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Solitaire du Figaro 2011 – Interview

Franck Citeau : «Au Figaro, il faut vraiment être mort de faim !»

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  • Publié le : 22/07/2011 - 00:01

Des arrivées au couteau ! A l'image de ce finish haletant lors de la Generali Solo, le Figaro connaît toujours des arrivées au couteau ! Ici, Francisco Lobato franchit la ligne... 19 secondes devant Jean-Pierre Nicol, un des membres du CEM coaché par Franck Citeau ! Photo © Jean-Marie Liot (Generali Solo) Coach au sein du Centre d'Entraînement Méditerranée, Franck Citeau accompagnait ses sept Figaristes formés à La Grande-Motte pour un dernier round dans les eaux lorientaises avant de rallier Perros-Guirec pour le départ de la Solitaire du Figaro, le 31 juillet. L'occasion de faire le point sur les nouvelles méthodologies de préparation des coureurs au large, désormais sportifs professionnels aguerris à tous les secteurs du jeu.

voilesetvoiliers.com : Franck, quelles sont tes responsabilités au sein du Centre d'Entraînement Méditerranée?
Franck Citeau : Je suis salarié à plein-temps avec Guillaume Rottee et Bénédicte Beckers, auxquels s'adjoignent des intervenants extérieurs pour la météo, la préparation physique et mentale, et des coureurs d'expérience comme Kito de Pavant, Nicolas Bérenger, Laurent Pellucuer, Jean-Paul Mouren... Le centre fonctionne toute l'année avec non seulement des Figaro, mais aussi des Minis, de petits catas de sport, des M34 ou des IMOCA 60. Je m'occupe hors des entraînements, du développement, de la promotion de nos activités auprès des coureurs et de la gestion. Le CEM est une association loi 1901 subventionnée par la ville de La Grande-Motte, le département de l'Hérault et la région Languedoc-Roussillon avec le soutien de quelques partenaires privés.

v&v.com : Et comment vient-on au CEM ?
F.C. :
Il y a un droit d'entrée de 2 500 euros (correspondant à un emplacement au ponton à l'année) qui permet de suivre l'ensemble des stages, mais aussi de bénéficier d'une place de port et des manutentions gratuitement. Nous avons le label fédéral de <Pôle d'excellence régional> puisqu'il n'y a qu'un seul <Pôle France> (Port-La Forêt) et un autre <Pôle Régional> (Saint-Gilles-Croix-de-Vie) ainsi que quelques satellites sur la Manche, à Lorient et en Méditerranée. Nous avons commencé avec les Figaro en novembre 2010 et avons clôturé début juillet avec la Solo Generali, soit dix-sept stages depuis janvier ! L'avantage de la Méditerranée est de permettre de naviguer en hiver, avec des nuits en mer... La base de La Grande-Motte comprend un ponton dédié, des salles de travail, une aire de stockage.

v&v.com : Mais tous les coureurs formés au CEM ne participent pas à la Solitaire !
F.C. : Les 17 Figaristes du Centre n'avaient pas tous le <nerf de la guerre> et j'ai refusé que des coureurs partent avec des demi-budgets ou un bagage technique et sportif insuffisant. A ce jour à niveau égal, si un marin n'a pas la sérénité financière, il ne peut pas faire de résultat. Il faut désormais être un vrai professionnel pour rentrer dans le <top ten> ! Il n'y a donc que sept coureurs du CEM à la Solitaire (voir encadré) : ça ne sert à rien de venir pour juste participer, surtout pour les <bizuths> qui doivent chercher un podium dans leur catégorie parce que c'est une vraie valeur aujourd'hui. Il vaut mieux se reporter à l'année prochaine pour ne pas cramer de l'argent et de l'énergie, en vendant des résultats qui ne sont pas réalistes ce qui ferme des portes pour le futur... Quand on regarde la liste des inscrits à la Solitaire, presque tous les coureurs sont référencés dans un centre d'entraînement.

v&v.com : Les méthodes de préparation ont donc évolué...
F.C. :
Les mentalités ont changé ! Il faut une approche professionnelle. Et cette année, la flotte s'est rajeunie : pour la première fois depuis longtemps, il n'y a pas de véritables leaders puisque les <anciens> sont partis sur d'autres projets ou n'ont pas réussi à avoir le budget nécessaire. A priori, il n'y a que cinq coureurs qui pourraient remporter cette édition... Le jeu est donc très ouvert, autant chez les habitués que chez les novices : chez les bizuths, il faudra se méfier du Britannique Sam Goodchild !

