Actualité à la Hune

Route du Rhum : Classe Rhum

Retour vers le passé

  • Publié le : 29/10/2014 - 00:01

Dixième édition ! La Route du Rhum est entrée en maturité avec un nombre record de participants, un parcours toujours aussi simple de 3 542 milles entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, une démesure semblable à ses origines avec un trimaran de 40 mètres… Mais en trente-six ans, l’esprit de la course imaginée par Michel Etevenon perdure surtout grâce à la classe Rhum, celle qui mélange amateurs éclairés et solitaires endurcis, petits trimarans et grands monocoques, comme en 1978 quand Michel Malinovski s’était fait battre sur la fil par Mike Birch. Petit mémo des grands moments de cet événement majuscule…

 

Olympus Photo 1978Olympus Photo lors du dernier sprint vers Pointe-à-Pitre en 1978 : Mike Birch qui avait pris la route des alizés arrive aussi frais que son petit trimaran jaune et déboule dans les tous derniers milles pour coiffer le grand cigare de Michel Malinovski, de 98 secondes !Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

L’histoire débute par la volonté d’un homme : Michel Etevenon propose une nouvelle course pour faire pendant à l’Ostar, la transat anglaise entre Plymouth (GB) et Newport (USA). L’homme qui crée cette nouvelle course en solitaire le fera tout d’abord sur un coup de sang et s’appuiera sur un de ses grands principes : suivre l’évolution du temps et offrir un moyen de s’exprimer aux inventeurs de génie (qui passionnent le public) au lieu de leur imposer des restrictions.

Ce sera une transatlantique sans artifices et sans de longs préambules. Le règlement est simple et le juge de paix sera l’océan. Il faut rappeler que la célèbre course transatlantique anglaise entre Plymouth et Newport dont la jauge limitait à partir de 1980 la longueur des bateaux à 60 pieds, venait ainsi de fermer la porte aux grands bateaux. Les Britanniques venaient en sus de disqualifier Alain Colas sur son immense Club Méditerranée sous le prétexte que le navigateur français, handicapé du pied droit, avait reçu de l’aide lors d’une escale technique à Terre-Neuve. Aussi, il fallait réagir et rouvrir les écluses de la libre pensée et de la créativité.

 

Michel EtevenonMichel Etevenon était un visionnaire qui a su suivre l'idée de Florent de Kersauson : sans son charisme et sa détermination, la course océanique française ne se serait pas autant développée et le public n’aurait pas forcément accroché aux seuls tours du monde…Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

Un souffle de démesure
Pour cette première, pas de contraintes si ce n’est de sécurité et un parcours original au départ de Saint-Malo vers la Guadeloupe au mois de novembre, soit 3 542 milles face aux tempêtes automnales de la Manche et du golfe de Gascogne avant d’accrocher les alizés antillais. La transatlantique française en solitaire est ainsi ouverte à tous les bateaux : les monocoques sont mêlés aux multicoques sans spécification de classement ou restriction de taille. De plus, les amateurs peuvent s’affronter aux professionnels sur un même parcours. L’alchimie du face à face seul avec l’océan sur une araignée à trois coques, un prao inspiré de Polynésie ou un long monocoque en forme de cigare impressionne et envoûte : la Route du Rhum, dès sa première édition, écrit en lettres d’or une incroyable histoire d’amour avec le grand public.

Départ Rhum 1978La plus grande diversité architecturale marque la première Roue du Rhum : le trimaran Rogue Wave de Phil Weld (en haut à gauche) termine troisième alors que le trimaran Disque d’Or de Pierre Felhmann (en bas à droite) doit abandonner…Photo @ Jonathan Eastland Ajax News-DPPILe succès est immédiat puisque trente-huit skippers s’alignent dont les noms les plus célèbres du moment : Alain Colas, Chay Blyth, Pierre Felhman, Alain Gliksman, Mike Birch, Phil Weld, Eugène Riguidel, Michel Malinovski, Olivier de Kersauson,... Personne ne sait vraiment quel est le bateau le mieux armé pour affronter l’Atlantique : monocoque ou multicoque, grand ou petit ? Ni quelle route est la plus adaptée sachant que les prévisions météo, les moyens de navigation et les communications restent précaires, peu précis et longs à mettre en œuvre. Pas de satellites, ni d’ordinateurs, mais un sextant, parfois un fac-similé météo et des pilotes qui flanchent. L’aventure est lancée...

 

1978 : le cigare et la libellule
Trente-huit marins relèvent le défi de cette première édition qui quitte Saint-Malo et ses remparts noirs de terriens, le brumeux après-midi du 5 novembre 1978. Ils sont des milliers à avoir rallié la cité corsaire pour voir ces marins connus et inconnus larguer les amarres à bord de drôles de machines à trois pattes ou de longues coques effilées.

 

Kriter V 1978En 1978, il était inconcevable qu’un petit trimaran s’impose devant le plus grand des monocoques océaniques de l’époque, Kriter V conçu par André Mauric… Et pourtant, la Route du Rhum sonnait le glas des «porte-lest»…Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Dès les premiers milles, le Rhum se transforme en hécatombe : Marc Pajot aborde un voilier spectateur, Eugène Riguidel un ferry-boat, les pilotes tombent en panne (Yvon Fauconnier, Chay Blyth, Pierre Felhman) et après onze jours de course, Alain Colas ne répond plus. Avec pour seul repère la radio BLU qui crachote quelques maigres informations, personne sur l’eau comme à terre ne sait vraiment ce qui se passe en mer. Alors lorsqu’à l’approche de la Guadeloupe, le grand monocoque de Michel Malinovski se présente devant l’arrivée, l’affaire semble entendue jusqu’à ce que le petit multicoque de Mike Birch déboule comme une fusée…

 

Manureva 1978Manureva, ex-Pen Duick IV au départ de la première édition de la Route du Rhum : le trimaran en aluminium gréé en ketch d’Alain Colas semblait aussi troué qu’une passoire à Saint-Malo et n’aurait pas supporté le premier coup de vent au large des Açores…Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Car après vingt-trois jours de course, l’incroyable se produit : Kriter V, le long cigare bleu de Michel Malinovsky, solidement installé en tête de la course jusqu’à deux milles de l’arrivée, assiste impuissant au retour spectaculaire d’une petite araignée jaune à trois pattes, Olympus Photo, skippé par le Canadien Mike Birch. Le plus petit trimaran engagé fond sur la ligne d’arrivée en coiffant sur le fil le fin monocoque que tous donnaient vainqueur. Un delta de 98 secondes après une traversée de l’Atlantique en 23 jours, des options météo différentes, des tempêtes de 50 nœuds, des dépressions tropicales "ambiance cyclone" et des abandons à n’en plus finir : les images font le tour de la planète, la course au large entre avec cette arrivée spectaculaire dans une nouvelle dimension.

