Note :
Quel autre numéro aborder que le 13, pour Jean-Paul Mouren, Marseillais pur jus ? S'il court traditionnellement la Generali Solo dans son jardin, il se sent toujours le bizuth de la Solitaire !
Photo © Jean-Marie Liot (Generali Solo)
A 58 ans, le doyen du Figaro entame sa vingt-cinquième participation à la Solitaire du Figaro. Jean-Paul Mouren a connu les Half-Tonners des années 80, les premiers monotypes de 1990 avant le Figaro Bénéteau 2. Le Marseillais s'est frotté à nombre de solitaires devenus stars de la voile, ou retournés à leurs occupations professionnelles...
Et en doyen de cette course reine, en tire une vision hédoniste de la compétition et de la navigation en solo. L'interview d'un marin au-delà du sympathique, sorte de marin humaniste, plein d'humilité, de bon sens... De poésie et d'humour !
A 58 ans, le Marseillais Jean-Paul Mouren court son 25e Figaro, détenant le record de participation à l'épreuve reine de l'été.
Photo © Alexis Courcoux (Transat Bénodet - Martinique)
v&v.com : Vingt-cinquième participation...
Jean-Paul Mouren : La première en 1983, avec quelques interruptions dues au Tour de France. A l'époque, les Half-Tonners n'étaient pas du tout adaptés à la navigation en solitaire. C'était du bricolage jusqu'à ce que la jauge soit triturée par les propriétaires successifs avec des budgets exponentiels : celui qui avait le dernier cri allait plus vite que les autres. Pas très équitable !
v&v.com : La monotypie est donc arrivée en 1990...
J-P.M. : Le Figaro Bénéteau 1 avait le bon gabarit, mais il n'y a pas eu entente entre les trois architectes Fauroux, Berret et Finot, ce qui fait que chacun a imaginé un morceau sans cohérence finale. Le bateau était surtoilé, avec des ballasts et des bastaques sur un mât à barres de flèche sans angulation et des haubans sous dimensionnés : une aberration. Cet échec a été transformé deux ans après, avec un mât de croisière et un seul génois. Le bateau était enfin adapté à un solitaire, et non pas conçu pour un équipage, et modifié pour une course en solo une fois par an... Un manque de visibilité à long terme, un défaut d'autorité, une absence de "bon sens paysan" marin.
v&v.com : Et en 2003, changement de bateau. Comment caractérises-tu le Figaro Bénéteau 2 ?
J-P.M. : Enfin un produit adapté ! C'est un 4x4 qui traverse aussi bien l'Atlantique que la Méditerranée jusqu'à Istanbul, et ce sans ménagement puisqu'il résiste bien aux intempéries, sans vice caché : les mâts tiennent, le moteur fonctionne, l'alternateur est bien dimensionné. Il respecte le contrat moral initial. Il est sécurisant au portant, puisqu'on peut rester sous pilote avec 28 noeuds de vent réel, comme en témoigne la dernière transat Bénodet-Martinique. Je lui reproche juste de ne pas bien marcher au près, par rapport à ses camarades de même gabarit, à cause de son profil de quille un peu étroit... Comme les architectes français ne guerroient plus contre les Anglais, ils ont perdu cette rigueur de la remontée au vent au profit de la glisse au portant. La discipline pure et dure du bord de près a été abandonnée...
v&v.com : Et à la barre, sur le pont ?
J-P.M. : La position n'est pas terrible : on a les pieds perpendiculaires à l'axe du bateau, le tronc vrillé et le cou tordu, comme un golfeur qui serait en permanence en fin de swing ! C'est extrêmement fatiguant : je suis pour les barres à roue, face aux éléments... Je viens de Jurassic Park : les voiliers IOR avaient des bastaques et de petits safrans, étaient peu raides à la toile. Avec le Figaro Bénéteau 2, on a un bateau si simple que les "minots" de 23 ans arrivent tout de suite au niveau des "expérimentés". Nous ne sommes plus dans les jeux du cirque d'autrefois, où nous n'étions même pas des marins, mais des commandos de marine !
v&v.com : Et l'intérieur ?
