Actualité à la Hune

Coupe de l’America

Philippe Presti : «Cette Coupe va être très excitante !»

Les premières régates qualificatives pour la 35e Coupe de l’America devraient se disputer demain à partir de 17 heures aux Bermudes (22 heures en France). Mais la mauvaise météo attendue sur le plan d’eau d’Hamilton pourrait les retarder de 24 heures. Selon le calendrier prévisionnel, les Français de Groupama Team France doivent ouvrir les hostilités face au defender Oracle Team USA (autorisé à prendre part à cette première phase), favori pour conserver le plus vieux trophée sportif du monde. Le coach des Américains, Philippe Presti, double champion du monde de Finn et qui prit part à cinq America’s Cup depuis 2003, analyse les forces en présence mais aussi les éléments tactiques clés et les dangers de cette Coupe 2017.
  • Publié le : 25/05/2017 - 00:01

Jimmy Spithill et Philippe PrestiPhilippe Presti, à droite, en grande discussion avec son skipper James Spithill. Photo @ Abner Kingman/Oracle Team USA

Voilesetvoiliers.com : La météo ne semble pas terrible pour la journée du 26 mai, soit le premier jour de régates des qualifications de la Coupe de l’America…
Philippe Presti :
Oui en effet : on attend de 26 à 30 nœuds de vent sur les Bermudes dans l’après-midi du 26 avec des orages et de la pluie ! Juste au moment de la première manche ! Ensuite ce sera navigable. Je n’ai pas eu encore d’informations à ce sujet mais on semble s’orienter vers un report au lendemain, même si ces décisions sont très corrélées avec les retransmissions télé. Après cette journée, le vent devrait être mou mais navigable.

Voilesetvoiliers.com : Comment est l’ambiance chez Oracle Team USA avant ces régates ?
P. P. :
Nous ne serons vraiment en lice que dans 25 jours, pour la Coupe de l’America*. Nous ne sommes pas encore autant concernés que nos collègues des autres équipes bien qu’il y ait une performance à réaliser car un point est en jeu. Mais nous avons encore des développements à venir. Nos appendices sont arrivés tard parce que nous avions cette possibilité de retarder le pic de performance du bateau. Il y a encore beaucoup de nouveautés à venir. Il y aura des bugs aussi ! (Rires.)

Voilesetvoiliers.com : C’est pour vous un énorme avantage de vous mesurer aux challengers en régates officielles et alors que de nouveaux développements sont attendus sur votre bateau…
P. P. :
Oui. C’est un peu comme Alinghi qui disputait les Actes de la Coupe Louis Vuitton lors des Coupes d’avant, quand ils étaient defender. On en profite mais les autres aussi car nous sommes un peu le mètre étalon et nos adversaires mesurent sur nous leur niveau de performance.

Artemis entraînementArtemis Racing et Oracle Team USA à l'entraînement. Les Suédois, à droite, sont les favoris parmi les challengers.Photo @ Austing Wong/ACEA 2017

Voilesetvoiliers.com : Justement, comment jugez-vous les autres équipes engagées ?
P. P. :
L’équipe qui me semble la plus prête et performante est Artemis Racing. Les Suédois sont solides et passés en mode régate depuis un petit mois. Ce sont les plus affûtés.
- SoftBank Team Japan : Les Japonais ont un gros potentiel mais, à mon sens, n’ont pas encore réussi à tout développer. Ils ont des progrès techniques à faire mais le potentiel du bateau est important. Ils sont à égalité avec Team New Zealand.
- Emirates Team New Zealand : c’est assez bizarre. Il y a des impressions de performance et des moments où ils sont moins bien. Ils ont des systèmes différents des autres. Il y a surtout l’aile qui est couplée à un winch hydraulique. Pour la bouger, ils utilisent un vérin qui pousse et qui tire. Nous avons essayé cela voilà longtemps et, à notre sens, cela les limite car nous avions du mal avec un système identique à contrôler le traveller, à l’arrêter ou choquer l’aile comme on le voulait, simplement parce que la pression varie par exemple. Ils naviguent du coup très différemment. Ils bougent très peu le traveller et jouent beaucoup sur le twist de l’aile. On a presque l’impression que leur bateau bat de l’aile ! (Rires.) Sa base ne bouge pas mais le haut, oui. On ne mesure pas si cela est très performant. Les pédaliers de leurs équipiers : c’est cosmétique. C’est leur moyen de mettre de l’énergie dans la pompe hydraulique avec les jambes quand les autres le font avec les bras.

