La Solitaire du Figaro se gagne dans la tête, c'est du moins ce que laisse entendre nombre d'anciens vainqueurs. Mais que se passe-t-il justement dans les esprits et dans les coeurs pendant une première étape, pour un premier bilan irlandais, à la veille de l'ultime manche ou pour se projeter sur le classement général ? Sélections de réponses avec des coureurs habitués du circuit...
Note :
Michel Desjoyeaux le laisse entendre : pour gagner, il faut laisser ses sentiments au placard. Mais faut-il pour autant se transformer en mode <machine à gagner> pour remporter La Solitaire du Figaro ? Faut-il annihiler ses émotions, définir des stratégies implacables, se refermer sur soi-même et manier la langue de bois pour éviter toute question déstabilisante ? Les coureurs de cette 42e édition fournissent quelques éléments plus pondérés sur l'état d'esprit qu'il vaut mieux adopter pour que les coeurs soient en phase avec les corps. Mens sana in corpore sano...
Romain Attanasio, entre euphorie et désespoir.
Photo © D.R. (Romain Attanasio / Saveol)
Romain Attanasio (Saveol)
18e de la première étape
<On passe par toutes les phases sur une étape : des moments d'euphorie quand on dépasse des concurrents, et des instants de désespoir quand on rate un coup ou une manoeuvre, comme ça m'est arrivé au passage de Fairway où deux bateaux ont réussi à se décaler à mon vent. En fait, le plus difficile en Figaro, ce sont les phases de transition : il se passe presque tout à ces moments-là et les meilleurs savent s'adapter très vite. Le point fort d'un solitaire, c'est d'arriver à grappiller dans les changements de rythme. Cela demande de l'expérience de la compétition au contact : c'est pourquoi les "anciens" du dériveur s'adaptent vite. Ceux qui voient venir la transition s'en sortent toujours mieux que ceux qui la subissent : ils ont un coup d'avance. Il faut alors exprimer toutes les qualités nécessaires de la course au large : réglages, barre, manoeuvres, navigation, réactivité... Surtout après deux nuits sans beaucoup de sommeil !>
Nicolas Lunven, au c..., la psycho.
Photo © Jean-Marie Liot (Generali)
Nicolas Lunven (Generali)
2e de la deuxième étape
<La Solitaire est une course par élimination en temps : il faut construire son résultat brique par brique. Le côté psychologique, je me le mets là où je pense... Car il faut arriver à avoir un électroencéphalogramme plat : c'est un état d'esprit à acquérir pour être capable de relativiser et surtout de comprendre ce qui s'est passé. Pourquoi un concurrent te dépasse ? Parce que tu as une algue dans le safran, parce que tu es mal réglé, parce que le vent fait que tu perds un peu... Déjà, au lieu de se pourrir la vie à gamberger, arriver à trouver des explications à ce qu'il se passe t'aide à être plus intelligent : si tu as compris, tu le repasseras plus tard. Ce n'est pas facile et il faut savoir gérer les questions pour ne pas se noyer dans le doute. C'est pourquoi un "suiveur" ne pourra jamais gagner La Solitaire : il faut que ce soit ta propre course, tes propres choix, pour avoir un fil conducteur. Evidemment, tu ne trouves pas tout le temps toutes les réponses à tes questions ! Et dans ce cas, il faut rester dans le pack, ne pas prendre d'initiatives, parce que parfois la réponse est de se dire qu'on ne sait pas : il n'y a qu'à patienter... Pour ne pas avoir le moral dans les chaussettes, il faut arriver frais et motivé, bien préparé et s'éclater sur l'eau. J'ai connu des moments de grands bas et d'autres de grands hauts : c'est aussi ça la course, de ne pas se laisser emporter par ses émotions. Il y a des personnalités qui s'adaptent mieux à ces variations du moral, mais dans l'ensemble, il ne faut pas devenir euphorique. Rester constant et se faire plaisir sur l'eau. Mais aussi connaître la douleur : il faut se faire mal, l'hiver aux entraînements comme en course. Cette deuxième étape en est un exemple : on est tous rincés !>