 

Arrivée Rhum 1978L’arrivée incroyable de la première Route du Rhum : Mike Birch et Michel Malinovski sont au coude à coude après 23 jours de mer !Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Route du Rhum 1978
(38 partants, 26 classés)
1-Mike Birch (Olympus Photo) trimaran Greene 11,50m : 23j 06h 59' 35"
2-Michel Malinovsky (Kriter V) monocoque Mauric 21,00m : 23j 07h 01' 13""
3-Phil Weld (Rogue Wave) trimaran Newick 18,00m : 23j 15h 51' 52"…

 

William Saurin 1982Déjà en 1982, la démesure était au rendez-vous avec le trimaran William Saurin d’Eugène Riguidel : plus de 27 mètres de long pour 15 mètres de large. Le duo arrivera à boucler le parcours en 22 jours…Photo @ Jonathan Eastland Ajax News-DPPI

 

1982 : l’ère du catamaran
Les retombées extraordinaires du suspens de la première édition provoquent l’inflation des candidatures et nombre de skippers ont fait construire un bateau spécialement pour cette course. Les multicoques ont évolué et ont prouvé lors de l’Ostar 1980 qu’ils étaient intouchables même contre le vent. Plus fiables, à l’exception du prao de Guy Delage qui se disloque avant même le départ, ils ont aussi gagné en longueur : Riguidel et de Kersauson partent déjà sur des engins de 25 mètres...

 

Kersauson-Arthaud 1982Au départ de la deuxième édition de la Route du Rhum, Florence Arthaud connaît tout de suite des problèmes de pilotes automatiques sur son trimaran Biotherm : elle aborde Olivier de Kersauson qui terminera tout de même 7ème en Guadeloupe…Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Ils sont finalement cinquante marins à prendre le départ de cette deuxième édition dont une palanquée de marins professionnels à faire rougir les livres d’histoires de la course au large : Éric Tabarly, Robin Knox-Johnston, Chay Blyth, Olivier de Kersauson, Marc Pajot, Alain Gabbay, Loïc Caradec, Philippe Poupon, Eugène Riguidel, Jean-Yves Terlain, Yvon Fauconnier… sans oublier des petits nouveaux qui ne tarderont à faire parler d’eux comme Florence Arthaud ou encore Bruno et Loïck Peyron.

Robin Knox-Johnston 1982Robin Knox Johnston était déjà au départ de la Route du Rhum en 1982 à bord d’un catamaran trop mal construit pour résister aux assauts de l’Atlantique.Photo @ Jonathan Eastland Ajax News-DPPICôté nouveautés, les bateaux sont répartis en cinq classes dont la plus grande sans limitation de taille et tous sont équipés de balises Argos transformant l’Atlantique en un immense échiquier bleu marine. Il est dorénavant facile de suivre la progression des bateaux comme de mieux déceler d’éventuelles avaries. Autre nouveauté, le parcours emmène la flotte virer la Martinique avant de remonter vers la ligne d’arrivée en Guadeloupe. Une première… et une dernière !

Mais une autre «curiosité» attire les regards dès le coup de canon libérateur. Le prao de Guy Delage, Rosières, se disloque et chavire devant les yeux de milliers de spectateurs à quelques encablures de Saint-Malo. Retour à la case départ également pour Florence Arthaud sur son trimaran Biotherm après quelques milles de course. Elle solutionnera ses soucis de pilotes automatiques et un problème de tenue de mât et se relancera à la poursuite d’un certain Marc Pajot qui passe Fréhel en tête avant d’aborder le traditionnel chapelet de dépressions qui balayent l’Atlantique Nord.

 

Rosières 1982Le plus incroyable fiasco de la voile océanique : avant même de franchir la ligne de départ de la deuxième Route du Rhum, le prao pacifique (flotteur au vent en balancier) de Guy Delage se replie sur lui-même à cause d’un cordage retenant le bras qui glisse dans son bloqueur !Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPILa flotte est soumise au même régime : du près, du près et encore du près. Les bateaux comme les hommes souffrent. Mais le Baulois cache bien son jeu ou plutôt son avarie. Poutre centrale fendue, Elf Aquitaine est à deux doigts de jouer le grand écart. Marc Pajot ne dit rien et tend des câbles pour reprendre les efforts. Il continue la course et évoque le fait de s’arrêter à la Martinique. Mais finalement il coupe la ligne d’arrivée dix heures avant un certain Jaz mené par Bruno Peyron. Ce catamaran muni d’un mât sur chaque coque défraie la chronique mais c’était sans compter sur la détermination de cet homme qui deviendra au fil des ans un des grands spécialistes des catamarans «no limit».

Parti sur la route Nord, Bruno Peyron attaquera sans relâche et termine devant Mike Birch sur Vital. Le quatrième n’est autre qu’Éric Loizeau sur Gauloises IV, un petit trimaran de treize mètres seulement ! Côté monocoques, c’est Michel Malinovsky qui pointe l’étrave le premier. Son Kriter VIII termine dixième, réduisant de quatre jours son chrono de 1978, lui qui avait failli gagner la première édition.

