Disputée pour les deux tiers au près - essentiellement dans la brise -, et pour son dernier tiers au portant à fond les ballons, la deuxième étape de la Solitaire du Figaro entre Caen et Dún Laoghaire (Irlande), via Guernesey, a été une manche de costauds, une course de fous où il ne fallait jamais rien lâcher... Au risque de se faire piétiner par la meute ! Toujours aux avant-postes, tout au long des 440 milles, Jérémie Beyou (BPI) s'est imposé en patron et il prend la tête du classement général provisoire. À près de vingt minutes derrière, Nicolas Lunven (Generali) a joué un très joli décalage sur la fin, creusant un écart de presque dix-huit minutes sur le peloton, emmené par Adrien Hardy (Agir Recouvrement).
Note :
En s'imposant en Irlande, Jérémie Beyou goûte pour la quatrième fois à une victoire d'étape au Figaro, après 2005 (année de son succès au général) et 2009 (deux étapes). Cette fois, il a été aux avant-postes d'un bout à l'autre avant de donner le tempo final sous spi.
Photo © Jean-Christophe Marmara/Alexis Courcoux (Le Figaro)
<Oh là là... Il était temps que ça arrive, la ligne d'arrivée... Et d'en claquer une aussi. Je me suis appliqué sur cette course. Parfois, ça finit par payer. C'est déjà pas facile d'être devant, alors arriver à y être régulièrement et y rester au bout du compte, t'es super content de toi.> Aux avant-postes, Jérémie Beyou (BPI) l'a été tout au long de la deuxième étape de cette Solitaire du Figaro qu'il a remportée en véritable patron, ce mercredi 10 août 2011 à 10h14'16" locale, en 65 heures, 25 minutes et 16 secondes, soit une moyenne de 6,73 noeuds sur les 440 milles entre Caen et Dún Laoghaire (Irlande), via Guernesey et Land's End, pointe Sud-Ouest de l'Angleterre
En quête d'un partenaire pour le prochain Vendée Globe, Jérémie connaît l'ivresse de la victoire plus que "parfois" puisqu'il avait enlevé la dernière manche l'année de son sacre au Figaro 2005 et qu'il récidiva avec deux autres succès lors de la Solitaire 2009. Mais le garçon ne boude pas son plaisir. <C'est top de claquer des étapes au Figaro ! Ça ne se galvaudera jamais. Faire tout ça pour gagner une étape, c'est un truc, fabuleux, magique. C'est difficilement explicable, ce que tu ressens une fois la ligne franchie.>
Sous l'effet de la dépression s'évacuant ici vers la Scandinavie, et de l'anticyclone grossissant sur le golfe de Gascogne, le flux d'Ouest-Nord-Ouest était musclé en Manche lundi 8 août. Avant la dorsale, mardi midi, puis le vent fort de Sud-Ouest en mer d'Irlande, dans la nuit de mardi à mercredi.
Photo © Météo-France
L'intensité émotionnelle est à la hauteur de l'effort fourni. Dantesque... dans cette manche de grosse brise - à l'exception de quelques heures de répit mardi en milieu de journée, dans la transition après le passage de la pointe Sud-Ouest de l'Angleterre -, intermède entre le près casse-bateaux en Manche et la folle chevauchée sous spi de la dernière nuit en mer d'Irlande.