J-P.M. : On doit déplacer cent kilos, alors j'ai cinq sacs de 17 kg et trois bouteilles d'eau pour préserver mon dos. Mais c'est une caricature, un voilier borgne qui n'est pas convertible pour un petit convoyage en famille ! J'estime qu'un bateau d'aujourd'hui doit avoir un plan A de compétition et un plan B de reconversion en croisière... Dans le Figaro, rien n'est pensé en ce sens. La cuisine est le seul élément réussi : c'est le moteur du moral pour se faire chauffer de l'eau et se ressourcer au fin fond de la nuit noire... C'est mon seul foyer ! La table à cartes est rudimentaire, mais on est à l'école du minimalisme. Ce n'est pas un "Starck design", plutôt du "Louis caisse". Deux baromètres (essentiels !), deux GPS, une VHF-AIS, deux balises... Il y a par ailleurs une redondance dans la sécurité qui devient effrayante sur ce bateau ! On est dans l'excès de la société de consommation.
Arrêter de courir la Solitaire ? Difficile à envisager pour Mouren qui en disputera sa 100e étape, en 2012. En 91, il signait sa meilleure performance sur la course : 6e.
Photo © Jean-Marie Liot (Generali Solo)
v&v.com : La nouveauté cette année est l'adoption de l'AIS* !
J-P.M. : Le côté positif, c'est que lorsque je dors, je sais que les autres navires continuent de me voir sans avoir de radar. Pour éviter un abordage. De là à suivre les autres concurrents sur l'écran... On ne "voit" pas plus loin qu'un mille et demi. Pour certains solitaires qui n'auraient aucune idée stratégique, cela permet de savoir si les autres ont viré ou empanné... Un "espionnage industriel" à court terme. Certains ont même des iPads Wi-fi pour récupérer les données en restant à la barre : ça peut perturber. Et c'est encore une course à l'armement, comme les voiles "bloquées" autorisées cette saison : c'est du "bling-bling", comme faire le Paris-Dakar avec des pneus "slicks". Et malgré tout, je tombe dedans, "fashion victim" d'un truc qui coûte 30% plus cher pour un gain de vitesse limité ! Et en plus, c'est plus sensible et ça demande plus de réglages... Là encore, c'est de la consommation sans recyclage. Cette gabegie me semble politiquement incorrecte.
v&v.com : Bientôt cent étapes au compteur...
J-P.M. : Il faudra que je revienne l'année prochaine pour faire la centième... Mais je reste toujours aussi bizuth quand je débarque en Bretagne (Jean-Paul Mouren est Marseillais, ndlr). Tous ces rochers, les courants, les marées : je n'arrive pas à apprendre ces paysages et je suis surpris à chaque fois. Le Figaro, c'est un mille-feuille de souvenirs et je n'arrive plus à extraire quand étaient les merveilleux couchers de soleil, quand les dauphins jouaient à l'étrave, quand cette odeur de bouse m'envahissait le museau en atterrissant sur l'Irlande, quand cette harmonie musicale m'étourdissait en abordant l'Espagne. Il y a dans cet arc celte, de l'Irlande à la Cornouaille, de la Bretagne à la Galice, un éventail de couleurs de roches, un esprit frondeur commun, une capacité à supporter le mauvais temps sans rechigner.
v&v.com : Pourquoi continuer à participer à La Solitaire ?
J-P.M. : Il faudra un jour que je me pose la question... On ne se rend pas compte que les années passent, parce que ce n'est pas un sport comme le vélo ou la course à pied. On ne saute pas des haies. On est assis sur un bateau et on tire quelques ficelles par devant : c'est quand même le voilier qui fait le boulot ! Il n'est pas nécessaire d'être un athlète, ce qui permet de durer sans se poser la question du physique qui vous condamne. La Solitaire est très bien médiatisée, et donc facile à "vendre". C'est un petit bateau qui ne demande qu'une assistance légère. Et le plaisir sur l'eau est constant : au final, l'équation est favorable.
