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ENTRETIEN

Pierre Brasseur : « La Solitaire du Figaro, un passage obligé »

Vainqueur de la dernière Transat Jacques Vabre sur le Class40 Le Conservateur au côté de Yannick Bestaven, Pierre Brasseur est, à 36 ans, un marin qui affiche une progression fulgurante. Judoka de haut niveau et planchiste fou furieux durant sa jeunesse, cet Amiénois d’origine a découvert la voile sur le tard, ce qui ne l’a pas empêché de faire rapidement partie des navigateurs talentueux. Aujourd’hui, et toujours dans l’esprit d’engranger de l’expérience, il se tourne vers le circuit Figaro, avec en point de mire le Vendée Globe 2020 ou le tour du globe en multicoque… Il sera au départ de La Transat AG2R avec le Tchèque Milan Kolacek à Concarneau le 3 avril prochain. Discussion sur les bancs du Tour du Monde à Lorient, sa ville d’adoption.
  • Publié le : 11/02/2016 - 15:30

Portrait Pierre BrasseurÀ son arrivée à Itajaì au Brésil après avoir remporté la Transat Jacques Vabre sur le Class40 Le Conservateur avec Yannick Bestaven, l’Amiénois avouera s’être déchiré les ligaments croisés après une lourde chute à l’intérieur du bateau. Une course dure physiquement et paticulièrement stressante !Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/TJV 2015

Voilesetvoiliers.com : Comment est né ton désir de faire de la voile ?
Pierre Brasseur : Je suis né à Amiens, j’ai grandi là-bas jusqu’à mes dix-huit ans. Je me suis tourné vers la mer par la planche à voile. En fait, vers quatorze-quinze ans, j’ai découvert la planche avec mon père et j’ai accroché. Mon rêve, c’était de devenir champion de planche à voile. Dès que je voyais les feuilles bouger, je partais naviguer entre la baie de Somme et Wissant, à Berck ou au Touquet. L’été, j’allais au Maroc ou au Portugal… Dans ma famille, personne ne fait de la voile. Mes grands-parents sont agriculteurs, je suis plutôt issu d’une famille de terriens. À travers la planche, j’ai atterri dans le club de voile d’Étaples en tant que moniteur l’été pour remplir un peu mes fonds de tiroir. Puis, j’ai poursuivi mes études : deux ans de STAPS à Amiens, puis licence de management du sport à Montpellier et maîtrise de gestion à Brest. Mon objectif était de rester près de la mer. En 2004, il s’est passé un truc dans ma famille et j’ai dû rester près d’Étaples. Pendant deux ans, j’ai eu la chance d’être permanent à la base nautique. C’est pendant cette période que j’ai découvert le bateau avec des copains. Nous naviguions avec le Class8 du club. Nous n’étions pas forcément très bons, mais nous sommes quand même allés courir le championnat d’Europe. Je me souviens que nous avions terminé dans les derniers, mais surtout que Jean-Pierre Nicol avait gagné. Pour moi, c’était une star !


Mini Pierre BrasseurPremière Mini-Transat sur le Pogo 1 Ripolin en 2007. Pierre découvre les joies et les difficultés de la navigation au large en solitaire. L’apprentissage ne fait que commencer !Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Plusieurs saisons en mini 6,50 et une belle progression (25e en 2007, 8e en 2009 et 2e en 2011). Ces années mini furent tes années collège de la voile ?
P. B. :
Oui, c’est en mini que j’ai vraiment pris goût à la compétition au large. Mais le démarrage fut pour le moins aventureux… En 2005, j’ai trouvé un partenaire : les peintures Ripolin. J’avais pris l’annuaire de toutes les boîtes du côté d’Amiens et quelqu’un de chez Ripolin m’a rappelé. La société m’a donné 20 000 euros par an durant deux ans ! Je n’en revenais pas car j’avais zéro expérience… C’était «l’esprit vert» de mon dossier je pense, et Ripolin sortait à l’époque une peinture écolo. Donc, en 2006, j’ai récupéré un Pogo 1 à La Trinité-sur-Mer pour le remonter à Boulogne en plein février. Ce fut épique, car j’ai fait escale dans des endroits compliqués d’accès, comme le Guilvinec ou l’Aber-Ildut, le tout avec des cartes marines en papier. J’étais arrivé complètement cuit à Boulogne… De Boulogne, je suis parti faire ma qualification pour la Mini-Transat (1 000 milles, ndlr)… J’ai passé treize jours à la faire, je crois que ça ne s’est jamais vu. J’ai mis six jours de Boulogne au phare de Wolf Rock dans la pétole et la brume au milieu des cargos. C’était incroyable… Bref, j’étais au départ de ma première Mini-Transat ! Mais une première, c’était aussi de découvrir que je n’étais absolument pas préparé ! Je suis parti la fleur au fusil sans chapeau, lunettes ni crème solaire. Je me suis pris une insolation du diable. J’étais devenu photosensible, je restais à l’intérieur du bateau les deux pieds dans un seau et je ne sortais que le soir. J’étais tabassé par le soleil. Donc une première mini dure, mais je me suis fait rappeler à l’ordre : il fallait mieux me préparer à un tel projet.