Paul Ricard 1982Éric Tabarly ne fera pas long feu à bord de son foiler révolutionnaire Paul Ricard qui a pourtant battu le record historique de la traversée de l’Atlantique… La Route du Rhum n’a jamais souri au skipper emblématique.Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPILes catamarans font donc un carton en s’adjugeant le podium. Marc Pajot améliore de plus de cinq jours le temps de course et va provoquer le “boum” du catamaran : deux saisons plus tard apparaissent les multicoques géants pour Québec-Saint Malo (Fleury-Michon, Charente Maritime, Tag Heuer, Royale, Roger-Gallet)…

 

 

Route du Rhum 1982
(50 partants, 31 classés)
1-Marc Pajot (Elf Aquitaine) catamaran Langevin 20,00m : 18j 01h 38' 00"
2-Bruno Peyron (Jaz) catamaran Dubernet 17,60m : 18j 11h 46' 22"
3-Mike Birch (Vital) catamaran Irens 15,25m : 18j 13h 44' 06"…
10-Michel Malinovski (premier monocoque) en 19j 16h 15’
11-Yves Le Cornec en 19j 18h 57’ (premier petit trimaran)…

 

Marc Pajot 1982Marc Pajot est arrivé totalement vidé en Guadeloupe, surtout qu’il fallait alors passer par la Martinique avant de finir : son catamaran Elf Aquitaine était rafistolé depuis les Açores ! Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

1986 : les ruses d’un Philou
Avant même le coup de canon libérateur, Philippe Poupon est le grand favori sur un trimaran très typé pour les allures débridées et portantes. Et s’ils sont moins nombreux qu’en 1982, question taille de bateaux et calibre de marins, ils tiennent largement la distance ! En effet, treize bateaux mesurent plus de 23 mètres. Jamais la course au large n’aura réuni un tel plateau de géants à amadouer en solitaire. Parmi les inscrits, la tendance du moment est résolument à deux coques avec pas moins de treize catamarans pour neuf trimarans dont certains équipés de nouveaux appendices : les foils. On les dit redoutables aux allures de travers, mais aussi capricieux à la barre.

 

Kriter VIII 1982Pour la seconde édition de la Route du Rhum, Michel Malinovski reste convaincu de la supériorité des monocoques au grand large mais son superbe cigare finira à plus d’une journée et demie du vainqueur ! Trente-deux ans plus tard, Wilfrid Clerton reprend le flambeau…Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Côté monocoques, ils ne sont plus que cinq en 1986, pour quinze en 1982, malgré l’importante dotation en prix pour les deux catégories voulue par Michel Etevenon. Côté coureurs, rien à dire : les meilleurs sont là et difficile de pronostiquer un vainqueur entre Loïc Caradec sur Royale (catamaran de 26 mètres), Philippe Poupon sur Fleury Michon VIII (trimaran à foils de 22,80 mètres), Pierre Follenfant et son catamaran Charente Maritime qui truste nombre de victoires, Éric Tabarly et le novateur Côte d’Or II à foils, Mike Birch sur son maxi cata Tag Heuer, Daniel Gilard et Jet Services V, Tony Bullimore et Apricot ou encore Éric Loizeau et son cata Roger & Gallet, sans oublier Olivier de Kersauson et son trimaran Poulain.

Certains partent sur des bateaux démesurés conçus pour être menés en équipage et la succession de tempêtes qui sévit au large du golfe de Gascogne fait des ravages. Dès le coup de canon, les grands multicoques donnent le ton. Difficile de suivre le rythme imposé par les Royale et autre Fleury Michon VIII. Mais les avaries tombent et les abandons pleuvent aussi : Lada Poch de Loïck Peyron démâte, Nems Luang de Paul Vatine est victime d’une collision avec un cargo, Apricot heurte un objet flottant non identifié, Poulain a des problèmes de bastaques et Fnac d’Hervé Cléris chavire ! Les dépressions se succèdent et l’hécatombe se poursuit avec Charente Maritime qui connaît des problèmes de structure, Jet Services V qui démâte et Côte d’Or II qui perd l’avant du flotteur bâbord.

 

VMI 2002Le mauvais temps est quasiment obligatoire sur ce parcours de 3 542 milles entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, mais le nombre d’abandons tend à se restreindre ces deux dernières éditions.Photo @ Benoît Stichelbaut DPPI

 

Les géants ne sont pas faits pour un solitaire. Car le gros de la tempête sommeille et touche la flotte dans la nuit du mercredi 12 au jeudi 13 novembre. Les 60 noeuds se réveillent : Stalaven chavire à son tour, mais heureusement Dominique Marsaudon est sain et sauf. De son côté Royale sous mât seul (60 m² de surface !) est en survitesse et manque de se retourner dans une rafale à plus de 50 nœuds, dixit Loïc Caradec. L’alerte est donnée le vendredi 14 au vu du relevé Argos qui laisse à penser que le bateau est à la dérive. Florence Arthaud se déroute et trouve le catamaran géant retourné. Le bateau est vide. Loïc Caradec n’est pas, comme espéré, à l’intérieur. L’émotion et la tristesse envahit la course qui voit la mer de noir vêtue.

Philippe Poupon passe au travers des coups et sort en position favorable pour accrocher les alizés : il subit lui aussi les affres de la tempête, mais plonge vers le Sud et offre à son trimaran à foils la possibilité de montrer ses réelles capacités. Il accélère et creuse l’écart avec ses poursuivants qui ne sont autres que Bruno Peyron, Lionel Péan et Mike Birch. Il réalise un final époustouflant en devançant Bruno Peyron de plus de deux jours... Le premier monocoque est douzième : Macif, ex-Kriter VIII skippé par Pierre Lenormand.

