Actualité à la Hune

Suspension d’un certificat de jauge

Barouf en IRC !

Fait unique dans le monde de l'IRC, un certificat de jauge a été suspendu, suite à une sombre histoire de plombs... Bella Donna, un 46 pieds basé à Marseille, est ainsi interdit de compétition jusqu'à la fin de saison. Sauf que le propriétaire ne l'entend pas ainsi et a fait appel... Alors ? Triche ou pas triche ? Comment savoir ?

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  • Publié le : 04/03/2010 - 08:05

C'est la première fois, dans l'histoire de la jauge IRC, qu'un bateau - Bella Donna, un 46 pieds - est interdit de courir pour une saison. La commission IRC de l'UNCL (Union nationale pour la course au large) a récemment décidé de suspendre le certificat de jauge de Bella Donna, un Vismara 46 (plan Farr) basé à Marseille, habitué aux places d'honneur dans les courses d'habitables en Méditerranée.

Aucun nouveau certificat ne pourra lui être accordé, a-t-elle décidé, avant la date anniversaire du Tour de Corse où se sont produits les faits incriminés.

En réaction, le propriétaire du voilier, Jean-Marie Gennari, a décidé de se pourvoir en appel auprès du Steering Comittee (Comité d'orientation) de l'IRC, une instance composée du président de l'UNCL, du commodore du RORC (Royal Ocean Racing Club, Angleterre) et des deux inventeurs de cette jauge - dont la formule, rappelons-le, est secrète (voir encadré <Le fonctionnement de la jauge IRC>, ci-dessous.)

Bella Donna... l'empoisonneuse ? Le Vismara 46 Bella Donna. Photo © Christophe Pilorget

Le fonctionnement de la jauge IRC

- La jauge IRC est une jauge "auto-déclarative" fondée par le RORC et l'UNCL.
- Sa formule est secrète, c'est à dire que l'on déclare les mesures de son bateau et que l'autorité de jauge en déduit un rating sans que l'on sache comment les variables influencent le calcul.
- Le rating (exprimé jusqu'à la troisième décimale) est un coefficient par lequel est multiplié le temps de course du concurrent. L'opération donne ainsi le temps compensé.
- Les déclarations de mesure et le certificat de jauge font état de la présence de gueuses lorsque tout le lest n'est pas concentré dans la quille. Les contrôleurs s'inquiètent notamment de la présence de ces gueuses, le cas échéant, lorsqu'ils vérifient un bateau.

L'affaire remonte au 14 octobre dernier, veille du Tour de Corse à Bonifacio.

Bella Donna est l'objet d'un contrôle de jauge, qui révèle l'absence des 150 kilos de gueuses prévus au certificat de jauge du bateau.

En urgence, l'équivalent en billes de plomb est fourni par le propriétaire d'un voilier ancien à voile latine, qui propose une partie de son lest.

Le bateau court normalement l'épreuve, qu'il termine 14e sur 37 classés, mais les contrôleurs transmettent leur rapport à l'UNCL, dont la commission compétente décide le 1er décembre - en concertation avec le RORC - la suspension du certificat de jauge.

Jamais une telle sanction n'avait été prononcée depuis la création par les deux clubs partenaires de cette jauge dont l'objectif initial était de courir à armes égales des deux côtés de la Manche, mais qui s'est imposée depuis en Atlantique et en Méditerranée.


Quel mal y a-t-il ?

<L'Autorité de rating>, comme elle est dénommée dans le règlement de l'IRC, a fondé sa délibération sur les Règles de l'équipement des voiliers (ERS) de la Fédération internationale de voile (ISAF), qui stipulent (section B intitulée <en course>, règle 10.1) que <les poids correcteurs> d'un bateau, lorsqu'ils existent, doivent être <solidement fixés>. Et elle a décidé de recourir à la mesure ultime prévue par la règle 8.7 de l'IRC (voir encadré ci-dessous), qui s'applique effectivement au moment où ces lignes sont écrites, dans la mesure où l'appel auprès du Steering Committee n'a pas de caractère suspensif.

La règle 8.7 de la jauge IRC

<Quand l'Autorité de rating a des preuves raisonnables qu'un bateau ne correspond pas à son certificat ou que la règle n'a pas été respectée, ou qu'une erreur est intervenue dans la détermination du rating ou qu'il y a manquement évident aux Règles IRC et aux règles de sportivité et de bonne conduite, le certificat peut être invalidé sans compensation par l'Autorité de rating (à la discrétion absolue de cette même Autorité) et le propriétaire doit en être informé par écrit.>

Le skipper du bateau François Pailloux (lire plus loin son point de vue), estime que <l'UNCL est allée un peu vite, et un peu fort>.

