Actualité à la Hune

Table ronde «Voiles et Voiliers»

Tours du monde : les portes des glaces en questions (2)

Organisée par Denis Horeau et Voiles et Voiliers, une table ronde sur les glaces et les tours du monde s’est tenue à Paris. Skippers, météorologues-routeurs et spécialistes satellite ont pu s’exprimer. Voici le deuxième volet d'un dossier fort instructif !
  • Publié le : 25/01/2012 - 00:02

Glace : belle, fascinante et dangereuseBanquise immaculée, icebergs en dalles, glace bleutée saturée d’eau, fine couche de glace gris-bleu… L’eau gelée présente bien des formes. Mais, une fois libérée de l’Antarctique, dérivant dans le Sud, elle est aussi dangereuse que difficile à détecter. D’où l’idée, lors des tours du monde à la voile, de placer des portes des glaces quand les satellites et les spécialistes qui analysent leurs images détectent ce danger. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).Photo @ Jesse Allen (NASA Earth Observatory Images)Le rappel des 17 participants
Yann Eliès, François Gabart, Arnaud Boissières, Marc Guillemot et Lionel Lemonchois (coureurs), Jean-Yves Bernot et Marcel van Triest (météorologues-routeurs), Vincent Kerbaol et Philippe Escudier (spécialistes des glaces et de l’imagerie satellite, CLS), Guillaume Henry (directeur de la SAEM Vendée et patron du Vendée Globe), Bernard David (FFV, spécialiste des problèmes juridiques), Denis Horeau (directeur de course de la Barcelona World Race et du Vendée Globe), Hervé Hillard (rédacteur en chef du site Internet de Voiles et Voiliers), Pierre-Marie Bourguinat (rédacteur en chef-adjoint de Voiles et Voiliers), Anne-Sophie Lefeuvre (adjointe à la direction de course du Vendée Globe), Gilles Moutel (patron de Sofi-Ouest, groupe Ouest-France), Pierre Lavialle (directeur de Voiles et Voiliers).

La première partie de cette table ronde, «Imagerie radar et altimétrie, deux technologies complémentaires» avec la présentation détaillée des participants, est accessible ici.

 

 >  UNE ORIGINE COMMUNE, DES DESTINS DIVERS 
De l'Antarctique aux 40e, le difficile suivi des glaces


L’iceberg géant B-15 et ses descendants (1)Vous avez fait sa connaissance lors du premier volet de cette table ronde : voici l’iceberg géant B-15 et ses milliers de rejetons, au Sud-Est de la Nouvelle-Zélande, vus en décembre 2011. En 2000, il avait quitté l’Antarctique en un seul bloc de… 300 km de long sur 40 km de large !Photo @ Jesse Allen (NASA Earth Observatory Images)Vincent Kerbaol : On a donc fait le tour des deux technologies utilisées, imagerie radar et altimétrie. Maintenant voyons ce qu’on a pu observer, notamment sur l’origine et le suivi de ces glaces… Pour cela, on va partir de cas très concrets, d’exemples précis. Pour le Vendée Globe 2008, par exemple, on a clairement identifié deux icebergs géants dans le Pacifique, qui généraient en permanence des icebergs plus petits, en particulier sous les portes des glaces prévues. L’un était le C-19A, l’autre le B-15. On va revenir sur le C-19A. Mais le B-15, il est fort connu depuis sa libération de l’Antarctique, en 2000 (voir la photo ci-contre).

Et ce géant B-15, en 2008, on le voit sur l’image ci-dessous, traitée par CLS, a généré d’innombrables morceaux, icebergs, growlers, à mesure de sa fonte et de sa fragmentation ! Je reviendrai un peu plus loin sur les températures d'eau observées ici, qui montrent que la glace ne se trouve pas que dans les eaux froides…

L’iceberg géant B-15 et ses descendants (2)L’iceberg géant B-15 et ses milliers de rejetons, vus cette fois lors du Vende Globe 2008 depuis les cartes expertisées par CLS, avec indication de la tempréture d’eau. Notez la glace bien présente dans de l’eau à 8-9°C (en jaune) – et les remontées advectives de cette eau, donc de la glace, au sein de l’eau plus chaude (en rouge).Photo @ CLS Eh bien, ce B-15, tout comme C-19A, on ne les a plus repérés en 2010-2011 – ça veut pas dire qu’il n’y avait pas de gros icebergs mais, dans la même zone, on n’en a pas vu.