 

Philippe PouponPhilippe Poupon avait fait construire spécialement pour la Route du Rhum son Fleury Michon dessiné par Nigel Irens : une longue coque centrale et des flotteurs bananés pour cabrer le bateau au portant.Photo @ Jean-Jacques Bernard DPPI

 

Route du Rhum 1986
(33 partants, 15 classés)
1-Philippe Poupon (Fleury Michon VIII) trimaran Irens 22,80m : 14j 15h 57' 15"
2-Bruno Peyron (Ericsson) catamaran Ollier 22,70m : 16j 17h 04' 43""
3-Lionel Péan (Hitachi) catamaran Ollier 22,00m : 17j 07h 04' 43"
12-Pierre Lenormand (premier monocoque) en 23j 07h 50’
13-Walter Greene (premier petit trimaran)… en 23j 10h 14’

 

1990 : Florence, fille d’Éole
Pour cette quatrième édition, la longueur des bateaux est sur le grill de la discussion. En effet, la limitation de la taille des bateaux à 60 pieds fait peu à peu l’unanimité et ce, pour des raisons de sécurité et de budget. Cette nouvelle jauge semble l’outil idéal pour les courses au large en solitaire mais, de ce fait, prive certains skippers de participer à cette Route du Rhum. Bruno Peyron, Francis Joyon et Hervé Laurent se voient refuser l’entrée avec leurs bateaux de 65 pieds. Joyon coupera son catamaran quelques jours seulement avant le départ tandis que Peyron et Laurent s’élancent en «pirates».  Vingt-sept concurrents se présentent tout de même à Saint-Malo en cette année 1990 dont logiquement un certain nombre de nouveaux bateaux comme Pierre 1er de Florence Arthaud, Fujichrome de Mike Birch, RMO de Laurent Bourgnon. Les trimarans semblent être la solution idéale et si possible, tout carbone, pour offrir gain de poids, robustesse et performances.

Avant le départ de Saint-Malo, Florence est sous pression : les médias ne la lâche pas depuis des semaines et une douleur aux cervicales ne contribue pas à sa forme physique. Et pourtant, dès les premiers milles de course, Arthaud marque sa domination dans les coups de vent car aucun skipper n’ose mettre autant de charbon dans une “mer aussi pourrie”. Privé de communication avec la terre, et malgré sa fatigue, Florence taille sa route sans savoir qu’elle a fait le trou. Mois de novembre oblige, les dépressions s’abattent sur la flotte les unes derrière les autres et les avaries entrent en scène : Jean Maurel sur Elf Aquitaine III démâte et Laurent Bourgnon explose sa dérive occasionnant une voie d’eau. Il ne dit rien mais pompe !

La troisième dépression a raison de Loïck Peyron quand son multicoque casse son bras arrière. Bertrand de Broc démâte et nombre de bateaux s’arrêtent alors aux Açores. Trois bateaux se détachent alors de la flotte disséminée : Philippe Poupon est au Nord, Florence Arthaud au centre et Mike Birch au Sud. Et c’est Florence Arthaud qui va défrayer la chronique en réalisant une Route du Rhum incroyable. Celle que l’on surnommera la “Fiancée de l’Atlantique” connaît pannes à répétition et grave hémorragie. Dès les premiers jours, elle est privée de cartes météo et communique avec son routeur par télex. Elle songe à déclencher sa balise de détresse. Le vent tombe alors et Florence arrive à réparer un de ses pilotes tout en surveillant la mer et les nuages pour choisir au mieux sa trajectoire. Et l’incroyable se produit quant à proximité de la Guadeloupe, un Breguet la survole et un journaliste lui apprend qu’elle est en tête de la course ! Florence s’accroche.

 

Arthaud 1990Florence Arthaud réalise l’une des plus belles des neuf Route du Rhum : elle traverse le mauvais temps jusqu’aux Açores comme une balle et continue malgré ses ennuis de santé, d’énergie et de communication avec la terre !Photo @ Henri Thibault DPPI

 

Mais au Nord, un malicieux skipper tente une nouvelle voie pour rallier la Guadeloupe : Philippe Poupon navigue face aux dépressions pour redescendre à toute allure dans un flux de Nord-Ouest. Un petit calme suffit pour que cette nouvelle route ne devienne la voie royale. A l’approche de la ligne d’arrivée, c’est la folie : Florence est reine des flots ! Un camouflet pour les machos et un exploit salué par tous les marins. Côté monocoque, c’est le vainqueur en titre du Vendée Globe, Titouan Lamazou qui termine premier et onzième au classement général...

 

Route du Rhum 1990
(27 partants, 20 classés)
1-Florence Arthaud (Pierre 1er) trimaran VPLP 18,28m : 14j 10h 08' 28"
2-Philippe Poupon (Fleury Michon IX) trimaran Irens 18,28m : 14j 18h 39' 36"
3-Laurent Bourgnon (RMO) trimaran VPLP 18,28m : 14j 18h 46' 31"
11-Titouan Lamazou (premier monocoque) en 17j 14h 15’

Cap FréhelLa Route du Rhum est devenu un événement sportif majeur tous les quatre ans : plus de deux millions de spectateurs sont attendus à Saint-Malo et plusieurs dizaines de milliers lors du départ le 2 novembre au cap Fréhel…Photo @ Jean-Marie Liot DPPI


 

1994 : Laurent, prince du Rhum
Ils ne sont que vingt-cinq à prendre le départ de cette cinquiéme édition. Mais grande nouveauté, il y aura bien deux courses dans la course puisque deux victoires seront célébrées cette année-là : une chez les multicoques et une chez les monocoques. D’ailleurs, juste hasard des choses, ils sont le même nombre d’inscrits dans chacune des catégories. Et si beaucoup ont les images de Florence Arthaud ancrées dans les esprits, “la fiancée de l’Atlantique” n’est pas là pour défendre son titre. Seul son bateau sera présent, sous le nom de Lakota alors racheté par le milliardaire américain Steve Fossett. Et si Florence est absente, son ombre plane tout de même sur la course. En effet, Florence est également le nom d’une dépression tropicale qui commence à se décaler vers l’Ouest au moment du départ : météorologique coincidence !

Car le ton est donné avant même le départ : la cinquième édition de la Route du Rhum s’annonce comme un duel entre les “frères ennemis” Laurent Bourgnon et Loïck Peyron, avec comme arbitres Paul Vatine et Françis Joyon. Le scénario sur l’eau sera tout autre. Côté marins engagés, rien à redire sur le plateau : Loïck Peyron et son Fujicolor II sont là, Laurent Bourgnon est sur Primagaz, Paul Vatine sur Région Haute Normandie, Francis Joyon sur Banque Populaire, sans oublier Jean Maurel sur son catamaran Harris Wilson. Côté monocoques, le plateau est alléchant avec Yves Parlier sur Cacolac d’Aquitaine, Patrick Tabarly sur La Vie Auchan, Alain Gautier sur Bagages Supérior, Mike Birch sur Biscuits La Trinitaine sans oublier un certain Halvard Mabire sur Cherbourg Technologies.