Jean-Marie Gennari, propriétaire de Bella Donna, se considère pour sa part victime d'un déni de justice et déroule un argumentaire au cordeau. <Le week-end précédant le Tour de Corse, j'ai convoyé depuis Marseille en équipage très réduit, puisque nous n'étions que deux. La météo prévoyait du mauvais temps, je craignais que le plomb qui n'était pas très bien fixé ne bouge, j'ai donc décidé de le débarquer, et de commander à Ajaccio des gueuses plus adaptées à la forme des fonds. Je prévoyais de rallier la Corse la semaine suivante en avion par Ajaccio plutôt que par Bonifacio, puis de louer une voiture pour acheminer ce plomb.>

Jean-Marie Gennari reconnaît que <cela aurait été bien sûr plus clair de stratifier> dès leur installation ces gueuses qui faisaient baisser de 4 millièmes le handicap du voilier. (Voir ci-dessous l'encadré <15 secondes par heure>.) <Mais à aucun moment, dit-il, personne ne m'a dit qu'elles devaient être fixées.>

15 secondes par heure

La pose de gueuse sous les planchers de Bella Donna, à l'aplomb de la descente, avait permis de gagner 4 millièmes sur le rating du bateau, en le descendant à 1,199. Soit un gain, en temps compensé, d'environ 15 secondes par heure de course.

Sur une épreuve comme le Tour de Corse 2009, cela représentait une dizaine de minutes, ce qui est loin d'être négligeable.

Il explique avoir adressé à l'UNCL la facture des gueuses et le billet d'avion, mais considère n'avoir eu aucune chance de plaider sa cause, assurant que la suspension a été décidée avant même que son courrier d'explications ne soit parvenu au destinataire. Il déplore de n'avoir pu être entendu de vive voix par l'autorité compétente.

Plus sobrement, Marc Alperovitch, responsable de la commission IRC de l'UNCL, nous a de son côté déclaré que <monsieur Gennari a apporté un certain nombre d'explications, qui n'ont pas été jugées suffisamment convaincantes>.

L'affaire est désormais entre les mains de l'instance d'appel, qui devrait rendre une décision d'ici début mars. Selon Jean Sans, créateur de la jauge et membre de ce Steering Committee, le cas sera examiné comme le ferait une cour de cassation, c'est à dire non pas en reprenant le dossier au fond, mais en regardant si la décision de première instance est bien fondée sur les bons articles de règlement. Cette juridiction d'appel mettra en tout cas un point final à ce feuilleton ténébreux.

Le point de vue du skipper

François Pailloux, skipper du Bella Donna la saison dernière, explique que l'installation de ces gueuses de plomb résulte d'un travail d'optimisation du rating (handicap) du voilier, réalisé avec un jaugeur officiel. <En basculant le bateau sur l'arrière, nous dégageons le brion d'étrave et réduisons la flottaison dynamique théorique du bateau ; par cette astuce, nous avons réussi à passer sous les 1,200 de rating [...] En accord avec les jaugeurs, les gueuses devaient être scellées par de la résine, nous n'en avons pas eu le temps. Mais elles étaient fixées sous une contre plaque métallique et sous un plancher vissé [...] >.

Selon lui, il est inimaginable de penser que ces gueuses aient été placées là pour être matossées de part et d'autre aux virements de bord, car cela impliquait de démonter non seulement les planchers, mais aussi la table à cartes. Il aurait préféré que le propriétaire le prévienne du débarquement de ce plomb avant le convoyage à Bonifacio, mais considère cette action légitime, étant donné la météo.

Lorsque le voilier a été contrôlé en l'absence de Jean-Marie Gennari, raconte-t-il, il est tombé des nues mais a fait le nécessaire pour remplacer les gueuses manquantes en temps et en heure. Surtout, insiste-t-il, <je n'avais pas encore versé à l'organisateur le chèque d'inscription, nous n'étions pas en course, juste pré-inscrits, nous avions à bord des voiles de convoyage en excédent, à la veille de l'épreuve nous n'étions pas encore en conditions de jauge.> Pour ces raisons, il aurait compris que l'affaire fasse l'objet d'un avertissement, et que le Bella Donna soit à l'avenir régulièrement contrôlé, mais regrette une sanction de son point de vue excessive.


...........
Les contrôles de jauge en IRC

Fréquence des contrôles : depuis début 2010, six bateaux de propriétaires ont déjà été contrôlés. Sachant qu'un millier de bateaux naviguent en IRC en France, les contrôles inopinés semblent relativement rares.

En effet, l'autorité de jauge (de l'UNCL ou du RORC) procède à des vérifications dans des cas bien particuliers :

- Lorsqu'un nouveau bateau est sorti par un chantier, le premier de la série, ainsi que quelques suivants sont mesurés - le premier d'une série, souvent optimisé pour courir, ne saurait faire figure d'étalon. Cette année devraient ainsi être concernés les First 35, J97, Elan 310, Elan 340, JPK 10.10 et Aquilaria One.
- Les bateaux qui gagnent souvent
et ceux pour lesquels il y a un doute (suite à une dénonciation ou une incohérence vis à vis de bateaux issus de la même série) sont également contrôlés.

Comme il est quasiment impossible de mettre le bateau sous la grue lors d'un contrôle, on s'intéresse davantage à la cohérence entre le poids et la longueur de flottaison. Et aux gueuses...

Lorsqu'il y a problème, on ne pense pas forcément à la fraude, mais plutôt à une erreur ; jusqu'ici, les contrôles n'avaient pas donné lieu à des sanctions mais à une re-mesure et un re-calcul du rating.

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