Voilesetvoiliers.com : vous aviez développé un tel système…
P. P. :
Oui, d’ailleurs on utilise la puissance des jambes aussi. Nous avons un pédalier à l’arrière et nous l’utilisons en fonction des allures. Au portant, les safrans ont tendance à sortir de l’eau donc on recule l’équipage au maximum et au près c'est linverse. On a un système de pédalier à l’arrière pour le tacticien lorsqu’il s’y trouve. Et comme il est là, il pédale ! (Il rit.) Ensuite il y a des effets secondaires : lorsque tu traverses le bateau lancé à 45 nœuds et que tes jambes sont en coton, ce n’est pas terrible en termes de sécurité.


Emirates Team New ZealandAvec des pédaliers spécialement conçus, les wincheurs de Team New Zealand se sont mués en cyclistes pour gagner en puissance. Une piste explorée par Oracle Team USA mais abandonnée pour partie.Photo @ Austin Wong/ACEA 2017
Voilesetvoiliers.com : Et que pensez-vous des autres équipes ?
P. P. :
- Land Rover BAR : les Anglais ont une super maîtrise du bateau et de la régate, mais ils peinent en performance avec leur cata. On les suit depuis le début avec des observateurs. Dès qu’ils ont sorti leur bateau actuel ils avaient des stratégies de foil très différentes. Leurs premiers foils étaient étranges et peu performants. Ceux dont ils disposent aujourd’hui sont des copies de ceux que nous avions il y a quatre mois. Ils ont fait manifestement machine arrière. Le fait d’être isolé en Angleterre n’a pas aidé car ils n’ont pas bien réalisé leur véritable niveau avant d’arriver aux Bermudes. Ils étaient parmi les meilleurs en AC45 mais la Coupe n’est pas une régate de monotypes ! C’est un challenge entre développements technologiques et management humain.
Groupama Team France : ils vont vite quand tout est bien calé et le bateau va tout droit. On mesure bien le potentiel du bateau et de son design. Mais ils ont encore du mal à le contrôler. C’est toujours l’équation entre la performance et la stabilité. Plus tu es instable et plus tu es performant ; plus tu es stable moins tu l’es. Il faut trouver le bon curseur pour rester au-dessus de l’eau en vol, sans toucher ou s’envoler trop haut puis retomber.
En conclusion, je vois les trois premiers 
 Artemis, Team Japan et Team New Zealand  au-dessus. Mardi, les Japonais ont battu les Suédois en entraînement !

Oracle Team USALe mètre étalon de cette 35e Coupe de l'America : le cata des Américains.Photo @ Ricardo Pinto/ACEA 2017

Voilesetvoiliers : Votre équipe a été très proche de celle des Japonais avant cette édition…
P. P. :
Oui nous avons beaucoup échangé. Comme en F1 avec Red Bull et l’écurie Toro Rosso. On en a tiré des enseignements également : ce n’était pas à sens unique car ils ont de grands talents dans leur équipe à commencer par des navigants de renom.

Voilesetvoiliers : Compte tenu de ces commentaires, comment jugez-vous votre équipe ?
P. P. :
On est dans le match, en performance comme en technique. Il faudra réunir toutes les étoiles pour que nous nous régations bien ensuite. La vitesse est bien sûr importante mais en voile si tu pars devant… c’est toujours aussi déterminant. Les régates vont être très courtes et il faudra prendre les bonnes décisions, bien manœuvrer, tenir compte des jugements des umpires, des contacts éventuels : l’ensemble de paramètres fait que les régates seront beaucoup plus ouvertes que par le passé. Cette Coupe va être très excitante !