Loïc Le Garrec (Saveurs d'évènements)
42e de la troisième étape
<A l'escale, il faut réfléchir aux erreurs qu'on a faites. Et pour moi, c'est un peu dur à vivre parce que des erreurs, j'en ai fait plein et je navigue plutôt en queue de peloton. Même si sur l'eau, je me fais plaisir, ce n'est pas satisfaisant... L'aspect psychologique est important, et même si je suis plutôt positif dans la vie, ce n'est pas facile d'assumer son niveau. La voile se joue sur la longueur : il faut rester concentrer jusqu'au bout, parce qu'il n'y a pas seulement deux ou trois phases décisives comme en tennis par exemple. Il peut (et il y a souvent) des retournements de situation jusqu'à la ligne d'arrivée. Il faut être constant. Avec l'AIS, on peut mieux suivre notre évolution dans le classement et savoir pourquoi l'un ou l'autre marche vite ou s'arrête. Quand on prend une "bâche" sur une option, il faut arriver à baisser le rideau et à ne penser qu'à la suite. Se dire qu'on peut toujours se refaire. Devant ou derrière, il est toujours difficile de tenir sa position et encore plus de gagner des places. L'année dernière, je n'étais pas très serein, j'étais fatigué. Cette fois, je suis en forme, je suis soutenu par un routeur, un coach, une équipe avec le Pole Vendée : c'est forcément plus facile à vivre, parce qu'on peut échanger entre nous. Les réponses se trouvent plus aisément : je sais que je fais des erreurs, mais j'arrive à trouver les explications. Cela me permet de libérer ma tête pour rebondir à chaque étape. J'ai résolu des problèmes de réglages et de navigation au fil des étapes : quand tu as un souci de vitesse pendant la manche, tu n'arrives pas à progresser. Quand on parle avec d'autres concurrents, on a des réponses. Je sens que je progresse, même si je ne suis pas encore dans le rythme. Logiquement, je doute moins de moi après chaque étape, même si la hiérarchie qui s'est établie indique déjà ton réel niveau.>
Jeanne Grégoire, un peu "diesel".
Photo © D.R. (Jeanne Grégoire / Banque Populaire)
Jeanne Grégoire (Banque Populaire)
13e de la première étape
<J'ai toujours eu du mal à rentrer dans La Solitaire du Figaro, peut-être parce que je suis un peu "diesel" ! A l'arrivée à Ouistreham, je n'avais pas envie de descendre du bateau : j'ai fait la remontée du canal jusqu'à Caen toute seule, pour faire un premier bilan. Maintenant, l'étape est finie et j'ai décidé de ne pas tout de suite penser à la suivante. Avec huit participations, je sais déjà un peu comment se rythmer dans la durée, comment organiser son escale à terre pour avoir des moments de "blanc", pour se mettre "hors course" tout en restant concentrée sur la suite. Les meilleurs savent comment gérer les escales pour rester lucide, concentré, mais décontracté. Moi je n'ai pas beaucoup de certitudes sur l'eau : c'est dans mon caractère ! Je vais essayer de naviguer plus à court terme, tout en suivant mon planning stratégique. Il faut que je me force à plus penser à mon placement par rapport aux autres. Naviguer en fonction de la flotte, ce n'est pas mon habitude : je ne suis pas à l'aise. Il faut que je travaille cela sur cette Solitaire : c'est toujours intéressant d'apprendre et de changer d'attitude.>
Yoann Richomme, l'esprit serein.