Le catamaran Harris Wilson connaît vite des soucis et perd sa nacelle. Il se déroute sur Brest. Mike Birch démâte sur Biscuits La Trinitaine et revient sous gréement de fortune. Enfin, Halvard Mabire déclenche sa balise de détresse. Son bateau a perdu sa quille et s’est retourné. Le marin est à l’eau et va rester ainsi une dizaine d’heures dans l’eau glacée. Il sera récupéré par un navire de la marine britannique sain et sauf.


Laurent Bourgnon 1994Après un premier essai presque concluant en 1990, Laurent Bourgnon s’impose par deux fois en 1994 et 1998 sur le même trimaran dessiné par VPLP…Photo @ Benoît Stichelbaut DPPI

 

La dépression tropicale Florence réduit à néant les efforts de Loïck Peyron qui démâte après cinq jours de course. Plongeant plein Sud au milieu des Açores, Laurent Bourgnon décroche progressivement Paul Vatine resté au Nord et n’est plus inquiété jusqu’à l’arrivée en établissant un nouveau temps de référence en un peu plus de deux semaines. Derrière, la surprise vient des monocoques de Parlier et Gautier qui tiennent le rythme des multicoques pendant plus de la moitié du parcours alors que Steve Fosset remet au goût du jour la route des alizés.

 

Route du Rhum 1994
(25 partants, 13 classés)
1-Laurent Bourgnon (Primagaz) trimaran VPLP 18,28m : 14j 06h 28' 29"
2-Paul Vatine (Région Haute Normandie) trimaran Irens 18,28m : 14j 09h 38' 56"
3-Yves Parlier (Cacolac d'Aquitaine) premier monocoque, Groupe Finot 18,28m : 15j 19h 23' 35"

 

Yann GuichardLes derniers milles autour de la Guadeloupe sont toujours les plus beaux quand le public antillais vient fêter les solitaires après dix jours à trois semaines de mer…Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 


1998 : Doublé et record
Dix-neuf multicoques pour dix-huit monocoques : bien bel anniversaire pour fêter les vingt ans de la Route du Rhum ! Il faut dire qu’en six éditions, cette transatlantique est devenue mythique et incontournable dans la vie de tous marins professionnels. Et côté skippers, il y a de quoi noicir des carnets de note : Laurent Bourgnon est là pour défendre son titre, Loïck Peyron pour le lui enlever comme Alain Gautier, Francis Joyon, Paul Vatine ou encore Marc Guillemot.

Côté monocoques, Thomas Coville remplace au pied levé Yves Parlier, victime d’une chute de parapente, sur Aquitaine Innovations, Catherine Chabaud est sur son nouveau Whirlpool-Europe 2, Philippe Monnet sur Uunet, Jean-Luc van Den Heede sur Algimouss, Bernard Mallaret sur Baume & Mercier sans oublier Eric Dumont sur Le Havre 2000. Côté 50 pieds, un petit bout de femme pointe le bout du nez : Ellen MacArthur sur Kingfisher.

 

Ellen MacArthurEllen MacArthur se révèle au grand public en 1998 lorsqu’elle termine première des monocoques de 50 pieds : elle s’imposera quatre ans plus tard parmi les IMOCA 60’.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

La course démarre en trombe. Yvan Bourgnon démâte sur Yprema tandis que son frère et Catherine Chabaud prennent la tête de chacune des flottes. Et le vent monte et les abandons s’enchaînent : Victor Jean-Noël démâte et Bernard Mallaret perd le contrôle de sa quille orientable. Eric Dumont s’ouvre le bras avec un couteau en montant dans son mât pour réparer une drisse. La flotte s’étire et côté Sud, Francis Joyon y plonge carrément allant jusqu’à taquiner les côtes du Maroc et traverser les Canaries. Il parie sur un ralentissement à l’approche d’une zone de hautes pressions après le dur moment des dépressions. Paul Vatine reste assez Nord et rechigne à descendre au Sud : il se fait coincer. Joyon aligne les milles au portant dans les alizés, Peyron l’imitera et reviendra au contact car c’est le centre qui sort le plus vite ses étraves du jeu, soient Laurent Bourgnon, Alain Gautier, Marc Guillemot et Franck Cammas qui se retrouvent collés-serrés à quelques encablures de la Guadeloupe.

Le final est de toute beauté : Laurent Bourgnon, grand genaker en morceau, arrive à contenir un Alain Gautier survatiminé qui, malheureusement, heurte un cétacé à quelques heures de l’arrivée. De son côté Marc Guillemot se fait passer de nuit par Franck Cammas au large de “l’île arrivée”. Côté monocoques, Thomas Coville, routé par Yves Parlier, mène la danse. Il déchire la grand voile d’Aquitaine Innovations et arrache un chandelier mais tient le bon cap suivi par Catherine Chabaud. Jean-Luc van Den Heede fait jouer l’expérience et tient la troisième place pour le moment. Laurent Bourgnon accueillera Thomas Coville à l’arrivée tandis que le mât du Whirlpool-Europe 2 de Chabaud casse net au tiers supérieur. Dur coup du sort qui la fait abandonner, la mort dans l’âme, à quelques centaines de milles de la Guadeloupe.