v&v.com : Quelle formation avez-vous proposé à ces coureurs pour se préparer à la Solitaire ?
F.C. :
Comme à l'université, il y a des modules. Je sépare en quatre parties la préparation sportive : une session de reprise hivernale avant Noël, très ludique où les stagiaires naviguent sur d'autres supports (match-race, cata de sport, Mini, Laser...) ; une phase d'apprentissage de logiciels (Adrena...) et de météo avec Sylvain Mondon, soit plus de trois semaines de cours en salle et de préparation physique en janvier ; dès février, navigations intensives avec des nuits en mer pour se mettre dans les conditions d'une Solitaire avec briefings et débriefings ; et pour conclure, des petits parcours qui multiplient les manoeuvres avec des bords très courts, des départs, des speed-tests... En fait, il faut compter trois ans pour un coureur de bon niveau avant de commencer à faire des scores, parce que l'apprentissage est long et fastidieux. Il y a énormément de paramètres à intégrer : il n'y a pas que l'aspect voile à appréhender, mais aussi la gestion de son temps et de son budget, le mental et le physique. C'est lourd pour un seul homme et il y a une forte inertie !

v&v.com : Avant les années 2000, il n'y avait pas ces structures de formation !
F.C. :
Le milieu s'est professionnalisé : presque tous les coureurs gagnent leur vie, alors que ce n'était le cas que de quelques grands noms il y a quinze ans ! Désormais, il ne faut faire que ça : se préparer parce que le niveau est monté. La régate franco-bretonne est devenue un événement de plus en plus national voire même international. Il faut comprendre que les équipiers qui étaient choisis pour d'autres séries (ORMA, IMOCA...) venaient de la Coupe de l'America et des séries olympiques. Maintenant sur tous les gros projets (Volvo, MOD70...), les skippers prennent des Figaristes ! Parce que la formation est complète : un solitaire sait barrer, être bien en mer, faire la navigation, réparer une avarie, comprendre la météo, manoeuvrer sur tous les postes, régler des voiles... Et en plus, il a une force de travail.

Figaro 2011 : Jean-Pierre Nicol Jean-Pierre Nicol, membre du CEM, 32 ans, 5e participation au Figaro. Photo © Jean-Marie Liot (Generali Solo 2011) v&v.com : Cette approche de la course au large s'inspire des autres sports ?
F.C. :
Tout a commencé avec Christian Le Pape- sans lui, on n'en serait pas là ! Il a apporté une méthodologie et a réussi à convaincre les institutions sportives de monter ces structures : il a fait monter en puissance les coureurs, leur a donné les moyens de s'exprimer. Le métier de coureur au large a débuté réellement à Port-La Forêt.

v&v.com : Il y a une génération de jeunes qui explose, venant du dériveur...
F.C. : Il y a de toute façon au moins une année de découverte, mais à part quelques <génies> comme François Gabart ou Fabien Delahaye, il faut compter trois à cinq ans pour être réellement formé à tous les secteurs du jeu. Mais sans travail, un coureur ne peut plus rien espérer même s'il est talentueux au départ. Quand je vois la somme d'informations que nous faisons ingurgiter à nos coureurs, il n'est plus possible de le faire tout seul ou en petit groupe sans un entraîneur ou une structure de formation. Ceux qui viennent de la préparation olympique ont déjà ce bagage et cette méthodologie de travail, de compréhension et d'analyse, de préparation psychologique et physique... Ce qui ne les empêche pas, au contraire, d'intégrer les centres d'entraînement !

v&v.com : Mais qu'est-ce qui fait qu'un coureur s'impose, sachant que de plus en plus, la Solitaire est une course de <moutons>, où il ne faut pas se démarquer ou peu, où il faut partir dans le bon pack dès les premiers milles, où il faut tenir le rythme dans le temps ?
F.C. :
C'est comme le tour de France cycliste 2011 : il ne faut pas prendre de risque pour rester dans le paquet leader et attaquer dans les derniers milles... La différence se fait sur de petits détails, sur de légers décalages. Les options radicales sont désormais pratiquement interdites ! Mais, parfois, il faut le faire : Jean-Pierre Nicol est dans cette optique, comme Troussel ou d'autres - mais ça passe ou ça casse. La Solitaire s'est <standardisée> dans le sens où l'entonnoir des possibilités stratégiques s'est réduit. Parce que le niveau est de plus en plus homogène, parce que la connaissance météo est très élevée, parce que les coureurs sont de plus en plus préparés mentalement et physiquement.

