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Questions à Isabelle Joschke, espoir de la course au large

«Si je cours le Vendée Globe, ce n’est pas pour terminer dernière ou avant-dernière !»

  • Publié le : 03/07/2009 - 07:51

Isabelle à Salvador de Bahia Visage fin, fin sourire - énorme volonté. Isabelle Joschke, ici à l'arrivée de la Mini-Transat 2007, qu'elle aurait pu gagner, et qu'elle a terminée. Malgré tout. (Cliquez sur cette photo, comme sur les suivantes, pour l'agrandir). Photo © Thierry Martinez (Sea & Co) Elle a les mains d'un marin. Plutôt grandes pour son gabarit, solides en tout cas. Au moment de se dire bonjour, il y passe une énergie - un courant. Puis elles retournent près du corps, outils dociles, en attente, parfois expressives, toujours maîtrisées. Le visage est fin, et fin le sourire. Eux aussi sont comme retenus, contenus. Ils laissent pourtant filtrer une intensité, une attention, une concentration.

De sa naissance en Allemagne, Isabelle Joschke, 32 ans, a embarqué rigueur et exigence, aux côtés desquelles elle a développé sensibilité et volonté. Autant dire quelques qualités utiles dans la vie en général - et quand on veut créer, lancer, gérer des projets de course à la voile en particulier.

Révélée par quatre saisons en Mini, aujourd'hui régatant en Figaro, elle a clairement le Vendée Globe 2012 en ligne de mire. Et là, ses mains en sont sûres.

Après avoir fait réagir François Gabart, autre espoir de la course au large, sur des dates précises (interview à lire ici), voici une série de noms de lieux pour Isabelle - îles, pays, ports. Tous marquent son parcours, invitation à un voyage sans égarements...


v&v.com : Madère ?
Isabelle Joshke :
Ah, Madère... C'est la première étape de la Mini 2007, ma plus belle victoire. Un de mes meilleurs souvenirs. J'espérais devenir la première femme à gagner la Mini-Transat, et voilà, un bout de chemin était fait. Après trois années de courses sur un proto assez ancien, j'attendais beaucoup de cette dernière saison sur un proto neuf, à la construction duquel j'avais participé. Moi, en partant, je ne me voyais pas autrement que gagner cette étape. Comme j'étais en panne de radio, ce n'est qu'à mi-chemin que j'ai appris que j'étais en tête. Si ça n'avait pas été le cas, j'aurais été très déçue.

v&v.com : Le Cap Vert ?
I.J. :
Dur. Très dur. Mais, en même temps, génial... C'est là que j'ai relâché après mon avarie de bout-dehors lors de la deuxième étape de la Mini 2007. Je crois que j'ai rarement autant pleuré. C'était pour moi la fin de mon rêve, la victoire possible qui s'envolait. Je suis arrivée là-bas toute seule, et puis, j'ai retrouvé du monde, un gars de mon équipe venu avec de quoi réparer, d'autres skippers de la Mini en galère comme moi. J'ai vécu un moment incroyable, un partage. J'ai pris du recul. Je ne suis restée qu'une journée avant de repartir en course, mais il s'est passé beaucoup de choses. On s'est fait un repas entre <galériens> et c'était super. Et je me suis dit que c'était finalement une chance de se retrouver là, par hasard, au Cap Vert. Et ça m'a aidé à faire un grand pas dans ma tête, à surmonter la déception. A apprendre que, dans la vie en général, et dans la voile en particulier, rien n'est jamais acquis.
v&v.com : Pour la Mini, tu n'as pas eu envie de retenter ta chance une troisième fois ?
I.J. :
Pas du tout. L'objectif absolu n'était pas de gagner la Mini. Ça, c'était le but de l'année 2007. Ce que je voulais, ce que je veux toujours, c'est apprendre. Me fixer des buts, les uns après les autres. Avant même la Mini 2007, je voulais passer au circuit Figaro. Sans que le résultat de cette course-là change quoi que ce soit. Je ne me voyais pas courir la Mini-Transat trois ou quatre fois pour la gagner à tout prix. Ce n'est pas grave : je gagnerai d'autres courses.

