Il n'y a pas que les multicoques géants ou les 60 pieds IMOCA. Il y a aussi de purs amateurs qui comptent bien réaliser leur rêve : s'aligner sur la Route du Rhum 2010. Pourquoi ? Chacun a ses raisons. Pierre-Yves Lautrou, 39 ans, journaliste à L'Express, prend une année sabbatique pour vivre cette course à fond... Coup de folie ?
Note :
Pierre-Yves Lautrou - PYL, 39 ans, est un garçon connu dans le milieu.
Ce (très) bon journaliste reporter à L'Express est l'auteur d'un des blogs de voile les plus lus en France qui, bien qu'hébergé par un journal généraliste, n'a rien d'une publication grand public. Sur Au Large, Lautrou distille au contraire des informations pointues sur la course au large et attire une communauté de lecteurs tout aussi pointus.
Il faut dire qu'en plus de ses qualités professionnelles, Lautrou est un Ministe, coureur amateur certes, mais d'un niveau certain.
Arrivé tard sur la compétition, Pierre-Yves Lautrou n'en a pas moins signé quelques résultats en Mini, sans regretter d'avoir choisi une carrière de journaliste, plutôt que de coureur au large.
Photo © D.R. (Guillaume Grange / www.audialog.com)
Jusqu'ici, tout va bien. <Je crois plutôt en une vie équilibrée entre un métier qui te passionne et une passion qui t'équilibre>, roule-t-il.
Et puis, au début de l'hiver, il annonce qu'il prend une année sabbatique pour préparer la Route du Rhum en Class 40. Il quitte son appartement parisien et pose son sac à Brest. Lautrou veut courir le Rhum ?! Coup de folie ? Culotté, en tout cas.
Il s'est dit : <J'ai eu envie de savoir ce que cela faisait de mener un tel projet à fond, voir une fois ce que cela fait d'être à 100 % là-dessus.>
Il a donc pris cette année sabbatique. Pas de salaire.
<J'ai toujours été un amateur très sérieux, qui menait de front mon boulot et ma pratique de la course au large. Souvent j'arrivais totalement en vrac, la nuit avant la course, parce que j'avais bouclé un dossier à une heure du mat', raconte-t-il. Je me souviens d'avoir pris le départ du Mini Pavois au lendemain d'une élection présidentielle... J'ai toujours éprouvé une frustration de ne pas avoir mené un projet à fond, de ne pas avoir fait que ça.>
Il découvre un paradoxe :
depuis qu'il s'est lancé dans son projet, PYL navigue peu.
Pour lui, 2010 sonne comme le bon moment. Depuis un an, il a levé le pied côté Mini et naviguer lui manque. Côté boulot, l'augmentation continue des rythmes et de la charge de travail lui pèse. Côté course, il envisage plusieurs options : trois saisons en Figaro, la Mini en proto ou la Route du Rhum en Class 40. <Il faut voir les yeux des gens, quand tu leur parles du Rhum>, lance-t-il.
Depuis qu'il a lancé son projet, Lautrou ne touche plus terre : trouver ses sponsors l'occupe à plein temps. <Le nombre de choses à faire est hallucinant ! Je le savais, mais cela m'a quand même surpris.>
Il se plait à se décrire comme un entrepreneur, précise que découvrir cette nouvelle activité le passionne. Il n'a plus de salaire, vit de piges et sur ses économies, fait un régime. Il a le soutien de L'Express, pour lequel il écrit une chronique mensuelle, mais doit trouver un bateau. Il vend pour 100 euros des espaces pub sur des voiles qu'il n'a pas encore.
Journaliste à l'Express et marin amateur chevronné, Pierre-Yves Lautrou a décidé de prendre une année sabbatique en 2010... pour courir la mythique Route du Rhum.
Photo © D.R. (Mélanie Bahuon / www.melaniebahuon.com)
Lautrou a changé. Il était un personnage public, un pro qui bossait toute la journée.