v&v.com : Justement, le Figaro est une discipline psychologique...
F.C. : Pour gagner la Solitaire, il faut une préparation exemplaire, un niveau de compétence très élevé, mais surtout, il faut être <mort de faim> ! Ce doit être un unique but, où le coureur ne pense qu'à ça toute l'année : il faut penser <écraser> tout le monde... Il faut être stakhanoviste même si cela pose des problèmes relationnels avec la famille et les proches. Comme dans une faculté préparatoire aux grandes écoles : il faut apprendre plein de choses qui ne servent à rien, mais surtout savoir bachoter, travailler pour se poser les bonnes questions. L'état d'esprit se perçoit dès le début de la saison...

Un départ… canon ! Les Figaristes jouent parfois avec les limites, surtout dans les phases de départ souvent très chaudes. Franck Citeau : Photo © Jean-Marie Liot (Generali Solo 2011) v&v.com : Sur l'eau, avez-vous travaillé des points précis ?
F.C. : La Solitaire, c'est quatre étapes. Et donc une première manche - et surtout un premier départ : être décroché deux ou trois heures après le coup de canon plombe quasiment le résultat final ! C'est pourquoi nous avons beaucoup travaillé la phase <bouée de dégagement>. Être dans le paquet leader donne de la sérénité, mais aussi de la facilité pour naviguer dans du vent frais et la possibilité de jouer des petits coups. Partir avec un handicap, même léger est épuisant pour revenir. Mais pour moi, la Solitaire commence réellement lors de la deuxième manche, car la première est plutôt un sprint alors que la deuxième est une étape de montagne. Sachant qu'au-delà d'une demi-heure d'écart à la première arrivée, le final est totalement hypothéqué ! Désormais pour gagner, il ne faut pas aller au-delà d'un quart d'heure de retard sur une étape.

v&v.com : Tu as rencontré d'autres préparateurs d'autres sports ?
F.C. : Il faut de plus en plus s'inspirer des autres disciplines même collectives. A Montpellier, il y a cinq équipes en première division, dont en rugby et en hand-ball. On échange beaucoup : l'exemple de Fabien Galthié est intéressant pour savoir comment il s'implique, quel recul il a par rapport à ses joueurs, quels sont ses discours et surtout ses tonalités. Un entraîneur doit savoir garder de la distance. En voile, on commence tout juste à découvrir ce type de métier où il n'y a pas de formation...

v&v.com : Cette édition de la Solitaire est assez différente, avec beaucoup de parcours côtiers et une seule grande étape au large entre l'Irlande et la Vendée...
F.C. : C'est presque une configuration méditerranéenne ! Des effets de côtes qui provoquent des <élastiques>... avec les courants de marée en plus. Le profil du vainqueur est plutôt jeune, moins de 35 ans : dynamique et physique parce qu'il y aura beaucoup de manoeuvres, avec du bagage au large, mais une formation de course entre trois bouées. Il faut être mature et rester frais au sein du groupe leader. Nous avons fait une grosse étude sur les précédentes éditions : on s'est aperçu que le vainqueur ne s'épuise pas parce qu'il laisse faire la navigation aux autres. Celui qui prend les initiatives se crame pendant que les autres barrent et se concentrent sur la vitesse. Celui qui ouvre la route s'épuise et stresse. Il faut donc suivre et dans les douze dernières heures, mettre le clignotant en s'arrachant.