v&v.com : Munich ?
I.J. : C'est la ville où je suis née. C'est de là, et de mon père, à la fois allemand et autrichien, que vient mon côté rigoureux, travailleur, organisé, exigeant...
v&v.com : Tu veux dire que les Français, ou les Latins, ne sont pas comme ça ?
I.J. :
La rigueur, dans la culture allemande, c'est quelque chose de très important, en tout cas.
v&v.com : C'est loin de la mer, Munich. Ça ne prédispose pas à une vocation maritime...
I.J. :
Non, c'est vrai. Mais, deux ans après ma naissance, ma famille est revenue en France, en région parisienne, puis non loin de Genève.

v&v.com : L'Autriche ?
I.J. :
La naissance de ma vocation, justement ! Ma famille a là-bas une maison au bord d'un lac. Toute petite, j'ai eu un Optimist, puis un dériveur de 3-4 mètres. Et, pendant longtemps, j'ai sillonné ce plan d'eau dans tous les sens, pour le plaisir.
v&v.com : Pas de compétition ?
I.J. :
Pas du tout ! La lac mesurait une vingtaine de kilomètres sur quatre - rien à voir avec la mer ou même avec le Léman, mais il y avait quand même de quoi naviguer...

v&v.com : L'archipel des Glénan ?
I.J. : Après mon bac, c'est là, en Bretagne Sud, que j'ai découvert ce que c'était de naviguer dans du crachin avec quatre mètres de creux. Et c'est ça qui m'a donné envie de faire du bateau en mer...
v&v.com : Et comme c'est logique !
I.J. : (Elle rit). Oui, je sais, c'est bizarre de dire ça, mais c'est là, comme ça, que j'ai eu la révélation ! Il y avait un côté austère qui m'a plu, et puis, c'était l'aventure, aussi. En tout cas, je me suis tout de suite inscrite à d'autres stages dans la foulée, et je suis à mon tour devenue skipper, monitrice.

v&v.com : Le Brésil ?
I.J. : Ah, le Brésil ! J'ai fait quatre traversées de l'Atlantique, et trois fois, je suis allée au Brésil. Ma toute première transat, en convoyage, m'a menée à Rio. Et après cette traversée-là, je savais que c'était ça que je voulais faire de ma vie.
v&v.com : Comment ça s'est concrétisé ?
I.J. :
C'était pendant ma licence de Lettres, j'avais envie d'une aventure maritime. J'ai vu, sur une annonce, qu'on recherchait un équipier pour le convoyage d'un voilier de croisière, un Sun Odyssey 42 je crois. J'y suis allée. Avec le skipper et un autre équipier, on est parti de La Rochelle, puis on a fait escale au Portugal, à Madère, aux Canaries, au Cap Vert, puis on a traversé vers Rio. La première fois que j'ai quitté l'Europe, c'était en bateau pour aller au Brésil. Un pays fondateur, donc.
v&v.com : Et l'arrivée là-bas ?
I.J. :
Que ce soit Rio ou Salvador avec la Mini, c'est complètement hallucinant. Hallucinant d'arriver dans des grandes ville comme ça par la mer. C'est tellement grandiose qu'on se rend compte de tout le chemin qu'on a fait en arrivant. En regardant tous ces buildings.
A bord du Figaro Synergie Plus gros, plus lourd, plus technique que le mini, le Figaro Bénéteau est une exigeante école du large et de la régate. Photo © Thierry Martinez (Sea & Co)
v&v.com : Port-La Forêt ?
I.J. :
Le Pôle Finistère-Course au Large... C'est là que je m'entraîne. Là que je côtoie les meilleurs. C'est là qu'on apprend plein de choses. Ça tire vers le haut. Tu vois, l'hiver, quand il y a 30 noeuds dehors, si tu es seul, tu ne vas pas forcément sortir. Mais là, tout le monde y va ! Alors, tu sors aussi, il y a une émulation énorme, et c'est génial. Il y a beaucoup de moyens, des formateurs remarquables, Nélias, Bernot...
v&v.com : Tu es une bonne élève ?
I.J. :
Ça dépend des matières. Je ne suis pas encore très à l'aise dans la navigation au contact, les phases de départ, la tactique. Mais je suis une bonne élève en stratégie, en météo ; j'aime aussi travailler la vitesse, apprendre à connaître son bateau.
v&v.com : Comment es-tu arrivée là ?
I.J. : Comme tout le monde, hein : sur dossier. En fait, j'y suis depuis ma préparation de la Mini 2007. Au départ, je m'entraînais à Douarnenez, puis j'ai eu envie de plus et mieux. Comme Port-Laf' ouvrait ses portes aux minis, j'y suis allée et on m'a prise. Et, après la Mini, j'ai été à nouveau acceptée pour mon projet Figaro.

