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Solitaire du Figaro – Interview

Gildas Morvan : «La règle au Figaro, c’est de ne jamais se mettre dans le rouge !»

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  • Publié le : 17/08/2011 - 00:38

Second de la première étape du Figaro qu'il dispute pour la seizième fois (et 20e de la seconde), le "Géant Vert" - son surnom - court toujours après une première victoire sur la Solitaire, alors qu'il a déjà signé deux places de troisième et une de second.
A 43 ans, Gildas Morvan est motivé comme un junior, mais a l'expérience des vieux briscards... Et parle cash ! Entretien à Caen, trois jours avant le départ de l'étape vers l'Irlande.


Gildas Morvan, le Géant Vert 1,96 mètre pour 105 kilos ! A 43 ans, Gildas Morvan reste un sacré athlète et affectionne la brise... Comme son grand-père et son fils, qui lui régate en Laser. Photo © Bernard Gergaud (Cercle Vert) Gildas Morvan et moi, on se connaît depuis les grandes années du TFV en Sélection, soit la fin des années 80. Il avait vingt ans, bordait déjà le génois sans manivelle et naviguait alors sous les couleurs du Pays des Abers, avec d'autres jeunes Bretons comme Jacques Caraes - aujourd'hui Directeur de course de la solitaire du Figaro - ou Michel Desjoyeaux. Aujourd'hui, le gaillard - 1,96 mètre pour 105 kilos, rien à envier à un All Black !- a 43 ans et vit à Landeda, justement dans les Abers, comme Caraes. Et est diablement sympa, d'un genre bavard... D'un genre qui n'a pas sa langue dans la poche.

Avant de se consacrer au solitaire, Morvan a tout fait, ou presque : Tour de France, Admiral's Cup, Jeux olympiques, Coupe de l'America... Sur la Solitaire du Figaro, il fait partie des "meubles", comme Eric Drouglazet - 18 participations dont une victoire - ou Jean-Paul Mouren, 58 ans, le doyen de la course et recordman absolu - 25 participations ! (Voir l'interview de Jean-Paul Mouren publiée la semaine dernière, ici.)
C'est en 1993 qu'il la dispute pour la première fois - tout en effectuant une préparation olympique en Soling avec Marc Bouët pour les JO d'Atlanta. Depuis, il a aussi été champion de France Solitaire, remporté deux fois la Transat BPE et vient juste de décrocher la Generali Solo pour la troisième fois, sur Cercle Vert, son fidèle sponsor.

Plus détendu que jamais, Gildas incarne la force tranquille. Interview, juste avant d'attaquer la seconde étape du Figaro, sur laquelle il terminera 20e, à un peu plus d'une heure de Jérémie Beyou (BPI), l'actuel leader du classement...


v&v.com : Après quinze Figaro, soit environ 45 étapes disputées, tu dois avoir pas mal de notes compilées en fiches que tu dois ressortir quand tu repasses dans certains coins, non ?
Gildas Morvan :
Je ne suis pas spécialement rigoureux là-dessus, car je n'ai pas souvent noté noir sur blanc les particularités de tel ou tel plan d'eau, cap, arrivée... Non, je n'ai pas de fiches. Mais j'ai des souvenirs assez précis des endroits où je suis venu, de la façon dont ça passait à droite, à gauche... Après chaque Figaro, je fais un debrief', notamment sur les spécificités des parcours. Finalement, je me souviens généralement bien des choses quand je repasse... et j'essaye de ne pas refaire les mêmes conneries !


v&v.com : Tu as une espèce de check-list à chaque étape ?
G.M. :
Oui, bien sûr. Du départ à l'arrivée, du thermique au synoptique, des courants, des effets de côte, où ça accélère, où ça tamponne à terre... De plus, on bosse l'hiver avec Jean-Yves Bernot : on étudie tous les vents de tous les secteurs, les spécificités, les pièges, les fondamentaux. Et puis on échange avec les quinze autres "pensionnaires" du pôle Finistère Course au large à Port-la-Forêt. Pourquoi je me suis fait baiser l'année dernière, ici ? Car il y avait plus de gauche à terre, dûe à un effet de côte... Tu te constitues alors un road book magnifique et tu refais l'étape de A à Z. Et avant le départ, tu reprends toutes ces notes et tu mets en haut de la pile les points essentiels... Comme par exemple le passage à l'île d'Yeu où c'est toujours le bordel et où le vent n'est jamais le même. Ça, c'est un classique !