<On a eu des grains au départ et des grains à l'arrivée. C'était interminable. Le vent, à la dernière pointe, tournait dans tous les sens, le spi gonflait puis on se le prenait d'un coup dans la gueule, puis il a fini par éclater [Beyou a terminé sous petit spi, ndr]. Vu comme je l'ai maltraité, quelque part, je ne suis pas surpris ! J'ai un peu maltraité tout le bateau, Fanch' [son préparateur, ndr] va avoir un peu de boulot. Mais il fallait être devant et tout mettre la dernière nuit. Hier soir, on s'est retrouvé à trois avec Nico Lunven et Erwan Tabarly... Le vent était instable, mais j'ai réussi à me barrer. J'ai tenté le coup de la route directe même si c'était compliqué le long du littoral. Mais je me suis arraché, sur les réglages, comme il faut.>
La mer totale (mer du vent et houles) prévue pour le lundi 8 août à 18h00 UTC était bien au rendez-vous des solitaires qui l'ont
L'autre grand bonhomme de l'étape est sans doute Nicolas Lunven (Generali). Car il faut être un sacré loup solitaire pour conserver la lucidité de jouer une carte tactique à vingt milles de l'arrivé d'une étape de presque trois jours et trois nuits, durant lesquels vous n'avez dormi que cinq fois dix minutes au matin du deuxième jour, vous assoupissant la troisième nuit sous pilote... tout en conservant la main sur la barre pour <me réveiller en cas de mouvement bizarre>. Qui plus est, alors que votre pompe électrique de ballasts n'a pas résisté à la partie de tam-tam dans la Manche et que depuis, vous faites le shadock à la main comme papa (père de Nicolas, Bruno Lunven est lui-même une ancienne pointure du Figaro).
Mardi 9 août en milieu de journée, après le passage de Land's End, Jérémie Beyou avait parfaitement négocié son virement en bordure de la dorsale. Il était en tête du groupe de l'Ouest, le mieux placé pour attaquer la mer d'Irlande. Nicolas Lunven était lui aussi dans le bon paquet.
Photo © Solitaire Du Figaro
Toujours dans le bon groupe depuis le départ de Normandie, mais pas forcément au tout premier plan, Nicolas Lunven n'a pas voulu jouer aux petits chevaux avec les autres et il a réussi un fort joli coup. Constatant que le vent était très perturbé à la côte où les effets de site accentuaient l'instabilité des grains, Nicolas a délibérément choisi de s'écarter de la route directe et de rétrograder un temps dans le peloton pour aller chercher du vent plus "propre" au large, dégagé sous le vent de la flotte. Il colle ainsi près d'une vingtaine de précieuses minutes aux autres qui s'avéreront peut-être décisives au final (le voici deuxième du général provisoire, avant jury, à vingt-cinq minutes et douze secondes du leader). Elles sont chèrement acquises en tout cas : <J'ai mal à mon genou droit. On s'est cogné de partout, il y avait beaucoup de mer, avec du vent. J'ai sorti toutes les voiles possibles à part le tourmentin. Tu les sors, tu les ranges, tu manoeuvres, tu te cognes de partout. En plus, avec la fatigue, tu n'as plus trop les réflexes et tu te fais vraiment mal.>
Cette étape est de celles - coup de poing -, qui font la légende du Figaro où il faut rester intelligent tout en se faisant matraquer dans tous les sens, où les bascules et les fronts doivent se négocier au près sur les bosses tandis qu'on est dans le tambour de la lessiveuse en mode essorage du chaos, où le très modeste répit du mardi début d'après-midi, dans la dorsale qu'il faut passer au bon endroit - à l'Ouest -, n'est là que pour mieux vous préparer à l'énorme coup de pied au cul qui va vous propulser au grand portant le soir même, dans le canal Saint-Georges, entre Irlande et Grande-Bretagne, à près de quinze noeuds dans les surfs pour une ultime nuit sans sommeil.
Le spi vient de descendre pour le dernier bord. Jérémie Beyou s'impose en Irlande après une nuit de très grosse brise, montée à 35 noeuds. De quoi assurer quelques figures acrobatiques aux solitaires épuisés et à leurs Figaro Bénéteau sous grand-voile haute et grand spi. Ils sont fous, on vous dit !
Photo © Jean-Christophe Marmara/Alexis Courcoux (Le Figaro)
<Cette nuit, je n'en pouvais plus, alors je n'ai pas eu le choix que d'aller dormir. On était sous spi, mais j'ai quand même dormi trois ou quatre fois vingt minutes, ce qui est énorme ! J'ai perdu pas mal de places mais je n'y arrivais plus, je voyais deux spis à l'avant du bateau, c'était affreux... Alors j'ai arrêté mais du coup, ce matin, j'étais plus en forme que les autres, j'avais énormément d'énergie, vers cinq heures du matin, je me suis mis dessus. J'ai fait la route directe et ça a bien marché.> Troisième de l'étape, à dix-sept minutes et cinquante-deux secondes de Lunven, Adrien Hardy (Agir Recouvrement) est le premier d'un peloton de quinze coureurs qui se suivent en moins de vingt et une minutes et qui terminent dans l'heure suivant l'arrivée de Beyou.