v&v.com : Marie-Galante ?
I.J. :
La délivrance ! L'arrivée de la Transat BPE 2009, au terme d'un parcours rude : plus d'alternateur, plus de pilote. Spi lourd out, spi léger à affaler et réparer tous les jours - le pauvre, il a souffert. Ça faisait une semaine que je ne dormais presque plus ; la nuit, j'avais des hallucinations. Il était grand temps d'arriver. Et, là-bas, on a reçu un accueil formidable.
v&v.com : Tu n'étais pas trop déçue par ta neuvième place ?
I.J. :
Si, et en même temps, non, pas vraiment. Je voulais faire un résultat, bien sûr, mais avec mes galères, je ne pouvais pas faire beaucoup mieux.

v&v.com : La Crète ?
I.J. :
Ah, deux bons souvenirs ! D'abord, quand j'étais ado, j'ai fait deux voyages d'été là-bas, avec une copine et mon frangin, c'est vraiment une île magique. Ensuite, lors de la Cap Istanbul 2008, je claque l'étape qui arrive en Crète - belle surprise ! Je ne m'y attendais pas vraiment...
v&v.com : Comment expliques-tu cette victoire, alors que sur les autres étapes, tu finis quand même plus loin ?
I.J. : J'arrivais à un moment de la saison où je connaisais bien mon bateau, où je prenais confiance, où j'arrivais à aller vite. J'ai eu un petit coup de bol dans un grain, où j'ai empanné avant tout le monde. Au matin, je me suis retrouvée en tête - et j'ai réussi à y rester. Parce que j'ai gardé mon calme, que j'ai navigué propre et que je me suis cantonnée à la stratégie et à la tactique que je m'étais fixées... Lors des autres étapes, si c'est vrai que je n'ai pas fait de bons résultats, j'ai pu valider des choses, des progrès, entre autres ma vitesse par rapport aux autres. Il n'y a que le portant dans la brise, notamment lors de la première étape, où je n'étais pas du tout à l'aise.
v&v.com : Ça reste une lacune aujourd'hui ?
I.J. :
Oui, mais je m'entraîne, je travaille. En fait, contrairement au mini et, je pense, au 60 pieds IMOCA, le Figaro est un bateau où la force physique pure est importante. Au portant avec plus de 30 noeuds de vent, moi, je suis sous spi lourd et GV à un ris. Tous les costauds sont sous grand spi et GV haute. Et quand il faut affaler, ou empanner, il faut aller vite, très vite, et il faut de la force pure. J'essaye de compenser, d'anticiper davantage, mais je pâtis toujours de mon gabarit à un moment donné.
v&v.com : Tu travailles ta condition physique ?
I.J. : Oui, force et endurance. J'ai un préparateur physique et mental. Et je bosse aussi sur mon sommeil - c'est passionnant.