Photo © D.R. (YR Sailing / DLBC)
Yoann Richomme (DLBC)
23e de la deuxième étape
<J'ai toujours le moral, même si je ne suis pas très bien au classement général : ça va beaucoup mieux que l'année dernière, lors de ma première participation où j'avais pas mal souffert de la solitude et de la dureté de la course. J'arrive à mieux appréhender ce qui se passe dans ma tête, parce que je suis serein et probablement aussi parce que techniquement, je suis mieux préparé. D'avoir participé aux entraînements de Port-la-Forêt m'a permis de supprimer mes complexes vis-à-vis des gros bras du circuit : connaître le bateau sur le bout des doigts libère déjà l'esprit. Il faut contrôler sa fougue et avoir confiance dans son niveau technique. L'expérience d'une édition permet d'occulter les moments difficiles comme la remontée au près de la deuxième étape : l'année dernière, je me serais lamenté en me demandant ce que je faisais là ! Aujourd'hui, je suis capable de déposer mon cerveau sur la table à cartes pour me concentrer sur la régate. Tout le problème est de ne pas avoir d'ascenseur émotionnel... Il ne faut pas s'exciter sur un coup, bon ou mauvais. Il faut déjà comprendre que les leaders font la meilleure route, mais ils doivent contrôler la flotte derrière eux : ils ne peuvent donc pas faire la stratégie parfaite. Ils jouent forcément "safe", sans trop de prises de risque, ce qui laisse des ouvertures. Mais si on est mal placé, il ne faut surtout pas tenter l'option qui tue ! Bien gérer sa course, c'est savoir quand il faut se reposer, s'alimenter, se concentrer sur les réglages ou même faire des breaks dans sa tête. Je sais qu'il me faudra encore une, deux ou trois saisons de Figaro pour arriver à titiller les meilleurs...>
Éric Péron et la théorie du nuage.
Photo © Alexis Courcoux (MACIF)
Eric Péron (Macif 2009)
32e de la troisième étape
<Il faut une tête bien faite pour gagner La Solitaire. On remarque que les skippers qui ont bien commencé sont sur un nuage : il est difficile de les faire redescendre. Il y a une prime aux résultats de la première étape. J'ai ressenti cet état d'esprit l'an dernier, justement sur la première étape : j'avais bien fini ce Figaro parce que j'avais acquis la confiance en moi. Sur cette édition, je suis mal parti dès l'arrivée à Caen ! Alors on s'oblige à prendre des risques et au final, on s'enfonce dans le classement. On est en permanence en remise en question : ce n'est pas parce que ça a marché l'an passé que ça doit se reproduire la saison suivante... Il y a la pression des partenaires, de l'entourage, de soi-même qui interfère sur le mental : ce n'est jamais pareil. Et la voile, c'est un ensemble de paramètres aléatoires : c'est dur de se dire qu'on a fait un mauvais résultat parce qu'on n'a pas eu de chance, parce que le facteur chance intervient aussi. Certains ont un coach mental, moi ça ne me correspond pas. Il faut se mettre dans la tête que chaque étape est indépendante. De très bons coureurs ont peur de gagner, d'autres savent scorer : c'est aussi une question de caractère. Mais personne ne sait qu'il va gagner La Solitaire, même avant la dernière étape. Car il y a plusieurs phases dans une étape : à un moment, il y a une décision à prendre et tout le monde connaît la trajectoire à suivre. Et des coureurs qui sont bons dans la routine, il y en a beaucoup... Mais il y en a moins qui réagissent immédiatement aux changements de schémas stratégiques. Et cette capacité varie selon les années, selon les étapes, selon l'état de fatigue et aussi selon ce qui se passe dans l'instant autour de toi. Quand un gars fait un bidet et gagne 100 mètres en dix minutes, ça te plombe un peu... Il faut savoir encaisser.>
Adrien Hardy, en partageant, ça va mieux.
Photo © Courcoux/Marmara (Agir Recouvrement)
Adrien Hardy (Agir Recouvrement)
24e de la première étape
<A l'arrivée d'une étape, il est important de savoir ce qu'ont vécu les autres, les soucis techniques qu'ils ont dû résoudre. Au repas d'arrivée à Ouistreham, on a tous discuté sur le problème du mouillage, sur le dérapage de l'ancre, sur la difficulté à remonter la ligne... Cela rassure aussi de savoir qu'on n'est pas le seul à faire de bêtises ! Sur La Solitaire, il est essentiel de garder de la constance dans le moral : les premières éditions que j'ai faites, j'avais cette difficulté-là, d'avoir des hauts et des bas selon le classement sur l'eau. Il faut arriver à se dire qu'il y a toujours des opportunités de revenir. Aujourd'hui, j'ai gagné en stabilité psychologique. Cette première étape était plutôt de la ligne droite : j'ai bien suivi mon plan stratégique qui était de ne pas prendre de risques, de naviguer en fonction des autres et surtout des leaders, même si c'est parfois tentant de faire un décalage, de jouer...>
Thierry Chabagny, l'avantage de l'expérience.