 

Laurent Bourgnon 1998Primagaz renouvelle sa victoire cette fois en moins de treize jours et la domination des trimarans VPLP débuté avec Florence Arthaud perdure encore avec six éditions au compteur !Photo @ Christophe Baudry-DPPI

 

En 50 pieds monocoques, Ellen MacArthur empoche la victoire, taquinant de près nombre de 60 pieds. Déterminée, souriante, volontaire, passionnée, elle s’octroie l’une de ses plus belles victoires : celle du cœur des milliers de personnes qui l’ont suivie ! Le début d’une nouvelle et longue histoire…

 

Route du Rhum 1998
(35 partants, 27 classés)
1-Laurent Bourgnon (Primagaz) trimaran VPLP 18,28 m : 12j 08h 41’ 06
2-Alain Gautier (Brocéliande) trimaran VPLP 18,28 m : 12j 11h 54’ 32’’
3-Franck Cammas (Groupama) trimaran VPLP 18,28 m 12j 19h 41’ 13’’
9-Thomas Coville (premier monocoque) en 18j 07h 53’
17-Stève Ravussin (premier petit trimaran) en 20j 17h 27’

 

Départ Rhum 2002Sombre est l’horizon lors du départ de 2002 : sur les dix-huit trimarans ORMA engagés, seuls trois finiront la course !Photo @ Benoît Stichelbaut DPPI

 

2002 : L’hécatombe
Il y a inflation de candidatures et pléthore de nouveaux bateaux : dix-huit trimarans de 60 pieds dont douze spécialement construits pour cette course, et dix-sept monocoques de 60 pieds, dont la plupart a déjà participé au Vendée Globe 2000. Sans compter les 50 pieds - et il y a même des multicoques de 40 pieds ! Bref, personne n’imagine ce dimanche 10 novembre 2002 que la flotte va être littéralement «décapitée» par une tempête que personne ne voit venir à ce moment-là, au contraire : les prévisions laissent entendre que le parcours sera boucler très vite, avec peu d’options possibles sur une route proche de la loxodromie (route à cap constant), s’incurvant sous les Açores pour aller chercher des alizés sur le 30° Nord.

Deux nouveautés marquent cette septième édition de la Route du Rhum qui a vu son créateur, Michel Etevenon partir vers d’autres horizons : le départ des monocoques est décalé une journée avant celui des multicoques et les solitaires n’ont plus à faire le tour de la Guadeloupe avant d’arriver à Pointe à Pitre. Le ton est donné dès la sortie de la Manche : du vent d’Ouest fort, un passage de front violent avec plus de 45 nœuds, une mer qui se creuse de plus en plus. Et les avaries succèdent aux chavirages : Franck Cammas est le premier d’une longue série, son trimaran se met à l’envers au large de Roscoff. Puis c’est l’interrogation avec Bertrand de Broc qui jette l’éponge à Brest : les multicoques sont très stressants, trop pour certains en solitaire…

Fujifilm 2002L’une des dernières images de Fujifilm après la tempête au large de l’Espagne qui a décimé la flotte des trimarans ORMA : Loïck Peyron sera récupéré sain et sauf, mais ne veut plus faire de solitaire en multicoque…Photo @ Marine Nationale-DPPILa suite n’est plus qu’une succession de retours au port, de retournements ou d’abandons de navire, particulièrement pour les trimarans de 60 pieds. Francis Joyon, puis Yvan Bourgnon et Philippe Monnet chavirent dans le golfe de Gascogne et le mercredi 13 novembre, une dépression secondaire très rapide et très violente balaye la flotte : le bateau de Loïck Peyron se disloque, Karine Fauconnier quitte son trimaran démâté dont un flotteur s’est arraché, nombre de skippers abandonnent sur avaries tandis que d’autres font escale pour réparer à l’image de Michel Desjoyeaux à Madère et de Marc Guillemot aux Açores.

Le Suisse Stève Ravussin semble avoir course gagnée malgré de nombreux problèmes techniques mais chavire à 750 milles de l’arrivée quand son flotteur sous le vent explose ! Seul Lalou Roucayrol passe au travers des tempêtes à répétition en montant très au Nord, trop d’ailleurs puisqu’il se retrouve englué dans des calmes… Puis Michel Desjoyeaux repart en course après avoir réparé, tout comme Marc Guillemot : ils ne sont donc que trois trimarans de 60 pieds en Guadeloupe !

Côté monocoques, les coups de vent ont fait aussi le ménage et provoqué nombre d’avaries, mais on ne compte que cinq abandons. La course se transforme rapidement en duel britannique entre Ellen MacArthur et Mike Golding, la jeune navigatrice faisant finalement à faire le break au bout de huit jours de mer et arrive première… six heures devant Michel Desjoyeaux, parti avec une journée de décalage. La polémique est lancée, tant sur la victoire de Lady Ellen que sur la fiabilité des multicoques.

 

Géant 2002Michel Desjoyeaux, malgré un arrêt à Madère pour réparer son bras de liaison, s’impose en Guadeloupe en 2002.Photo @ Benoît Stichelbaut DPPI

 

Route du Rhum 2002
(59 partants, 30 classés)
1-Michel Desjoyeaux (Géant) trimaran VPLP 18,28m : 13j 07h 53’
2-Marc Guillemot (Biscuits La Trinitaine-Ethypharm) trimaran Nigel Irens 18,28m : 13j 19h 36’ 18’’
3-Lalou Roucayrol (Banque Populaire) trimaran Marc Lombard 18,28m : 14j 07h 01’ 00’’
Monocoques Classe 1 : 1-Bruno Reibel en 27j 22h 00’
Monocoques Classe 2 : 1-Nick Moloney en 18j 16h 23’
Monocoques Classe 3 : 1-Régis Guillemot en 21j 01h 11’

 

GuadeloupeQuel marin ne rêve d’un havre de paix antillais pour décompresser après une traversée de l’Atlantique toujours mouvementée au mois de novembre ?Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

2006 : Le record
Il y a inflation ! Non seulement, les trimarans ORMA sont encore dynamiques, mais surtout les Class40 déferlent pour leur première participation à la Route du Rhum : pas moins de 25 solitaires alors que la classe vient tout juste de se mettre en route… Bref la transat française devient de plus en plus un événement médiatique majeur qui voit près d’un million et demi de spectateurs envahirent les quais de Saint-Malo et le cap Fréhel au moment du départ… Pen Duick a repris les rennes en tentant de clarifier les catégories, mais si les grandes classes (ORMA, IMOCA, Multi-50, Class40) sont bien structurées, il n’en est pas de même pour les autres réservées aux amateurs dans l’esprit d’origine.