v&v.com : Lorient ?
I.J. :
J'adore ! J'ai plein de souvenirs, plein de copains là-bas. C'est là que je suis en train de m'installer, c'est là que je m'entraîne. Et j'espère que c'est là aussi que j'aurai bientôt mon 60 pieds IMOCA pour le Vendée Globe 2012 !
v&v.com : C'est en bonne voie ?
I.J. : Je suis intégrée à l'écurie <Absolute Dreamer> de Jean-Pierre Dick et Luc Talbourdet. On cherche ensemble des partenaires. Jean-Pierre est en train de faire construire son nouveau Paprec-Virbac en Nouvelle-Zélande, et voudrait en sortir un deuxième en même temps, issu du même moule, ce qui permet de diminuer considérablement les coûts. Et ce second bateau, j'espère qu'il sera pour moi. En tout cas, j'y crois. Je fais tout pour.
v&v.com : Lorient, c'est aussi le départ de la Solitaire du Figaro 2009...
I.J. :
Oui. Ça va venir vite.
v&v.com : L'an dernier, tu as finis 30e et 3e bizuth. Quel est ton objectif cette fois ?
I.J. :
Terminer dans les quinze. Ça serait bien.
v&v.com : Pas mieux ?
I.J. : Non. Je veux dire : pas comme objectif avoué, non. Il faut être ambitieux, pas prétentieux. Quand on voit le plateau de cette quarantième édition...

v&v.com : Les livres ?
I.J. :
Ah, les livres... Bel endroit ! Le livre, c'est une fenêtre, par où l'on s'échappe. Ayant suivi des études de Lettres, j'ai beaucoup, beaucoup lu. C'était ma passion. Maintenant que je fais de la voile pro, je n'ai plus vraiment le temps. Mais, parfois, ça reste une vraie nécessité. Je suis tellement impliquée sur mes projets, il y a une telle concentration que ça en devient extrême. Pour moi, le livre, c'est alors un besoin, une évasion.
Seule à la barre , affirme Isabelle. Maître de son destin, responsable. . Photo © Thierry Martinez (Sea & Co) v&v.com : La solitude ?
I.J. :
Un lieu curieux... Quand j'étais petite, je rêvais d'aventures solitaires. De navigations toute seule, loin. Au bout du lac, au bout du monde. J'avais des amis, j'ai un frère, j'aimais être avec eux, mais j'avais envie de réaliser des choses seule. Et ça ne m'a pas quitté. J'aime être seule en mer.
v&v.com : Ce mot de <solitude> revient souvent dans ce que tu écris, tu vis. Y compris dans tes choix littéraires : tu cites <Cent ans de solitude> de Gabriel Garcia Marquez. Et Panaït Istrati, un écrivain roumain du début du XXe siècle qui a vécu dans une solitude morale terrible. Ces destins-là te marquent ?
I.J. :
Oui. Quand j'étais plus jeune, mes héros étaient déjà des solitaires. Je ne sais pas pourquoi. C'est ainsi. Je ne suis pas solitaire : j'ai des amis, je suis entourée. Mais j'aime faire des choses seules, être responsable de tout ce qui se passe. Et revenir. Retrouver les autres.

v&v.com : Les Sables-d'Olonne ?
I.J. :
C'est à la fois un aboutissement et un départ. Un aboutissement, parce que la route est longue avant d'amener un 60 pieds au départ du Vendée Globe. Et un départ, évidemment. Un grand départ. Le début d'une aventure qui me fait rêver. J'aimerais vraiment y être en 2012, avec un bateau.
v&v.com : De son côté, Sam Davies cherche aussi des partenaires pour un bateau neuf. Tu penses que c'est un avantage d'être une femme de ce point de vue ?
I.J. :
Oui, sans doute. Quand il n'y a qu'une femme ou deux sur une épreuve comme celle-là, elles focalisent forcément l'attention. Et un sponsor peut être sensible aussi à cet aspect des choses. Cela dit, Sam - et Dee Caffari avec elle - a démontré qu'elle était un vrai marin et qu'elle n'était pas là pour terminer dernière ou avant-dernière du Vendée ! Et c'est bien mon objectif aussi...