Pierre Brasseur Mini 2Pour sa troisième participation à la Mini-Transat en 2011, l’ancien judoka s’offre, à Salvador de Bahia, une place de deuxième sur son Pogo 2 derrière le vainqueur Gwénolé Gahinet !Photo @ DR

J’ai remonté un projet en proto pour 2009 avec la bourse Nord-Pas-de-Calais et Ripolin, qui continue à m’aider. J’ai fait deux saisons et j’ai terminé huitième de la Mini-Transat 2009. Je me suis installé à Douarnenez, car on avait monté un petit pôle d’entraînement, c’était génial. Et 2010, petit passage à vide, j’ai décidé de faire de l’équipage en M34 pour le Tour de France à la Voile grâce à la proposition de Jimmy Pahun. J’ai appris plein de trucs. Mais je n’en avais pas encore assez du mini 6,50. En 2011, on m’a prêté un Pogo 2 pour la faire la Mini-Transat 2011, et j’ai fini deuxième. J’étais un peu limite en moyens, mais cela m’a lancé. Je me rendu compte que j’aimais ça, j’ai pris confiance. En fait, ce n’est que ça. Pour l’instant mon parcours, c’est une prise de confiance à chaque course.

Voilesetvoiliers.com : Comment expliques-tu que tout s’enchaîne aussi bien et aussi vite pour toi ?
P. B. :
Je pense que c’est une histoire de rencontres et de prise de confiance en moi. Il y eu les années Class40 qui m’ont permis de progresser encore. Fin 2012, j’ai commencé en compagnie de Jörg Riechers avec comme objectif de faire la Transat Jacques Vabre en 2013. Nous disputions une supersaison ensemble : nous avons gagné la Normandy Channel Race et nous avons terminé troisièmes de la Transat Jacques Vabre. Du coup, ça m’a conforté. J’avais une progression, c’est ce qui m’a motivé pour continuer. Cette Transat Jacques Vabre m’a ouvert les portes. J’ai rencontré Yannick Bestaven à l’arrivée à Itajaì (Brésil). Et en 2014, il y a la Route du Rhum ! Je n’avais pas de sponsor mais je coachais Bertrand Guillonneau, chirurgien à Paris. Il a décidé de ne pas faire le Rhum, je pense qu’il ne le sentait pas. Je n’imaginais pas qu’il me laisse le projet. Il m’a refilé le bébé, et j’étais enthousiaste ! C’était une belle rencontre avec les gens de Matouba, une superfamille. C’était parti ! J’ai fait une belle Route du Rhum (cinquième au classement général, ndlr) avec un accueil en Guadeloupe dont je me souviendrai longtemps.

Pierre Brasseur MatoubaEn 2014, Pierre prend la place de Bertrand Guillonneau à bord du Class40 Matouba (Plan Owen Clarke Design) pour courir la Route du Rhum, destination Guadeloupe. Il signe une belle performance en terminant cinquième de sa catégorie.Photo @ Christophe Breschi

Voilesetvoiliers.com : Cette victoire dans la Transat Jacques Vabre 2015 au côté de Yannick Bestaven a quel goût ?
P. B. :
Ce fut une course incroyable que l’on a failli perdre et qui nous a fait cravacher jusqu’au bout. Avec Yannick, il y a eu un soutien mutuel, jamais un mot plus haut que l’autre. Ce fut vraiment dur, d’autant que je me suis abîmé les ligaments croisés en chutant lourdement à l’intérieur du bateau. J’ai passé plusieurs jours allongé dans la bannette, puis j’ai pu me remettre normalement au boulot. Depuis mon retour à Lorient fin novembre, je suis tous les matins au centre de rééducation de Kerpape pour renforcer mon genou. Cette victoire, nous la voulions et j’espère qu’elle me permettra d’aller encore plus loin sur d’autres supports.

Voilesetvoiliers.com : Justement, quels sont tes projets pour les années à venir ?
P. B. :
Il y a deux disciplines qui me font envie : le Multi50 et Le Figaro. J’ai envie d’une Solitaire du Figaro pour savoir où j’en suis. Clairement, c’est l’épreuve de référence. J’en discutais avec Alain Gautier qui me disait qu’il n’y avait pas photo. J’ai un parcours au large, j’ai fait un peu d’équipage aussi, j’ai envie de me former sur la régate au contact. Je n’ai pas l’intention d’y passer des années, une ou deux saisons, pas plus. Mon intention est encore de progresser. La Solitaire m’attire : il y a du rythme, c’est quatre étapes en solitaire, l’idée est d’aller plus loin dans la performance, dans le détail. Un Vendée Globe ? Pourquoi pas ensuite, mais je dois avoir toutes les armes en main. Si j’y vais, c’est pour faire le meilleur résultat possible, pas pour faire de la figuration.