Photo © Benoît Stichelbaut (Banque Populaire)
Thierry Chabagny (Gedimat)
5e à l'arrivée de la deuxième étape
<Vu l'état de fatigue dans lequel on se met, les nerfs sont à vif et l'émotion prend souvent le pas sur la raison : tu passes rapidement de l'espoir au désespoir ! Il faut arriver à se maîtriser, à niveler ces mouvements d'humeur : c'est ce qui donne la saveur de La Solitaire par rapport aux autres courses. C'est un peu ta vie que tu mets en jeu... Avec dix participations, je me connais mieux et je comprends mieux ce qui se passe sur l'eau, sur les phénomènes météo, sur le placement par rapport à la flotte. Je sais quand je commence à fatiguer, quand il faut vraiment dormir et savoir perdre du terrain. Au fil des éditions, je m'engage de plus en plus et j'arrive de plus en plus exténué. Psychologiquement, c'est aussi de plus en plus dur parce que tu te mets de la pression en voulant faire mieux que la fois précédente. Faire des choix est aussi se faire plaisir, parce que suivre tout le temps n'est pas satisfaisant. Et quand un petit coup répond à l'envie qu'on a d'être dans cette position, cela amène aussi de la confiance en soi. Il faut se projeter sur la suite de la course pour se démarquer, parce que même si ça ne marche pas, ça construit un plan qu'on peut encore changer : c'est mieux mentalement que de ne prendre aucune initiative sans cartes en main. Il faut se dire : "mon choix est le bon, parce que c'est mon choix", même si ce n'est pas le cas. Se mettre en question en permanence n'est pas positif. Il ne faut pas être fier non plus : ne pas virer pour se recadrer de 300 mètres parce qu'on sait qu'on va croiser tout juste derrière est idiot... Mais ce n'est pas facile de ne pas se faire parasiter par l'émotionnel et de s'appuyer en permanence sur les fondamentaux.>
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19/08/2011 - 06:38
La préparation selon Jeanne Grégoire
La préparation d'une course difficile comme la Solitaire du Figaro est aussi bien physique que mentale. Jeanne Grégoire est l'une des 2 femmes de l'édition 2011 avec Isabelle Joshke. 8ème sur 42 au général après 2 étapes, la skipper de « Banque Populaire » explique en vidéo sa méthode de préparation.
18/08/2011 - 01:23
Jérémie Beyou, le récidiviste
Déjà vainqueur de la deuxième étape entre Caen et Dun Laoghaire, Jérémie Beyou vient de dominer largement la troisième qu'il emporte aux Sables-d'Olonne de quelques minutes devant Fabien Delahaye, le vainqueur de la première, et Erwan Tabarly. Au classement général, Beyou ne compte plus que trois adversaires à moins d'une heure de lui : Fabien Delahaye (34'), Nicolas Lunven (40') et Thomas Rouxel (56'). Victorieux de l'édition 2005, Jérémie Beyou, toujours à la recherche d'un sponsor pour le prochain Vendée Globe, aimerait bien récidiver pour entrer dans le club très fermé des multiples vainqueurs de la Solitaire du Figaro.
17/08/2011 - 14:24
Le rêve doré de Beyou
Deuxième victoire d’étape consécutive pour Jérémie Beyou (BPI), arrivé ce matin aux Sables-d’Olonne. A une étape du dénouement de cette Solitaire du Figaro 2011, le skipper confirme ainsi sa place de leader au classement provisoire et étend son avance à 34 minutes sur le 2e, Fabien Delahaye.
11/08/2011 - 00:01
C’est Beyou le plus fou !
Disputée pour les deux tiers au près - essentiellement dans la brise -, et pour son dernier tiers au portant à fond les ballons, la deuxième étape de la Solitaire du Figaro entre Caen et Dún Laoghaire (Irlande), via Guernesey, a été une manche de costauds, une course de fous où il ne fallait jamais rien lâcher... Au risque de se faire piétiner par la meute ! Toujours aux avant-postes, tout au long des 440 milles, Jérémie Beyou (BPI) s'est imposé en patron et il prend la tête du classement général provisoire. À près de vingt minutes derrière, Nicolas Lunven (Generali) a joué un très joli décalage sur la fin, creusant un écart de presque dix-huit minutes sur le peloton, emmené par Adrien Hardy (Agir Recouvrement).