Vieux briscard La veille de la seconde étape, Gildas Morvan prépare sa navigation vers l'Irlande à la table à cartes de Cercle Vert. Il dispute son seizième figaro... Et connaît la route ! Photo © Bernard Gergaud (Cercle Vert) v&v.com : Comment gères-tu le temps entre deux étapes ?
G.M. :
Je m'octroie 24 heures de repos. Je me décontracte, je passe chez le kiné, je mange, je dors... Même si l'escale est longue, je reste sur place et ne rentre pas chez moi (dans le Finistère, ndlr) alors que ce n'est pas l'envie qui m'en manque. Mais tu risques de te déconcentrer. Et puis vis-à-vis de ton sponsor et des gens qui viennent te voir, ce n'est pas sérieux. Ensuite, je commence à regarder ce qu'il se passe côté météo, sans faire de routage, mais c'est important psychologiquement de savoir si tu vas avoir du vent fort ou alors de la pétole, du près, du portant. En revanche, je ne me dis jamais, <Ça, j'aime pas !>, car c'est négatif. Mais c'est vrai que j'affectionne la brise.


v&v.com : Tu te connais bien ?
G.M. :
Ah oui, depuis le temps ! Je sais quand il faut me ménager, faire gaffe au bateau. C'est l'expérience. Et je suis à l'aise dans le vent. Mon grand père aimait la brise. Moi, j'aime bien ça aussi et mon fils est pareil. Je crois que c'est dans les gènes !


v&v.com : Es-tu aidé par ton gabarit ?
G.M. :
Oui, forcément un peu. Mais mon plus, c'est je crois de ne pas être malade. Jamais depuis que je navigue, je n'ai souffert du mal de mer... Sauf une fois avec mon grand-père. J'étais enfant et après avoir mangé une boîte entière de BN, j'étais patraque ! Ça joue beaucoup, car il y a un paquet de marins qui ne sont pas bien dès que le vent monte. Moi, quand il ya du mauvais temps d'annoncé, j'ai cette chance de ne pas avoir de noeud au ventre. En fait, ça ne me fait ni chaud ni froid de savoir qu'on va prendre plus de 30 noeuds dans le nez pendant 300 milles ! Sans fanfaronner, je suis content quand c'est viril. Mais attention, il faut être humble. Tu peux te faire mal en tombant dans le cockpit ou à l'intérieur. Il faut préserver le bateau, mais aussi le bonhomme ! Même si le Figaro 2 est une "mobylette", un bateau facile et stable. Il n'y a qu'à regarder les performances des filles, Jeanne Grégoire ou Isabelle Joschke (toutes deux dans le top 15 à l'issue de la première étape, ndlr), pour voir que ce n'est pas une question de force physique, mais d'intelligence de course et de gestion de soi.


Faire sécher les bottes Le cockpit de Cercle Vert lors de l'escale à Caen. La barre - sa raquette et la rallonge - servent d'étendoir pour les chaussures et bottes du skipper, tandis que le bateau est pris en main par le préparateur qui le bichonne. Photo © Didier Ravon v&v.com : Il paraît que tu es un gros dormeur...
G.M. :
Ah oui alors ! Je ne m'en cache pas. J'essaye de dormir tant que je peux, et tôt dans l'étape. Tant pis, je vais perdre 20, peut-être 50 mètres... Mais je dors. J'essaye de ne pas me mettre dans le rouge. Tiens, la première nuit dans la pétole, un des bateaux suiveurs m'a rattrapé. Je dormais à l'intérieur. Le vent avait refusé de 10-20 degrés, le bateau était à plat, et le mec qui tout à l'heure était derrière était maintenant en train de me larguer... Je me suis bien fait charrier par une fille de France 3 et le photographe Alexis Courcoux, comme quoi je m'étais endormi... Que je ne tenais pas la route. Ben oui, j'avais dormi presque 20 minutes... Mais je leur ai dit : <On verra à l'arrivée...> Ah ça, ils se sont bien foutus de ma gueule, ces deux-là. Le Figaro, c'est d'abord bien gérer son effort. Cette sieste, elle m'a fait perdre une centaine de mètres, oui...


v&v.com : Mais tu étais frais à la fin ?
G.M. :
J'étais carrément bien ! La dernière nuit, quand il fallait être vigilant et être dessus, car tout se jouait là, je peux te dire que je n'ai pas regretté ces 15 minutes de sieste. Il fallait bien gérer les empannages, les transitions, faire gaffe aux algues, décider de mouiller ou pas par 50 mètres de fond... Au moment crucial, je ne dis pas que ma gestion du sommeil était parfaite, mais j'étais lucide. Tu vois, même quand tu t'endors 20 secondes à la barre et que tu tombes... Et bien tu récupères. Si tu fais plusieurs minis siestes ainsi, comme je fais, ça suffit.


