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Route du Rhum - Destination Guadeloupe

Romain Pilliard : «Un projet simple et fiable»

Sixième et dernier inscrit en Ultim sur la Route du Rhum, Romain Pilliard fait figure de Petit Poucet aux côtés des François Gabart, Francis Joyon, Armel Le Cléac’h, Thomas Coville et Sébastien Josse qui concourront également dans la classe des maxi trimarans. Connu surtout pour être le créateur du Tour de Belle-Ile, qu’il organise à chaque édition, ce Parisien de naissance, âgé de 42 ans, s’élancera à bord de l’ancien Castorama/B&Q, avec lequel Ellen MacArthur avait battu en un peu plus de 71 jours en 2005 le record du tour du monde en solitaire, alors détenu par Francis Joyon. Le plan Irens-Cabaret, qui a fait l’objet d’un chantier de rénovation au chantier Nauty’Mor d’Hennebont, sera remis à l’eau début juin, ce qui laissera moins de cinq mois à son skipper pour se préparer.
  • Publié le : 15/04/2018 - 00:01

Romain PilliardRomain Pilliard lors du convoyage du bateau de Brest vers Lorient avant le début du chantier de remise en état.Photo @ Use it Again !
Voilesetvoiliers.com : Comment est né ce projet de Route du Rhum ?
Romain Pilliard :
Le projet est né de l’histoire du bateau. C’est un bateau mythique, avec lequel Ellen MacArthur a battu en 2005 le record du tour du monde en solitaire, il est ensuite passé entre différentes mains, mais il ne naviguait plus depuis plusieurs années, sa dernière navigation remonte au Tour de Belle-Ile en 2011 avec Lalou Roucayrol, six mois après la Route du Rhum effectuée par Philippe Monnet à son bord. Par un concours de circonstances, j’ai rencontré le propriétaire du bateau. L’idée est alors venue de le faire renaviguer. Je me suis dit que c’était un tri qui avait encore un très gros potentiel et une belle carrière devant lui s’il était remis en parfait état, sachant qu’il avait été extrêmement bien conçu et construit pour Ellen en 2003. Même s’il faisait de la peine à voir quand on l’a récupéré à Brest en mai 2016 après plusieurs années passées sur un quai, on s’est dit que ça valait le coup d’investir pour le remettre en état et dans des conditions de sécurité satisfaisantes pour courir au large. Aujourd’hui, c’est le cas : il est comme neuf. On lui offre donc une seconde vie, d’où le nom «Use it Again !» que nous avons donné au projet, qui est complètement en cohérence avec le thème de l’économie circulaire – dont l’objectif est de réduire, réutiliser, recycler –, auquel je suis très attaché et que je compte défendre en disputant la Route du Rhum.

B&Q/CastoramaEllen MacArthur lors de son extraordinaire performance autour du monde en solitaire, bouclé en février 2005 (71j 14h) sur B&Q/Castorama. Romain Pilliard espère donner une nouvelle vie à ce maxi trimaran, long de 22.86 m, et qui sera intégré à la classe UltimPhoto @ Offshore Challenge/DPPI
Voilesetvoiliers.com : Pouvez-vous nous en dire plus sur le chantier de remise en état du bateau ?
R.P. :
Nous avons tout revu de fond en comble, avec la collaboration de l'un des deux architectes du bateau, Benoît Cabaret, qui a supervisé pas mal de choses dès lors que l’on touchait au carbone et à la structure. Nous avons d’abord fait venir un expert qui a analysé le mât ; la coque a été entièrement mise à nue et a elle aussi été vérifiée. Il n’y a pas eu de mauvaise surprise au niveau structurel. Ensuite, nous avons changé le trampoline, ainsi que l’électronique et l’électricité. Nous avons aussi fait une modification sur l’assiette des flotteurs : c’était un bateau qui naviguait pas mal sur l’arrière, essentiellement pour des raisons de sécurité, au portant dans les vents forts et les mers musclées du Sud. Du coup, nous avons remis un peu de volume sur l’arrière des flotteurs tribord et bâbord afin de le rendre à la fois plus polyvalent, plus performant et plus confortable au près. Sinon, comme notre projet est aussi prévu pour de la navigation en équipage, nous avons également fait une modification assez importante au niveau du cockpit. À l’origine, Ellen avait fait construire un cockpit assez ramassé pour courir en solitaire. Tout était concentré sur la coque centrale. Là, nous avons enlevé les deux barres centrales qui existaient et nous avons créé deux postes de barre un peu plus excentrés qui permettent à la fois d’agrandir le cockpit et d’avoir une meilleure vision à la barre, un peu comme sur un ORMA ou un MOD70.

Voilesetvoiliers.com : Le cockpit est-il protégé ?
R.P. : Il y a forcément eu des choix à faire pour ne pas faire exploser l’enveloppe budgétaire. Donc non, nous ne sommes pas rentrés dans des casquettes qui font presque office de maison comme on les retrouve sur les derniers Ultim. La casquette est assez réduite, comme cela se faisait à l’époque. Les postes de barre sont des petites plates-formes que nous avons fabriquées avec un pare-brise qui permettra quand même une bonne protection.

Postes de barreLes plateformes de postes de barre ont été conçues avec l’aide de l"un des architectes du bateau, Benoît Cabaret.Photo @ Use it Again !
Voilesetvoiliers.com : Et au niveau des voiles ?
R.P. :
Nous n’aurons pas de jeu de voiles neuf, mais, toujours dans le cadre de l’économie circulaire, nous allons faire en sorte de réutiliser des voiles existantes, qui ne viennent pas forcément de multicoques de France. C’est clairement un très gros sujet sur lequel nous travaillons actuellement avec une voilerie. Vu la concurrence qui existe en Ultim sur cette Route du Rhum, nous ne sommes pas dans une perspective de performance à tout prix. Nous essayons donc de coller le plus possible à ce concept d’économie circulaire. Après, il y aura quand même peut-être quelques voiles neuves, mais ce ne sera pas la majorité.