D’entrée de jeu, les solitaires doivent négocier une dépression qui souffle de Sud-Ouest devant Saint-Malo, puis traverser un front pour virer de bord dans le ciel de traîne de Nord-Ouest. Et ça va plutôt vite puisque Lionel Lemonchois est le premier à glisser vers le Sud pour attraper les alizés : l’enchaînement est parfait avec son routeur Sylvain Mondon épaulé par Yann Guichard et rapidement l’écart avec ses concurrents plus au Nord se creuse. Dans ce flux portant soutenu, le plan VPLP très cabré peut aligner les milles à près de 25 nœuds pour une trajectoire en «aile de mouette» qui amène le solitaire en deux bords sur la Guadeloupe ! Le skipper de Gitana 11 boucle les 3 542 milles du parcours en 7 jours 17 heures 19 minutes et 6 secondes, à la moyenne incroyable de 19,15 nœuds sur la route directe…

 

Départ Rhum 20062006 introduit les Class40 et c’est un peu la confusion avant le coup de canon quand 74 solitaires se pressent sur la ligne de départ !Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

Son compagnon de la précédente transat Jacques Vabre a du mal à suivre ce rythme époustouflant : Pascal Bidégorry arrive avec plus d’une demie journée d’écart, suivi par Thomas Coville alors que Stève Ravussin a dû quitter son trimaran au milieu de l’Atlantique. Chez les IMOCA qui préparent leur prochain Vendée Globe, le match est à couteaux tirés sur une route proche de l’orthodromie : Roland Jourdain ne devance que d’une demie heure Jean Le Cam ! Et chez les nouveaux venus, le Britannique Phil Sharp réalise le hold-up en Class40 sur une route Nord, après avoir affronté du vrai mauvais temps quand ses concurrents s’enferraient dans les hautes pressions…

 

Crêpes Whaou !Franck-Yves Escoffier avec deux victoires au compteur dans la classe des Multi 50 a fortement contribué au développement de cette classe.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

Et Franck-Yves Escoffier renouvelle sa victoire sur son nouveau Crêpes Whaou ! dans cette catégorie de multicoques de 50 pieds qui deviendra la Multi 50. Le Belge Michel Kleinjans, l’Américain Kip Stone et le Français Philippe Chevalier se partagent quant à eux les victoires dans les trois autres catégories qui fusionneront quatre ans plus tard au sein de la classe Rhum…

 

Route du Rhum 2006
(74 partants, 62 classés)
1-Lionel Lemonchois (Gitana 11) trimaran VPLP 18,28m : 7j 17h 19’
2-Pascal Bidégorry (Banque Populaire) trimaran Nigel Irens 18,28m : 8j 04h 25’
3-Thomas Coville (Sodebo) trimaran VPLP 18,28m : 8j 13h 39’
Multicoques Classe 3 : 1-Pierre Antoine en 22j 12h 52’
Monocoques Classe 1 : 1-Philippe Chevalier en 23j 22h 51’
Monocoques Classe 2 : 1-Kip Stone en 17j 22h 36’
Monocoques Classe 3 : 1-Michel Kleinjans en 23j 20h 35’

 

Lionel Lemonchois 2006Lionel Lemonchois explose le temps de référence de la Route du Rhum en 2006 sur son trimaran ORMA : 7 jours 17 heures 19 minutes !Photo @ Vincent Curutchet/Dppi

 

2010 : La démesure
Tirant les enseignements de la huitième édition, Pen Duick simplifie les classements en conservant les catégories reconnues (IMOCA, Multi 50, Class40) pour y adjoindre une nouvelle classe Ultime pour les grands multicoques et pour regrouper les bateaux disparates au sein de la catégorie Rhum, mélangeant multicoques historiques et monocoques de croisière, amateurs éclairés et semi professionnels en quête de solitaire. Mais les regards se tournent essentiellement vers le «monstre» Groupama 3 de Franck Cammas conçu pour le Trophée Jules Verne en équipage !

 

Jean-Paul FrocJean-Paul Froc s’élance pour la seconde fois sur la Route du Rhum avec un sister-ship du trimaran de Mike Birch, vainqueur en 1978…Photo @ DR

 

En effet, le plan VPLP était dédié au record autour du monde et non à une transat en solitaire : 31 mètres de long, 22,50 mètres de large, 18 tonnes et plus de 400 m2 de voilure au près ! Même s’il a été adapté à ce défi, peu d’observateurs imaginent qu’un tel duo puisse traverser l’Atlantique et ses dépressions automnales sans coup férir… Et pourtant, dès les premiers milles devant le cap Fréhel, le trimaran géant glisse dans une brise portante d’une douzaine de nœuds et laisse sur place ses concurrents ! Même le Gitana 11 boosté pendant l’hiver avec ses flotteurs rallongés ne peut suivre le rythme…

Et comme à Ouessant le vent bascule à l’Ouest en forcissant, Franck Cammas arrive à faire le break et à attraper des alizés modérés quand ses poursuivants peinent face au vent ou se traînent dans son sillage. Quasiment pas de manœuvres, quelques empannages pour finir et le skipper débarque à Pointe-à-Pitre en vainqueur incontesté, plus de dix heures devant Francis Joyon qui a réussi à déborder Thomas Coville enferré au Nord dans des vents mous…

 

Roland JourdainRoland Jourdain est avec Laurent Bourgnon, Franck-Yves Escoffier et Lionel Lemonchois, le seul solitaire qui a remporté deux fois la Route du Rhum consécutivement : en 2006 et 2010.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

Et Roland Jourdain réitère sa victoire en monocoque, cette fois avec plus de marge sur son dauphin Armel Le Cléac’h en IMOCA ; Lionel Lemonchois réalise aussi le doublé, mais en Multi 50 alors qu’il avait fait demi tour pour réparer son gréement ! Il faut dire que les favoris, Franck-Yves Escoffier et Yves Le Blévec, ont tous deux cassé leur trimaran au Sud des Açores… Quant à la Class40, Thomas Ruyant, le vainqueur de la Mini Transat, s’impose de belle manière sur une trajectoire orthodromique qui n’a pas été de tout repos, devant le Figariste Nicolas Troussel : sur les 45 partants, 39 sont classés !