v&v.com : Tu dors dedans ou dehors ?
G.M. :
Quand le vent est super stable - comme du Sud-Ouest fort comme sur la seconde étape par exemple -, je vais à l'intérieur. Dehors, tu te refroidis, tu cailles, tu te réveilles en frissonnant. Je vérifie sur l'AIS (il donne la position, le cap, la vitesse et la distance, ndlr) qu'il n'y a pas de cargos, que c'est clair dessous et dessus, que le bateau est à 100 % de la polaire... Et hop ! A la bannette ! Je dors alors 10-15 minutes, ressors vérifier mes réglages, et si je vois que je n'ai rien perdu sur le mec à proximité, je n'hésite pas. J'y retourne, j'y retourne... Autant que je peux ! Et tant que je ne perds pas sur les autres, je dors ! Tout ça, c'est du bénéfice pour l'arrivée. La règle au Figaro, c'est de ne jamais se mettre dans le rouge !


v&v.com : Parlons de tes voiles. Après dix ans chez North, tu navigues désormais avec des Delta. Tu avais envie de changer de "moteur" ?

G.M. :
Oui. Je n'ai rien à cacher et j'ai dit à North que j'arrêtais avec eux. Ça fait deux ans que je leur demande sans cesse de modifier le solent que je trouve trop plat et qui ne me plait pas... Ils n'ont rien fait. Je pense qu'ils ont tout simplement tellement de coureurs ! Et qu'ils n'attachent plus beaucoup d'importance à la fidélité. Mais moi, je suis désolé, mais je suis un vieux client ! Je leur demande de faire évoluer mes voiles et ils ne répondent plus à mon attente. Cette année, il y a eu un changement de tissu (les membranes ont remplacé le Pentex, ndlr) et le jeu de voile que j'ai reçu était disproportionné, avec une GV super plate et un génois super creux. Je leur ai dit que je n'étais pas satisfait, que je ne sentais pas ce jeu de voiles. J'ai ramené la GV à la voilerie pour modifier le rond de guindant. J'ai parlé avec eux. Ils ne m'ont jamais rappelé... J'ai trouvé leur attitude arrogante. Ils le savent... C'est dommage, mais c'est ainsi.


v&v.com : Et alors ?

G.M. :
Et alors j'ai eu mon ami Bertrand Pacé au téléphone, qui m'a dit qu'il venait de voir les nouvelles voiles Delta, chez lui, dans le Sud, et qu'il les trouvait belles. Comme Cercle Vert rentrait par cargo de Martinique à Sète, je suis descendu les essayer. Tout de suite, j'ai trouvé que les voiles étaient homogènes. Et quand j'ai bordé au près, j'ai tout de suite été à l'aise en vitesse et en sensations, notamment dans le petit temps. Après quelques petites modifs, on a fait très vite affaire. En faisant troisième à la Generali avec ces voiles, Laurent Pellecuer n'a fait que conforter ce que je pensais... Et c'est comme ça que je navigue au Figaro avec des Delta. Bernard Mallaret, le patron de la voilerie, s'est vraiment "casser le cul" pour faire évoluer mes voiles. Il était vraiment à l'écoute. C'est franchement agréable ! Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'ils ont aussi fait les voiles du vainqueur du Tour de France cette année en M 34 (Bertrand Pacé sur Sud de France Languedoc-Roussillon, ndlr) !


Changer pour Delta Après dix années chez North, Gildas Morvan navigue sur la Solitaire avec un nouveau jeu de voiles Delta Voiles en membrane, coupé par la voilerie de Montpellier. Photo © Bernard Gergaud (Cercle Vert) v&v.com : Tu crains un concurrent plus qu'un autre sur ce Figaro ?
G.M. :
(Il réfléchit longtemps.) A priori, non. Je ne sais pas trop, en fait. Je n'ai pas vu tout le monde naviguer. La moitié de la flotte était sur la Transmanche et l'autre à la Generali que j'ai gagnée. Il n'y a pas un mec qui navigue sur une autre planète comme l'an dernier (comprendre qu'il parle de Le Cléac'h, vainqueur de trois des quatre étapes, ndlr). Il y a Fabien (Delahaye, ndlr). Il est dans le match, il est intelligent. Il l'a déjà prouvé l'année dernière. Il est futé et rigoureux. Et bien encadré. Je m'entends bien avec lui.


v&v.com : Il t'a donné du fil à retordre sur la Generali ?
G.M. :
Oui. Mais en plus de toutes ses qualités, il est clean. La veille du final, on était à égalité de points et on a discuté. On a décidé de jouer chacun notre course, pas de faire du match-racing. On était sûr de faire premier ou second et on s'est juste dit <Que le meilleur gagne !> On a fait une dernière belle régate. J'ai pris le bon côté, pas lui... Et j'ai gagné. Mais nous ne nous sommes jamais mis sur la tronche. Lorsque l'un croisait devant l'autre, il virait à son vent. C'était fair play. Mais il a fallu que je me bouge le cul pour le battre !

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