Voilesetvoiliers.com : Quel est le programme du bateau ?
R.P. :
Au départ, nous n’avions pas forcément prévu de faire la Route du Rhum, nous étions plus tournés vers un programme international, qui sera décidé avec les partenaires avec lesquels nous sommes en train de discuter. Ce bateau a de belles navigations à faire, des records à tenter, pas forcément en France et en Europe. Je pense plus à l’Asie, au Pacifique… Maintenant, je veux profiter de la Route du Rhum qui permet une exposition très importante pour communiquer autour du projet et de l’économie circulaire, sachant que c’est en outre un défi personnel très fort. On ne s’engage pas sur une transatlantique sur un tel bateau à la légère. Il y a évidemment une forte motivation personnelle pour y arriver.


Voilesetvoiliers.com : Où en est le projet d’un point de vue budgétaire ?
R.P. :
Le budget global tourne autour de 1,8 million d’euros, nous avons déjà des partenaires privés qui se sont joints à nous, nous sommes en bonne voie pour y arriver, ce qui nous a permis de faire le chantier et de nous inscrire. Maintenant, nous sommes clairement en recherche de budget complémentaire.

Voilesetvoiliers.com : Concrètement, quel pourcentage de chances vous donnez-vous d’être au départ de Saint-Malo le 4 novembre ?
R.P. :
Après avoir rempli les formalités d’inscription dont la clôture était le 31 mars, je n’envisage pas de ne pas être au départ !

L’ancien trimaran d’Ellen MacArthurL’ancien trimaran d’Ellen MacArthur gruté à Brest en mai 2016 pour être mis à l’eau. Photo @ Use it Again !

Voilesetvoiliers.com : On connaissait de vous la facette organisateur du Tour de Belle-Ile, pas celle de coureur, quel est votre CV nautique ?
R.P. :
Je navigue depuis plus de vingt ans, j’ai notamment couru en Figaro, j’ai été équipier en IMOCA avec Ellen MacArthur notamment et en ORMA avec Yvan Bourgnon. Je continue à naviguer beaucoup sur des petits catamarans, notamment en M2 sur le lac Léman, je reviens de Nouvelle-Zélande où j’ai fait du TP52 pendant plusieurs mois. J’ai donc toujours continué à naviguer à bon niveau et je connais bien le multicoque. Celui-ci est un bateau très marin, il a fait deux tours du monde, est assez tolérant. Je me sens a priori très en phase avec lui ; je ne m’engagerais pas aujourd’hui sur un ORMA par exemple. Après, je sais qu’il y a une préparation sérieuse à faire. La préparation physique a commencé depuis un moment à Lorient, la préparation en mer débutera en juin après la mise à l’eau du bateau. Je compte alors y consacrer 100 % de mon temps avec l’objectif de naviguer dans toutes les conditions possibles et de faire mes 1 200 milles de qualification. Je serai accompagné pour tout mon programme d’entraînement par Roland Jourdain en tant que coach sportif et mon routeur météo sera Christian Dumard. Je m’entoure donc de personnes de forte expérience. J’y vais pour faire un projet simple et fiable.

Voilesetvoiliers.com : Un tel défi pour quelqu’un qui a tout de même peu d’expérience de la course au large, ça ne vous fait pas peur ? Ne vous dites-vous pas que c’est trop gros pour vous ?
R.P. :
Non, j’ai évidemment bien mesuré l’ampleur du défi avant de m’engager. Les choses importantes sont d’abord d’avoir une très forte envie, c’est le cas, ensuite d’être prêt physiquement et sportivement, je m’y attelle. Par rapport au bateau, je me sens tout à fait capable de courir cette Route du Rhum. En faisant les choses avec rigueur et avec les bons conseils des personnes qui vont m’accompagner, je pense qu’il n’y aura aucun souci. Et évidemment il n’y a pas de peur de partir en solitaire, sinon, ce n’est pas la peine de s’engager dans un projet pareil.

IntérieurL’intérieur de l’ancien Castorama/B&Q.Photo @ Use it Again !
Voilesetvoiliers.com : Avez-vous parlé de ce projet à Ellen MacArthur et allez-vous lui demander des conseils d’utilisation du bateau ?
R.P. :
Oui, nous nous sommes parlés longuement il y a quelques mois. Je l’inviterai à naviguer avec plaisir quand le bateau sera à l’eau. Elle est sortie depuis quelques années de ce milieu de la course au large pour se consacrer à sa fondation, justement autour de l’économie circulaire. Mais d’un point de vue affectif, je pense que ça lui fera plaisir de voir son bateau naviguer et tous les conseils sont bien évidemment bons à prendre !

Voilesetvoiliers.com : Vous fixez-vous un objectif de performance ? Ou l’objectif sera-t-il juste de traverser ?
R.P. :
Je ne fais pas la Route du Rhum pour faire un convoyage. Maintenant, on a vu sur certaines éditions que les conditions pouvaient être très musclées. Ce n’est donc pas rien d’amener le bateau en bon état de l’autre côté. Ce sera un premier objectif. Ensuite, je tenterai de faire la meilleure navigation possible par rapport au potentiel du bateau. Il ne s’agira bien évidemment pas d’aller rivaliser avec les autres Ultim, mais l’idée est quand même d’arriver le plus vite possible en Guadeloupe. Un temps de dix-douze jours me paraît réaliste, mais ça dépendra évidemment des conditions que l’on rencontrera.