Oracle Team USAOracle Team USA, le defender, participera aux premières phases des sélections du challenger puis rencontrera le meilleur lors de la Coupe de l'America elle-même à partir du 17 juin prochain.Photo @ Sam Greenfield/Oracle Team USA

Voilesetvoiliers.com : Le coach est content de son équipe alors !
P. P. :
Tout le monde a envie de faire les choses au mieux et tous les jours j’essaie de trouver quelque chose pour qu’on soit meilleur mais je suis content de là où nous en sommes arrivés.

Voilesetvoiliers.com : Quel va être l’élément clé de cette 35e Coupe de l’America ?
P. P. :
La phase de prédépart va être déterminante. Lorsque l’on passe la bouée de largue, une espèce d’élastique se crée et le bateau en tête se retrouve vite avec 50 mètres d’avance. Le bateau suiveur doit faire une manœuvre supplémentaire à la bouée sous le vent 
 on appelle cela splitter  pour prendre l’autre marque sous le vent, là où il y en a deux. Pour se libérer du contrôle, le bateau derrière devra donc réaliser cette manœuvre en plus. Sortir en tête de la phase de prédépart puis de la bouée de largue constituera, selon moi, 80 % de la régate au niveau où en sont les équipes, en particulier toute à la fin lors de la Coupe de l‘America où il ne restera que le defender face au challenger. Les vitesses, sans être identiques, seront assez proches et il faudra faire la différence lors de cette phase-là.

Parcours Coupe de l"AmericaLe parcours des régates. Elles dureront environ 20 minutes et la phase de départ jusqu'à la première bouée sera determinante selon Philippe Presti. Photo @ François Chevalier/Voiles et Voiliers
Voilesetvoiliers.com : Prendre le meilleur départ demeure l’un des fondamentaux de la Coupe…
P. P. :
Absolument ! Mais ensuite tu n’es pas à l’abri de rater un virement. Entre un bon et un mauvais, c’est 100 mètres de VMG perdus. Si tu perds le contrôle dans un empannage, c’est de 100 à 150 de perte de VMG ! Tu n’es jamais à l’abri de te rater sous la pression lors d’une manœuvre. Donc l’élément premier sera d’être bon lors de la phase de prédépart puis d’aligner les manœuvres à 100 % de réussite sur une régate de 20 minutes. L’intensité va être incroyable. Les gars sont prêts mais c’est super physique et on verra bien à la télévision le travail athlétique des marins !

Voilesetvoiliers : Avec ces vitesses, ces petits parcours courts, ces mini-bords, ces régates courtes, comment arrive-t-on encore à tactiquer ?
P. P. :
Dans toutes les régates 
 et c’était déjà le cas lors des Coupes disputées en monocoque –, il y a une ou deux décisions clés qui conditionnent la course. Les autres étant des automatismes, comme couvrir un bateau. Cette fois, c’est pareil : une, voire deux décisions seront décisives. Alors c’est vrai que l’aspect tactique est différent car tout va plus vite. Les décisions viennent plus vite, les bateaux sont très proches et à des vitesses critiques. La pression pour bien décider est importante. Mais finalement tu ne regardes pas la même chose. Il faut anticiper, réagir, même s’il y a toujours des fondamentaux : hier (mardi) en régate d’entraînement il y a eu une bascule de vent de 20° dans une manche. Celui qui l’a vu en premier a gagné ! Il faudra toujours bien repérer la bouée favorable, en fonction du côté du plan d’eau où tu veux aller. Cela reste du bateau à voile.

Voilesetvoiliers : Mais tu n’as pas le temps de remettre en question une décision…
P. P. :
Exactement. On s’entraîne à cette réactivité, on prépare les navigants, on élabore les scénarios en amont, notamment sur les prédéparts, les situations de conflit lorsque les bateaux sont en route de collision. Cela doit devenir instinctif.