Mouren, qui a couru la Solitaire sur tous les supports, juge que le Figaro Bénéteau 2 n'est pas parfait, mais a l'avantage de ne pas exiger trop, physiquement, de son skipper.
Photo © Alexis Courcoux (Transat Bénodet - Martinique)
v&v.com : C'est quand même une compétition de haut vol qui génère de la pression, du stress, du doute, de la fatigue...
J-P.M. : C'est comme l'alpiniste qui va se geler les doigts pour grimper une montagne : il y a un "sur-soi". Le mental décide et le corps est mené en esclavage : il sert d'outil pour faire avancer un bateau vers un but. C'est l'objectif qui est maître du jeu : tout est organisé pour la satisfaction de l'esprit, pour le plaisir de vagabonder dans les mers du Nord, d'être seul en mer, de se jouer des chalutiers, d'esquiver les cargos, de se confronter aux autres. Certes, c'est une saveur plus salée que sucrée... Avant de partir pour une Solitaire, je prends mon amour-propre, je le mets aux WC et je tire la chasse ! Il faut être beau joueur, humble et ne pas se prendre le pied dans le tapis comme je le fais trop souvent. J'essaye de lutter contre ma paresse, mes carences : ce n'est pas loin de la psychothérapie, c'est une manière de faire le vide. C'est une défragmentation du disque dur...
v&v.com : Tu as connu plusieurs centaines de concurrents !
J-P.M. : Il y a des talents incontestables qui tiennent dans la longévité, comme Loïck Peyron, Alain Gautier, Michel Desjoyeaux, Lionel Péan, Philippe Poupon, Laurent Cordelle... Parmi les anciens, de nouveaux "gladiateurs" tel Gildas Morvan, et une nouvelle génération "torride", à l'image de Fabien Delahaye qui vient de remporter la première étape. Il y a une <armée> d'une centaine de marins d'élite, au point que les Anglais sont obligés de venir en France pour se confronter à la réalité... Quelle inversion ! En fait, il y a deux "religions" : le culte de l'équipage à l'anglo-saxonne et la valorisation individuelle à la française. Mais va jaillir un équipage français dans la Volvo Ocean Race, avec une approche professionnelle et collective intégrant des solitaires : à suivre.
v&v.com : Y a-t-il eu une évolution avec ces trois <générations> de Figaristes que tu as connues sur l'eau et à terre ?
J-P.M. : Les jeunes d'aujourd'hui veulent faire de leur Figaro un tremplin et, pas comme moi, faire perdurer le plaisir au fil des éditions. Dans les années 80-90, il n'y avait quasiment que La Solitaire comme course au programme et un amateur comme Damien Savatier ou Gery Trenteseaux pouvait s'immiscer en haut de tableau. Aujourd'hui, le planning s'étale sur cinq mois de compétition avec une transat, des Grand Prix et autres. Il y a aussi des centres d'entraînement qui permettent de se former pour arriver à très bon niveau au départ de la Solitaire. Un bizuth fait désormais des gammes tout l'hiver en travaillant l'hygiène de vie, le physique, le mental. Le niveau a grimpé et l'arrivée d'anciens du dériveur augmente encore la compétition.
v&v.com : Est-ce que le Figaro Bénéteau 2 ne lisse pas les compétences, dans le sens où les bateaux sont de plus en plus groupés au fil des éditions ?
J-P.M. : Au contraire, le niveau est de moins en moins disparate : c'est une meute de loups très cultivés en météorologie, en électronique, en informatique. Forcément, un skipper va sortir du lot, sans qu'on puisse savoir lequel au départ de La Solitaire ! Il y a vingt noms possibles cette année... L'expérience ne permet pas la progression systématique, car durer ce n'est pas automatiquement s'améliorer. En restant sur ses acquis, l'expérience émousse aussi l'audace quand savoir prendre des risques permet souvent de s'imposer.
v&v.com : Tu es à l'origine de la <Charte des plaisanciers> : est-ce encore d'actualité ?