Donc, sur les mécanismes de génération, j’ai l’impression qu’en 2008, on était plus sur des gros icebergs qu’il suffisait d’aller chercher pour ensuite remonter de proche en proche jusqu’aux petits blocs. Ce n’est pas du tout comme ça que ça a fonctionné cette année. On s’est vraiment limité sur les bandes 45°S-55°S et on a vu à plusieurs endroits des blocs de glaces très hauts – jusqu’à 45° Sud. Mais leur origine et leur devenir était plus difficile à cerner…

Philippe Escudier : Vincent, peut-être peux-tu commenter la carte ci-dessous, qui montre l'évolution et le trajet d'un de ces géants sur quatre années…

Vincent Kerbaol : Tout à fait. Ces deux gros icebergs, comme je vous l’ai dit, ont été très bien observés en 2008. Et on voyait très bien que les morceaux qui remontaient sous les portes des glaces étaient directement connectés, par «nuages» successifs, avec ces deux-là.

Voici donc, ci-dessous, le destin de l’iceberg géant C-19A, qui a été généré entre 2000 et 2002. En juillet 2002, il part vraiment, il se détache de l’Antarctique et il glisse, il remonte vers le Nord. Puis il glisse rapidement  le long du continent Antarctique, plein Ouest, et il remonte – et là, on est mi-2006 ! Il a donc mis quatre ans pour arriver là. Et en 2008, on l’observe un tout petit peu plus haut.

L’iceberg géant C-19A et son trajetLe destin de l’iceberg géant C-19A. On voit bien le monstre (+ de 250 km de long) quitter l’Antarctique en 2002, partir vers l’Ouest, puis remonter en 2006. Il était toujours visible - et dangereux - en 2008, lors du Vendée Globe. Mais en 2011, il a disparu des images étudiées par CLS.Photo @ CLS Hervé Hillard : Il y a donc d’abord un courant qui va vers l’Ouest ?

Vincent Kerbaol : Oui.

Hervé Hillard : L’iceberg a commencé à partir vers l’Ouest avant de remonter, puis de repartir à l’Est… C’est une sorte de contre-courant par rapport à ce qui se passe au-dessus, par rapport au grand courant circumpolaire ? L'effet du vent ?

Jean-Yves Bernot : Oui, effectivement, le long de l’Antarctique, tu as un courant côtier et des vents côtiers, qui sont des vents d’Est tout le long du continent. Après, plus au Nord, tu as le courant circumpolaire et les flux d’Ouest. Ce cas-là est classique : à un moment, le courant montre une inflexion vers le Nord, qu’on repère d’ailleurs tant sur les cartes de températures de la mer que sur les cartes de courant, et ça monte vers la Nouvelle-Zélande.

Denis Horeau : Au au ras de l’Antarctique, le courant fait le tour d’Est en Ouest ?

Jean-Yves Bernot : Non, il n’est pas aussi net, c’est pas comme une rivière. En sortant de la mer de Ross, il y a une grosse partie effectivement qui monte vers l’Est et après, il y a une sorte de “rétroflexion”, comme j’appelle ça, qui renvoie dans le courant circumpolaire. La mer de Wedell, c’est un peu différent, un peu plus complexe, il y a la Péninsule Antarctique qui est là. Il faut bien voir aussi qu’un iceberg de cette taille, ça voyage longtemps, mais ça s’immobilise aussi : il part, il revient, il s’échoue – faut bien penser que ce machin doit caler 200 et quelques mètres ! Donc il part, il reste là, il fond un peu, il repart…