Figaro 2011 : Mathieu Girolet Mathieu Girolet, membre du CEM, 38 ans, 3e participation au Figaro. Photo © Jean-Marie Liot (DPPI) v&v.com : Le Figaro Bénéteau 2 est aussi arrivé à maturité.
F.C. :
On est dans une véritable monotypie. La période de recherche est terminée et les rumeurs sur les tricheries éventuelles n'ont plus cours. Presque tous les bateaux sont passés entre plusieurs mains et ont été optimisés à leur maximum : il n'y a pas de différentiel vitesse entre les Figaro, le seul paramètre nouveau étant l'adoption de tissus bloqués pour les voiles plates cette saison : le 3DL et le D-4 offrent des profils plus stables.

v&v.com : Ce qui implique un surcroît de réglage...
F.C. : Il y a deux philosophies : l'esprit <radial> avec des voiles à panneaux orientés qui sont plus tolérantes parce qu'elles vrillent naturellement, ce qui permet des réglages moyens bien adaptés à la navigation en solitaire ; et l'esprit <grands panneaux> qui demande plus d'attention parce que c'est plus efficace, mais ça s'arrête aussi plus vite si c'est mal réglé... La deuxième solution impose de monter le niveau de compétence et de sollicitation, d'être très présent sur le pont pour ne pas s'arrêter dans le clapot court. En sortie de virement, sur une phase de départ, ce sont des profils qui ne bougent pas et donnent une aide supplémentaire, mais cela impose d'augmenter la tension du gréement, ce qui fait que le matériel vieilli plus vite... Tous les Figaristes de la CEM ont changé leur haubanage avant la Solitaire ! C'est un petit plus en performance, mais il faut être costaud et en permanence sur les écoutes.

v&v.com : Les derniers préparatifs consistent en quoi ?
F.C. :
On finit de se mettre en place : il faut être le 23 juillet à Perros-Guirec et nous organisons une course de ralliement au départ de Lorient. Nous finalisons le <road-book>, par une navigation avec les nouvelles voiles, la totalité du matériel embarqué pour appréhender comment se comporte le bateau en situation réelle, même si nous nous sommes toujours forcés à nous entraîner avec cent kilos à bord. Nous avons même fait des sorties avec quasiment 800 kilos à bord, pour apprendre à matosser et à <traîner>, dans le même esprit que les athlètes qui tirent des poids avant de faire une course... Quand ils lâchent les poids, ils ont l'impression d'être plus légers ! Mais, pour ce dernier round, les coureurs doivent se faire plaisir et se rassurer de leur préparation.


Figaro 2011 : Conrad Humphreys Conrad Humphreys, membre du CEM, 1ère participation au Figaro... mais une impressionnante expérience sur tout ce qui court et navigue ! Photo © Jean-Marie Liot (DPPI) ...........
CEM : la cuvée Figaro 2011

> Jean-Pierre Nicol - Bernard Controls (Rouen) / 32 ans, 5e participation : 32e en 2007, 26e en 2008, 27e en 2009, 28e en 2010
> Mathieu Girolet - Entreprendre (Montpellier) / 38 ans, 3e participation : 33e en 2009, 43e en 2010
> Damien Guillou - La Solidarité Mutualiste (Moëlan/Mer) / 28 ans, 32e en 2010
> Nigel King - E-line Orthodontics (GBR) / 42 ans, 3e participation : 48e en 2007, 23ème en 2009
> Phil Sharp - Sharp Racing (GBR) / 30 ans, 1ère participation
> Conrad Humphreys - DMS (GBR) / 1ère participation
> Sam Goodchild - Artemis (GBR) / 21 ans, 1ère participation

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Vos commentaires

    • TRES BIEN le commentaire de Bernarde BILZIC et l'expliquation sur le travail au CEEM et surtout sur l' entrainement que fait effectuer Franck CITEAU a ces figarites l'expression il faut étre mort de faim prends toute sa signification , j'apporte ici ma petite remarque" il faut passer son temps le couteau ente les dents " je souhaite bonne chance aux 7 engagé du CEEM dans la figaro cuvée 2011 malgrés tout vous comprendrez bien que une fois en course étant donné que ces 7 skippers seront concurrents , mon plus grand souhait est que Matthieu soit le meilleur et qu'il soit plus que les autres mort de faim

      Ajouté par jva le 26/07/2011 - 23:23
    • Oui, je suis d'accord. Super interview, on apprend beaucoup (en tout cas moi) et j'ai hâte que cette édition démarre : elle a l'air très ouverte ! Morvan, enfin ? Lunven, Beyou, Drouglazet... Ruyant ou Goodchild ? Ça va chauffer ! Yen'

      Ajouté par Yendegaiai le 27/07/2011 - 14:25