Voilesetvoiliers.com : Et le danger n’a-t-il pas augmenté depuis quatre ans malgré des bateaux plus petits ?
P. P. :
En 2013, les gars avaient peur des bateaux car c’était le début de ces bateaux volants avec des contrôles peu développés. Dès qu’il y avait 25 nœuds, c’était tous aux abris ! Cette fois le danger est différent : il faut rester à bord ! Il y a beaucoup de phases aériennes, notamment les manœuvres, où les gars courent sur le trampoline alors que le bateau marche à 40 nœuds. C’est extrêmement risqué car, si on tombe, on ne sait pas ce qui traîne dans l’eau : des appendices, l’autre bateau en course, les bateaux suiveurs. C’est le côté tendu de l’exercice.

ChuteGare aux chutes ! Ce qui fait le plus peur aux navigants de cette édition à l'image de celle de Graeme Spencer, équipier d'Oracle Team USA, sans se blesser. Il a eu plus de chance que Franck Cammas qui, en novembre 2015, était victime d'une double facture tibia-péroné après être tombé d'un GC32 à l'entraînement.Photo @ Oracle Team USA
Voilesetvoiliers.com : Vous qui avez participé à tant de Coupe de l’America, comment jugez-vous cette 35e ?
P. P.
 :
Sincèrement, le fait de changer de support est génial. N’étant plus navigant cela m’a permis de continuer à naviguer et surtout sur des bateaux volants, à faire marcher mon cerveau, imaginer de nouvelles solutions… Si l'on avait continué à pousser de l’eau à 10 nœuds comme sur les Class America (en lice jusqu’en 2007, ndlr), j’aurais sans doute arrêté même si c’était génial avec ces chorégraphies collectives indispensables pour manœuvrer ces monocoques. Cette remise en question est super vivifiante. Il faut s’adapter. Tu dois utiliser ton expérience pour trouver de nouvelles solutions !

* L’équipe tenante du titre va prendre part à la première phase des sélections, nommées Louis Vuitton America’s Cup Qualifiers, jusqu’au 3 juin selon le planning prévisionnel puis rencontrera ensuite le challenger qualifié dans ce qui est appelé l’America’s Cup Match presented by Louis Vuitton à partir du 17 juin.

 

Coupe de l’America 2017

Les six équipes engagées

Artemis Racing (SUE, skipper : Nathan Outteridge, AUS)
Land Rover Bar (GBR, skipper : Ben Ainslie, GBR)
Emirates Team New Zealand (NZL, skipper : Glenn Ashby, AUS)
Softbank Team Japan (JAP, skipper Dean Barker, NZL)
Oracle Team USA (USA, skipper James Spithill, AUS)
Groupama Team France (FRA, skipper Franck Cammas, FRA)

 

Demandez le programme !

L’ensemble de la 35e édition se déroule en trois phases.

Louis Vuitton Cup America’s Cup Qualifiers (du 26 mai au 4 juin) : chaque challenger rencontre le defender et les autres challengers deux fois. Le cinquième au classement final est éliminé. A noter que le defender  Oracle Team USA  régate. A savoir également que, à la suite des Louis Vuitton America's Cup World Series en AC45, les Anglais et les Néo-Zélandais sont respectivement crédités de deux et un point avant même que ne débutent les éliminatoires !

Louis Vuitton Cup Playoffs (du 4 au 12 juin) : les quatre challengers sont répartis en deux groupes. Le premier de chaque groupe qui compte cinq points est qualifié pour la finale. Lors de cette dernière, le premier qui compte cinq points est désigné challenger.

America’s Cup match presented by Louis Vuitton (du 17 au 27 juin) : Oracle Team USA, le defender, rencontre le challenger qui s’est qualifié devant ses quatre adversaires. Le premier qui atteint sept points remporte la 35e édition de la Coupe de l’America. On pourrait donc avoir jusqu’à treize manches.

Les régates seront retransmises en France sur Canal + Sport, sauf le 28 mai sur Canal + Décalé.

Pour tout savoir sur la 35e Coupe de l'America, lisez Voiles et Voiliers n° 556 de juin 2017 en kiosque ou ici.