 

Groupama 3-2010Personne ne pensait que l’immense Groupama 3 allait déborder le redoutable Gitana 11 ! Et pourtant, dès le cap Fréhel, Franck Cammas laissait tout le monde sur place…Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

 

Enfin la nouvelle catégorie Rhum voit la victoire de l’Italien Andrea Mura établissant le temps de référence en 19 jours 9 heures et 40 minutes : il sera de nouveau présent pour cette dixième édition sur le même bateau.

 

Route du Rhum 2010
(86 partants, 73 classés)
1-Franck Cammas (Groupama 3) trimaran VPLP 31,00m : 9j 03h 14’
2-Francis Joyon (IDEC) trimaran Irens 32,20m : 9j 13h 50’
3-Thomas Coville (Sodeb'O) trimaran Irens 33,50m : 10j 03h 13’
Classe Rhum (11 partants, 7 classés)
1-Andréa Mura en 19j 09h 40’
2-Luc Coquelin en 20j 13h 15’
3-Julien Mabit en 22j 07h 42’
4-Pierre-Yves Guennec en 22j 10h 15’
5-Charlie Capelle en 22j 13h 33’
6-Jean-Paul Froc en 24j 01h 30’
7-Yves Ecarlat en 25j 03h 51’

 

Andrea MuraTenant du titre dans sa catégorie, l’Italien Andrea Mura est le grand favori de cette dixième édition de la Route du Rhum : il se prépare ensuite au Vendée Globe sur un nouveau plan VPLP…Photo @ Guiseppe Ungari

 

Un joyeux melting-pot
Car la classe a pris ses marques et vingt solitaires sont inscrits pour cette dixième édition : six trimarans oscillant entre 39 et 50 pieds et quatorze monocoques de 75 à 40 pieds. Certains datent de la première Route du Rhum comme le petit trimaran de Charlie Capelle Acapella, sistership d’Olympus Photo vainqueur en 1978 ou le grand monocoque de Benjamin Hardouin Krit’R V qui fut son dauphin, d’autres ont déjà participé à la course comme les trimarans d’Anne Caseneuve et de Jean-Paul Froc, ou les monocoques de Luc Coquelin, de Wilfrid Clerton (sur l’ex-Kriter VIII), de Pierre-Yves Chatelin, et bien sûr d’Andrea Mura.

 

Krit"RTrente-six ans plus tard, le cigare noir de Michel Malinovski reprend du service aux mains de Benjamin Hardouin : l’objectif du jeune Malouin est aussi de traverser en moins de 23 jours !Photo @ Arthus Boutin

 

Et puis une légende vivante vient se frotter, à 75 ans, à cette génération d’amateurs éclairés : Robin Knox-Johnston qui revient cette fois en monocoque, après une première participation en 1982 sur le catamaran Olympus… Bref difficile de comparer des unités que plus de trente ans de conception séparent, en dehors du fait de leur taille et de leur configuration mono ou multi ! Mais a priori, Anne Caseneuve ne devrait pas avoir de mal à s’imposer parmi les trimarans puisque son Aneo est en réalité un Multi 50 d’ancienne génération, nettement plus performant que ses concurrents.

Robin Knox-JohnstonRobin Knox-Johnston est incontestablement le plus légendaire des skippers de cette dixième édition : le premier vainqueur autour du monde en solitaire aligne ses 75 ans pour une nouvelle transatlantique !Photo @ DRMais arrivera-t-elle à contrer le monocoque de 50 pieds tenant du titre ? Voire les anciens cigares des premières éditions que leurs skippers ne manqueront pas de vouloir mener plus vite que leurs prédécesseurs : Kriter V avait traversé en 23 jours 7 heures 1 minute treize secondes en 1978, et Kriter VIII en 19 jours 16 heures 15 minutes 38 secondes en 1982, les deux fois aux mains de Michel Malinovski !

 

 

 

Liste des 20 partants
Multicoques

Caseneuve Anne (ANEO) trimaran Irens-VPLP-Houdet (2000) 15,85m
Tollemer Pierrick (ENSEMBLE POUR ENTREPRENDRE) trimaran Philippe Cabon (1993) 14,95m
Mabit-Letourneux Julien (KOMILFO) trimaran Dorval-Farsy (2006) 12,60m
Morvan Patrick (ORTIS) trimaran Philippe Cabon (2004) 12,20m
Capelle Charlie (ACAPELLA) trimaran Walter Greene (1981) 11,70m
Froc Jean-Paul (GROUPE BERTO) trimaran Walter Greene (1982) 11,70m

 

Aneo-Anne CaseneuveAvec son Multi 50 qu’elle a légèrement modifié pour intégrer la classe Rhum, Anne Caseneuve doit logiquement s’imposer en Guadeloupe ! Mais avec quel différentiel face à ses réels adversaires ?Photo @ Jean-Marie Liot

 

Monocoques
Clerton Wilfrid (CAP AU CAP LOCATION) proto André Mauric (1982) 22,94m
Hardouin Benjamin (KRIT’R V) proto André Mauric (1978) 21,00m
Escoffier Bob (GROUPE GUISNEL) Sydney 60 Chris Stimson (1998) 18,28m
Knox-Johnston Robin (GREY POWER) proto Groupe Finot (1997) 18,28m
Diniz Ricardo (PARISASIA.FR) proto Phil Morrisson (1990) 18,28m
Boyer Nils (LET’S GO) Wasa 55 (1981) 16,50m
Mura Andrea (VENTO DI SARDEGNA) proto Umberto Felci (2008) 15,24m
Ecalard Daniel (DÉFI MARTINIQUE) proto Groupe Finot (1998) 15,24m
Jail Eric (DEFI CAT) proto Eric Baranger (2006) 15,24m
Coquelin Luc (GUADELOUPE DYNAMIQUE) proto Mortain-Mavrikios (1998) 15,24m
Chatelin Pierre-Yves (DESTINATION CALAIS) RM 1350 Marc Lombard (2010) 13,50m
Bissainte Willy (TRADYSION GWADELOUP) Pogo40 Finot-Conq (2006) 12,18m
Huusela Ari (NESTE OIL) Pogo40 Groupe Finot (2007) 12,18m
Souchaud Christophe (RHUM SOLITAIRE – RHUM SOLIDAIRE) First40 Bruce Farr (1997) 12,17m

 

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