avec une association Loi 1901. Puis j’ai pris du recul car je pense que dans l’associatif, il faut que les postes de responsabilité tournent régulièrement. Mais j’ai replongé comme directeur de course en 2001 avec le Grand Pavois de La Rochelle…

En complément

  1. un prologue... pour rire  12/10/2013 - 00:01 Mini-Transat 2013 / Douarnenez-Lanzarote-Pointe à Pitre Un prologue remporté, un départ reporté S’ils comptent parfois pour du beurre, les prologues permettent mine de rien de jauger un peu la concurrence. A Douarnenez, celui de la Mini a ainsi vu Gwénolé Gahinet s’imposer en proto et Justine Mettraux faire de même en série. Clair : les favoris entendent le rester à l’orée du départ !
  2. 11/10/2013 - 10:03 Mini-Transat 2013 : le départ est reporté Une profonde dépression qui se creuse au large du golfe de Gascogne risquait, en cas de départ dimanche, de cueillir la flotte au pire endroit, dans le nord du cap Finisterre. Pour permettre aux solitaires de rejoindre Lanzarote dans des conditions acceptables, la direction de course a consulté les coureurs et pris sa décision : le départ est reporté dans l’attente d’une fenêtre météo favorable. Peut-être mardi ou mercredi – voire jeudi.
  3. le mini de série de julien marcelet 09/10/2013 - 00:02 Mini-Transat 2013 / Douarnenez-Lanzarote-Pointe à Pitre La grande course des petits bateaux Le 13 octobre, 84 Minis vont s’élancer de Douarnenez pour Lanzarote ; le 9 novembre, les solitaires auront 2 800 milles à parcourir jusqu'à la Guadeloupe. La plus incroyable des transats revient à ses origines…
  4. affiche exposition mini transat 2013 01/10/2013 - 00:01 Port-Musée de Douarnenez La Mini s’expose en grand ! La Mini-Transat s’expose au Port-Musée de Douarnenez. Du 8 octobre au 17 mars, vous allez découvrir le monde des coureurs, les valeurs de la course, les parcours et leurs spécificités au fil de ses 18 éditions.
  5. DSS : le Mini à foil Réservé à nos abonnés Réservé aux acheteurs du numéro Octobre 2013 20/09/2013 - 19:06 Mini 6,50 DSS: la stabilité par le foil Une carène hyper étroite sur un mini 6,50 pour gagner en traînée et en poids, avec un foil pour assurer la stabilité : c'est le pari du DSS (Dynamic Stability System) de Dominique Pédron. Voici une présentation vidéo cet audacieux système par Jean Saucet, testeur et entraîneur du pôle Atlantique 650 de La Rochelle. Les tests en performance comparée avec un Mini classique sont à retrouver dans l'article "DSS: le couteau dans l'eau" du numéro d'octobre de Voiles & Voiliers.
  6. Réservé à nos abonnés 20/09/2013 - 13:03 Mini 6.50 Mini DSS à foil Il n’est pas inscrit à l’édition 2013 mais pourrait être une des attractions des prochaines années Mini. Après le Magnum de David Raison, voilà un 6,50 mètres qui aurait mérité de s’appeler Minimum. Fin comme un oiseau, doté d’un foil pour compenser son manque de stabilité, il est une nouvelle preuve de la créativité de la classe Mini. Explications et essai comparatif en exclusivité.