J-P.M. : A l'époque, je passais pour un original. Désormais, c'est tout de même un peu acquis de ne pas tout gaspiller. La notion de respect de l'environnement est entrée dans les consciences. Il reste tout de même à concevoir systématiquement des plans B pour recycler les produits de consommation. Quand on voit l'évolution de la jauge IRC, il faut constater qu'il n'est plus nécessaire de faire construire un prototype carbone dernier cri pour gagner le Spi Ouest France ou une course du RORC.
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*AIS : Système de positionnement automatique et permanent d'un navire grâce aux données envoyées par radio VHF.
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08/08/2011 - 07:06
Indiscrétions et petits secrets d’un vainqueur
Fabien Delahaye, le vainqueur de la première étape de la Solitaire du Figaro, a bien voulu nous faire la visite guidée de son bateau Port de Caen Ouistreham, alors qu'il est chez lui... à Caen. Et non seulement, le garçon n'a rien à cacher, mais il éprouve un plaisir manifeste à parler de son bateau et du Figaro en général... Gare aux indiscrétions !
03/08/2011 - 01:00
Fabien Delahaye s’impose chez lui !
Vainqueur de la première étape de la Solitaire du Figaro 2011, entre Perros-Guirec et Caen, Fabien Delahaye (Port de Caen Ouistreham) remporte à domicile une première victoire arrachée dans les derniers milles et dans les petits airs. Il devance l'inoxydable Gildas Morvan (Cercle Vert) de 11 minutes 09 secondes, lui même talonné 13 secondes plus tard par Jean-Pierre Nicol (Bernard Controls) qui complète le podium. Pétole, courants et même mouillage ont marqué cette courte première étape dont les écarts à l'arrivée restent limités.
02/08/2011 - 18:49
Fabien Delahaye : "Il fallait être fort sur les dernières transitions"
Le skipper normand Fabien Delahaye a remporté ce mardi 2 août la 1ère étape de la Solitaire du Figaro à bord de "Port de Caen-Ouistreham" devant Gildas Morvan (Cercle Vert) et Jean-Pierre Nicol (Bernard Controls). L'épreuve de près de 300 milles entre Perros-Guirec et Caen avec un détour par la côte sud de l'Angleterre fut courte (2 jours), mais très technique, avec des petits airs et de forts courants de marée. Fabien Delahaye raconte...
29/07/2011 - 05:10
Figaro si, Figaro la…
Quarante-deux ans que le tempo est donné ! La partition est presque toujours la même : quatre étapes, avec au moins deux nuits en mer avant chaque escale, des courants de marée importants, du vent variable de 0 à plus de 40 noeuds, des concurrents toujours à vue, des retournements de situation et un podium toujours aussi difficile à atteindre... Figaro si, Figaro la : musique !
22/07/2011 - 00:01
Franck Citeau : «Au Figaro, il faut vraiment être mort de faim !»
Coach au sein du Centre d’Entraînement Méditerranée, Franck Citeau accompagnait ses sept Figaristes formés à La Grande-Motte pour un dernier round dans les eaux lorientaises avant de rallier Perros-Guirec pour le départ de la Solitaire du Figaro, le 31 juillet. L’occasion de faire le point sur les nouvelles méthodologies de préparation des coureurs au large, désormais sportifs professionnels aguerris à tous les secteurs du jeu.
Vos commentaires
Quelle élégance !
Très classe, M. Mouren. Toujours humble et lucide mais un vrai bon marin. Chapeau bas. P. Ranger
JPM ici JPM (Jean-Paul Matelot c'est mon vrai nom) Quand est ce qu'on fait une course en double ?
bravo ! maître Mouren, merci pour ce moment de lecture pédagogique et littéralement jubilatoire. Votre parole est cultivée et amusante. Du grand art. Je place cette interview dans le Top 5 historique des prises de paroles intéressantes jamais proférées par un sportif de haut-niveau (trop souvent synonyme de paroles de bas niveau) ceci dit... essayerez-vous de "faire mieux la prochaine fois" ? ;) Guillaume Everest