Actualité à la Hune

INTERVIEW

Sidney Gavignet, des études et du Rhum !

Il aura 50 ans à la fin de cette année. Le skipper emblématique d’Oman Sail a décidé de changer de cap après presque dix ans passés au sein de cette structure originale et novatrice, et va normalement démarrer dans quelques jours un MBA (Master of Business Administration) à la Kedge Business School. Mais il ne raccroche pas pour autant le ciré, comptant bien disputer la onzième Route du Rhum en novembre prochain dans la catégorie Rhum en multicoque ou monocoque, à condition de trouver un partenaire. Entretien avec ce que l’on appelle "une valeur sûre".
  • Publié le : 22/02/2018 - 15:30

Sidney GavignetSidney Gavignet à la barre de son MOD70.Photo @ Didier Ravon
Né en Isère, fils d’un berger des Alpes-de-Haute-Provence fan de jazz – d’où son prénom en hommage au grand clarinettiste et saxophoniste américain Sidney Bechet –, Sidney Gavignet voulait faire du cirque quand il était enfant. Mais à 14 ans, il part pour «L’Ecole en bateau», une institution «soixante-huitarde» créée par Léonide Kameneff. Le jeune Sidney découvre le monde et la voile, correspond avec sa mère durant un an par courrier mais sans jamais l’avoir au téléphone, forge sa personnalité et son sens marin. À son retour, il entre en Sport études à Marseille, effectue une préparation olympique en Tornado, un premier tour du monde avec Eric Tabarly, dispute la Coupe de l’America avec Marc Pajot. Puis devient l’un des premiers et très rares Français «shangaïé» par les Anglos-Saxons. Bilingue, équipier réputé, excellent barreur, dur au mal, il dispute alors trois Volvo Ocean Race comme chef de quart. Deuxième sur Assa Abloy avec le Néerlandais Roy Heiner puis le Britannique Neal McDonald en 2002, il remporte l’épreuve aux côtés du Néo-Zélandais Mike Sanderson sur ABN Amro One (2006) puis termine à nouveau deuxième avec l’Américain Ken Read sur Puma quatre ans plus tard. Juste après, il est logiquement recruté par Oman pour former de jeunes régatiers et porter les couleurs du sultanat à la barre d’un MOD70 dans les grandes courses océaniques. Avec l’Irlandais Damian Foxall, il termine notamment deuxième de la Transat Jacques Vabre 2013 et détient toujours aujourd’hui deux prestigieux records : ceux du tour des îles britanniques et de l’Irlande en solitaire sur le trimaran Oman Air Majan en 4 jours et 15 heures, et en équipage sur le MOD70 Oman Sail en 3 jours et 3 heures.

Oman SailLe MOD 70 skippé par Sidney Gavignet.Photo @ Mark Lloyd/Oman
Voilesetvoiliers.com : Pourquoi as-tu décidé de quitter l'équipe Oman Sail ?
Sidney Gavignet :
C’était prévu depuis quelque temps, et j’avais annoncé à Oman Sail quinze jours avant le départ de la Transat Jacques Vabre en Class40 que j’arrêterai à la fin de l’année 2017. Les choses étaient parfaitement claires. J’avais envie de partir sur de nouveaux projets après des années très riches, de changer d’air… Mais je n’avais encore rien anticipé car je voulais d’abord me concentrer sur la transat avant de m’éparpiller.

Voilesetvoiliers.com : Sauf que tu as décidé de ne pas prendre le départ de la Jacques Vabre suite à la garde à vue de ton coéquipier Fahad Al Hasni pour une histoire de viol présumé ?
S.G. : Je n’avais guère le choix. Ce genre de fait divers, c’est après que tu t’en rends compte. Dans la gestion de l’instant, j’ai tout de suite comparé cette mésaventure et celle de perdre un équipier en mer, pour relativiser (il a perdu un équipier en mer, Mohammed Al Alawi, en octobre 2015 lors d'un convoyage, ndlr). Pour un skipper, il n’y a pas pire. Cette fois là, je me suis dit que c’était surtout une grosse bêtise de sa part. J’avais envie de finir ma collaboration avec Oman sur un joli geste, et ça n’a pas été possible. Mais ma carrière sportive n’en dépendait pas non plus.

Class40Avec Fahad Al Hasni, qui sera jugé prochainement, en entraînement avant la Transat Jacques Vabre 2017 en Class40.Photo @ Mark Lloyd/Oman
Voilesetvoiliers.com : Il a été question qu’il te succède ?
S.G. :
C’est un très bon équipier, mais de là à courir en solitaire une Route du Rhum, par exemple, il y a un pas qui ne se fait que sur une réelle motivation du marin. Cela m’a gêné de voir que beaucoup de gens le voyaient comme un futur grand solitaire, à commencer par les Omanais. La communication s’appuie sur les résultats sportifs et ce «qui brille». Et cette approche ne se marie pas forcément avec une démarche, une logique de formation et de transmission. Je n’ai pas envie d’être négatif, mais après avoir autant cru qu’on pouvait y arriver, bien sûr j’ai été déçu.