Piere Brasseur TourvoileLes années Tour de France à la Voile en M34 à bord du M34 Ile-de-France ont permis à Pierre de se frotter à la navigation en équipage et d’apprendre beaucoup aux côtés de Jimmy Pahun.Photo @ Jean-Marie Liot/ASO

Voilesetvoiliers.com : C’est donc la compétition qui t’attire, plus que l’aventure…
P. B. :
Oui ! Dans ma jeunesse, j’ai fait sport études en judo. J’ai une âme de compétiteur. De mes six ans jusqu’à mes vingt ans, tous les jours je pratiquais le judo. Le besoin de performance, je sais d’où il vient. Je suis allé jusqu’aux championnats de France, j’avais un bon niveau. Mais je savais que le judo ne serait pas ma vie. J’avais déjà la voile en tête. C’est la liberté que j’aime en mer, dans une salle de judo, ce n’est pas pareil. J’ai un peu l’esprit free ride, glisse… C’est pour ça que le mini 6,50 m’a attiré et que j’ai envie de faire du multicoque. Le Class40 c’est bien, mais la densité de bons coureurs y est moindre qu’en Figaro. En fait, la stratégie me passionne. J’essaie de développer une méthode, des outils propres pour avoir ma construction stratégique. Je n’aime pas trop suivre les routages. Ce qu’est capable de faire Nicolas Troussel me fait rêver. Adrien Hardy aussi, parce qu’il ose des choses. J’ai l’impression que c’est hyperpsychologique en Figaro. Il y a un curseur à trouver. C’est ce qui m’intéresse. Xavier Macaire, je pense, a le bon dosage. Il tente des coups sans aller trop loin. Dans tous les cas, je ne veux pas rater le début des entraînements. Il faut que je prenne le support en main et je ne veux pas démarrer trop tard.

Voilesetvoiliers.com : As-tu bouclé ton budget pour participer à La Solitaire Bompard-Le Figaro au mois de juin prochain ?
P. B. :
Non, mais j’y travaille. Je pense qu’il va falloir que je loue un bateau avec mes propres deniers car il faut absolument que je m’entraîne le plus rapidement possible afin d’être prêt au départ. J’aime aussi l’entraînement. En Class40, on ne s’entraîne pas beaucoup finalement. Je veux donc naviguer en Figaro dès que possible. Je vis mon rêve. Je fais ce que j’ai envie. Mais l’hiver, c’est sûr qu’on a des doutes quand on cherche des sponsors. Je relativise : c’est vrai que nous sommes nombreux dans ce cas. Donc il ne faut pas avoir peur. En définitive, on trouve toujours quelque chose, il faut avoir confiance. C’est mon leitmotiv. J’ai envoyé des milliers de dossiers. Le sentiment que j’ai, c’est que ça reste compliqué de franchir un cap pour aller plus loin. C’est une histoire de confiance entre le sponsor et toi. J’essaie de travailler mon réseau !
Une chose est sûre, je porterais le projet de 7e Continent (comprendre et réduire la pollution plastique pour une planète préservée, ndlr) qui me tient à cœur. En fait, je veux associer mon projet de compétiteur à un engagement concret. Il faut témoigner et sensibiliser sur l’état de la pollution plastique présente dans les océans. 

Pierre Brasseur arrivée BrésilVictoire ! Pierre remporte la Transat Jacques Vabre 2015 avec Yannick Bestaven sur le Class40 Le Conservateur. Une démonstration de sa progression fulgurante en course au large après être arrivé troisième en 2013 aux côtés de Jörg Riechers sur Mare. Ses années Class40 démontrent désormais un joli palmarès.Photo @ Jean-Marie LIOT/DPPI/TJV 2015

Voilesetvoiliers.com : Quels sont les navigateurs que tu admires, dont le parcours te fait rêver ?
P. B. :
J’admire Erwan Le Roux, François Gabart, Loïck Peyron. Ce sont des marins bons partout. Ce que j’aime chez Gabart, c’est qu’il arrive à mettre quelque chose en plus dans ses projets. Non seulement ça marche, mais en plus c’est bien réalisé. Il va tenter le record du tour du monde en solo et tu vas voir qu’il va le claquer, j’en suis sûr ! Chez Franck Cammas, ce qui me fait rêver, c’est qu’il passe sa vie à naviguer sur les meilleurs bateaux qui existent, bien que la Coupe de l’America me parle moins. Je m’y intéresse évidemment, mais ce n’est pas ce dont j’ai envie. Je rêve de multicoque ; la seule chose qui me fait peur, c’est qu’il y ait de moins en moins de bateaux sur les lignes de départ. Il faut que ça brasse, il ne faut pas que ce soit tout le temps les mêmes équipes. Il faut réussir à conserver des séries différentes, des courses accessibles à un maximum de marins.