Il est devenu un coureur lambda pris dans les aléas du sponsoring et se montre sous un autre jour. Il est plus accessible, moins cassant.
Il a ouvert un nouveau site, Le web prend le large, en appui de son blog.
Sur l'un et l'autre, la production est discontinue. Mais de drôles de vidéos le mettent en scène, comme ici.
Lautrou est encore loin d'avoir bouclé son budget et bât la campagne. Il préférerait ne pas avoir à toucher à ses économies - <Les économies, c'est pas fait pour ça.> - et ne sait pas encore quel Class 40 il va louer. Les prix ont flambé de manière déraisonnable, selon lui.
Il découvre un paradoxe : depuis qu'il s'est lancé dans son projet, PYL navigue peu. <Je pourrais naviguer ! Mais je me suis rendu compte que chaque journée passée en mer est une de moins à bosser sur mon projet, à m'occuper de ma plaquette, à trouver des fringues... Je m'attelle à une gestion quotidienne des priorités. Assez vite, tu te rends compte qu'il ne faut pas naviguer, pour avoir du temps pour trouver des sous, donc pouvoir naviguer.>
Parfois, pour décrire son envie et justifier ses choix, Lautrou passe à la deuxième personne du singulier, n'oubliant pas les quelques règles de rhétorique nécessaires pour bien faire passer un message... Et affichant une certaine pudeur, un besoin de mettre tout ça à distance.
Quand on lui demande s'il craint de se planter, il répond, un peu nerveux : <Oui. Oui, je crains d'échouer.> Puis cite Christophe Barbier, son (ex) rédacteur en chef : <Le droit à l'expérimentation a son corolaire : le droit à l'échec.> Enfin précise : <L'échec, ce serait de ne pas partir.>
En attendant, Lautrou sélectionne les meilleures occasions de naviguer, comme celle de courir la Normandy Sailing Race avec Christophe Coatnan sur Partouche.
Il espère pouvoir s'entrainer deux à trois mois pleins avant le départ. C'est moins que ce qu'il aurait aimé et il a conscience du niveau de ses concurrents, mais compte bien finir dans la première moitié.
Et après ? Difficile à imaginer. Il racontera d'une façon ou d'une autre, ça, c'est sûr. <Tu sais ce que c'est que d'être journaliste. Tu sais écrire, tu as envie de raconter les choses pour les partager.>
Il sait qu'il aura changé. Il concède, réaliste et un peu inquiet : <Je mets quand même ma carrière entre parenthèses. A L'Express, je suis remplacé. Comment va se passer mon retour ? La perspective de revenir le 3 janvier prochain et de refaire exactement ce que je faisais avant me paraît difficile. J'aurais changé.>
Il ne sait pas trop. Parfois, il lâche un <Quand j'étais journaliste...>, mais s'imagine mal basculer dans cette vie de coureur au large-là. Il craint que de ne faire que du bateau ne lui convienne pas.
Sa copine dit de lui qu'il ne sait pas choisir, qu'il veut trop de choses à la fois.
Difficile à dire. Lautrou est manifestement quelqu'un d'ambitieux qui a bâti sa carrière sans états d'âme. Admis à Science-Po, il n'y a pas mis les pieds. Admis au CFJ, il n'y a pas mis les pieds. Il n'a qu'une maîtrise de Sciences Politiques à la Sorbonne avec laquelle il est entré à L'Express à 28 ans. A cette époque, il ne régatait que depuis trois ans. Avant, il n'avait fait que de la croisière avec ses parents et naviguait en planche.
Cet ordre-là aurait pu être changé ? Il en doute. Il a toujours voulu être journaliste.
Il s'interroge quand même. Et s'il avait couru la Mini plus tôt ?
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Cet ordre-là changera peut-être. Après la Route du Rhum. Si Pierre-Yves Lautrou change beaucoup, finalement.
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Retrouvez le projet de Pierre-Yves Lautrou, ici.
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