On y trouve ceux qui furent les grands animateurs de la manche avec Beyou, mais que la lucidité de Nicolas Lunven a grillés sur le final. Tel est le cas de Thierry Chabagny (Gédimat), cinquième, et de Erwan Tabarly (Nacarat), neuvième, et dans une moindre mesure de Frédéric Duthil (Sepalumic), huitième, et de Jean-Pierre Nicol (Bernard Controls), treizième (mais cinquième du général), qui furent aux avant-postes en Manche (d'autres sont d'ores et déjà en situation de perdre ce Figaro...).
Quant à Morgan Lagravière (Vendée), sixième et premier bizuth, il réalise à vingt-quatre ans une course remarquable, au terme de laquelle la franchise de ses propos est à la hauteur de son talent : <C'est l'étape la plus dure que j'ai vécue ! Trois journées et trois nuits très difficiles dans de la mer et du vent fort : on n'avançait pas beaucoup... Je n'ai pas pris de plaisir, partagé entre l'envie de bien faire et la peur, parce qu'on s'est fait des sensations dans 35 noeuds sous spi. Ça partait dans tous les sens. Je suis évidemment content du résultat, mais il va falloir se reposer, manger de vrais plats, faire le break avec le bateau et me changer les idées.>
À une vingtaine de milles de l'arrivée, alors qu'il est quatrième, Nicolas Lunven s'extirpe du peloton et met de l'Est dans sa route - acceptant de perdre des places sur la route directe -, pour aller chercher au large un vent moins perturbé par les reliefs côtiers. Un joli coup tactique.
Photo © Jean-Marie Liot (Generali)
Fraîchement débarqué de l'olympisme, Morgan ne s'arrête pas là dans la confidence : <Honnêtement, je me pose des questions quant à continuer sur le circuit Figaro ! Je suis content de voir à quoi ça ressemble parce que ce sont des régates spéciales et intéressantes, mais c'est tellement dur ! Parce que ça a été raide dès le départ de Caen. Et après, l'état de la mer était tel qu'on ne pouvait pas lâcher la barre... Quant à la fin, on était déjà un peu à bout et on se tape plus de trente noeuds sous spinnaker ! Le bateau allait à plus de 18 noeuds : c'est impressionnant. Et on se rend compte qu'on peut vite passer à l'eau quand on se fait balayer par les vagues et qu'on tombe tout le temps dans le bateau. Je me suis engagé sur ce projet avec la Vendée et j'irais jusqu'au bout de moi-même pour faire au mieux. Il fait froid, il y a du vent, on mange mal, on ne dort pas, on est épuisé : les petits plaisirs quotidiens sont réduits à néant... Le retour à terre est agréable et va lisser les choses quand je vais me remémorer les moments que j'ai vécus : le positif démarre maintenant sachant qu'en plus, j'ai fait un bon résultat.>
Enfin, vainqueur de la première étape, Fabien Delahaye (Port de Caen Ouistreham) est septième de cette manche et il pointe désormais troisième au général avant jury, à trente minutes et deux secondes de Jérémie Beyou. Derrière, avec Thomas Rouxel (Bretagne/Crédit mutuel Performance) - quatrième de la manche et au général -, ils sont neuf en moins d'une heure mais seize en moins d'une et heure et quart. La moitié reste à courir - donc à réaliser. Autant dire... Tout, tant il est vrai qu'il peut se passer beaucoup de choses d'ici Dieppe, via les Sables d'Olonne. Mais un patron n'en a pas moins gravé son nom au fronton irlandais. Beyou, c'est fou !
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