Voilesetvoiliers.com : Tu t’es senti trahi ?
S.G. :
Non. Je leur dois beaucoup. C’est grâce à Oman Sail que j’ai pu disputer deux Route du Rhum, avoir un MOD70, beaucoup naviguer. On se quitte en très bons termes et David Graham, le patron du team, m’a fait une lettre de recommandation qui m’a aidé pour intégrer un MBA.

Voilesetvoiliers.com : Justement, tu retournes à l’école ?
S.G. :
Oui, je vais attquer 
un MBA chez Kedge à Paris dans les jours qui viennent avec des gens de mon âge issus de plusieurs pays, en cours d’emploi, de profils très divers – médecins, installateurs d’hôtels, techniciens en énergies renouvelables… Ça me permet, après plus de 25 ans de voile professionnelle, de me remettre en question, d’apprendre beaucoup. Je suis curieux de nature et hyper motivé. En même temps, je ne lâche pas totalement la course car j’envisage d’acheter un Figaro 3 (il a déjà disputé deux Solitaires du Figaro, ndlr) et disputer la Route du Rhum. J’ai envie de valoriser mon parcours en voile et cette légitimité comme un outil de ressources humaines auprès des entreprises auxquelles je m’adresse. Et de fil en aiguille, je me suis passionné pour cette idée entre la problématique de ma vie de marin et celle de l’entreprise. Je pense que cet Executive MBA va me donner les moyens de performer dans ce nouveau domaine, sans rupture entre mon passé et mon futur. Je suis très excité par cette nouvelle aventure !

Sidney Gavignet Sidney Gavignet à la barre, toujours une main sur la «tirette anti-chavirage» libérant l’écoute sur hydraulique.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Mais dans quel but ?
S.G. :
L’idée, c’est d’intervenir dans des entreprises, ce que j’ai déjà fait mais dans le cadre de sponsoring avec Assa Abloy, ABN Amro et comme équipier… L’échange m’a toujours plu, car ça donne un sens à ton parcours de coureur au large. Tu dois faire partager ce que tu vis, toute cette alchimie humaine, comment faire fonctionner et performer des gens entre eux. Tout ça me passionne.

Voilesetvoiliers.com : Tu as, comme beaucoup de marins arrivant à la cinquantaine, ce désir de transmettre ?
S.G. :
Bien sûr ! Mais c’est ce que j’ai fait depuis presque dix ans avec Oman. J’avais trois responsabilités : celle de faire de bons résultats en course, celle de servir d’ambassadeur d’un pays, mais aussi de pédagogue afin de former les Omanais et mettre en œuvre une stratégie pour qu’ils progressent ?

Voilesetvoiliers.com : Tu sembles aussi satisfait qu’usé...
S.G. :
J’ai pris beaucoup de plaisir mais ça m’a beaucoup demandé… et même en effet un peu usé. Je me suis énormément engagé dans cette démarche, peut-être trop, en prenant des risques sur la machine sur laquelle on naviguait. Je crois m’être énormément impliqué. Mais là, ça y est, je reprends du «peps» !

Sidney GavignetÀ bord du MOD70 aux coiuleurs du sultanat d'Oman, à près de 30 nœuds, lors des fêtes de Brest.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Pour les risques tu parles du MOD 70 ?
S.G. :
Oui. Ce sont des bateaux fantastiques mais délicats à mener, voire dangereux. Et mélanger la pédagogie avec ces risques ça ne fait pas forcément bon ménage.

Voilesetvoiliers.com : Revenons sur la Route du Rhum et ses 40 ans. Tu cherches un partenaire ?
S.G :
Oui. J’ai vraiment envie de m’engager avec un partenaire pour qui l’interne compte beaucoup. C’est là que la voile apporte un super potentiel.

Voilesetvoiliers.com : Il paraît que tu coaches aussi un Guadeloupéen engagé dans la Route du Rhum ?
S.G. :
Oui, je vais accompagner Carl Chipotel de Pointe-à-Pitre aux Açores sur son Class40. Ensuite, il finira tout seul vers la Bretagne. On va faire aussi la Normandy Channel Race ensemble.

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment sur l’évolution des multicoques de course ?
S.G. :
C’est vraiment impressionnant, ces bateaux qui volent. Je trouve super ce projet de course autour du monde en Ultim. Quand j’ai débuté la régate en 1993, Bruno Peyron et ses équipiers mettaient 79 jours pour faire le tour du monde sur un catamaran. Aujourd’hui, quand je vois les chronos réalisés par François Gabart en solitaire ou Francis Joyon en équipage, je suis juste impressionné !