Vincent Kerbaol : Mais justement, ce qui me surprend, c’est qu’on l’observe en 2002, il quitte la mer de Ross, il monte, il met quatre ans pour arriver là. En 2008, on le voit toujours, donc c’est quand même un phénomène qui a une durée de vie assez importante. Mais les hivers suivants, quand on repasse, on le voit plus…

De la glace… même dans de l’eau chaude !Contrairement à bien des idées reçues, il peut y avoir de la glace dans de l’eau chaude, en tout cas relativement chaude : 8-9°C ! Et nous sommes ici par 45°Sud «seulement».Photo @ CLS
Jean-Yves Bernot :
Le problème, c’est quand ces blocs attaquent le Nord de la convergence de l’Antarctique là, la flotte monte vite en température. Ils passent de zones à 0°C et d’autres à 6-8°C : là, ils vont se fragmenter très vite, et on va les voir soit comme des champs de petits icebergs, soit moins les voir. Dans de la flotte à 0-2°C, le taux de fonte est très faible, mais dès qu’on arrive dans de l’eau à 6-8°C, ça va beaucoup plus vite…

Hervé Hillard : Un mètre par jour, en moyenne, c’est ça ?

Philippe Escudier : Oui. Dans de l’eau à 8°C, un iceberg perd un mètre par jour dans toutes ses dimensions. Dans de l’eau à 3-4°, c’est plutôt 10 à 20 centimètres.

Denis Horeau : Quand il fait 500 mètres ou dix kilomètres, un mètre par jour, ce n’est pas beaucoup ! Un iceberg, ça a donc une vraie durée de vie…

Vincent Kerbaol : Justement, sur la température, ce qui nous a surpris, c’est qu’en superposant les relevés des icebergs avec les cartes de température, on a trouvé des blocs très hauts en latitude. En discutant avec Thomas Coville, par exemple, ou d’autres marins, on s’est rendu compte que la tendance générale des skippers était de dire : si l’eau est froide il y a un risque de glace ; si l’eau est relativement chaude, on n’en trouvera pas. Or, on a relevé de fortes concentrations de glaces dans de l’eau à 8-9°C !

Jean-Yves Bernot : Eh oui, les blocs éjectés de la mer de Wedell montent vers l’Afrique du Sud et puis après, ils rencontrent de l’eau plus chaude… Des tours du monde, on est quelques-uns à en avoir fait pas mal, et avec Lionel en tout cas, on est d'accord : on voit très classiquement de gros paquets d’icebergs dans de l’eau à 8-9°C, sans aucun problème ! Ce sont des gros pépères : on ne les verra pas dans de l’eau à 15°C, d’accord, mais dans de l’eau à 8-9°C, ça ne m’étonne pas. Et vous avez raison de dire que l’affirmation selon laquelle quand l’eau est à 2°C, il y a des icebergs, et quand l’eau est à 4°C, il n’y en a plus, est totalement fausse ! D’autant qu’on voit bien, sur les cartes de température d’eau, les advections, les entrées d’eau froide au sein des eaux chaudes, qui peuvent emmener les glaces haut en latitude.

Yann Eliès : Du coup, la solution, est-ce que ça ne serait pas de suivre les glaces toute l’année ?

Vincent Kerbaol : Pour moi, il y a deux points importants. Le premier, c’est qu’il faut déjà consolider tout ce qu’on a, davantage travailler avec l’altimétrie, prendre tout ce qui est bon à prendre en terme de mesures. Mais la difficulté, c’est qu’il n’y a pas une demande énorme dans le Grand Sud. C’est beaucoup plus facile d’aller mettre en place des services quand il y a un vrai enjeu économique, lié à une activité, la pêche, le pétrole…

Table ronde Voiles et Voiliers : Bernot, Gabart, BoissièresJean-Yves Bernot, navigateur-routeur-météorologue, forme nombre de skippers sur la météo et les données climatiques des tours du monde, comme ici François Gabart ou Arnaud Boissières, tous participants à notre table ronde.Photo @ Pierre-Marie Bourguinat
Philippe Escudier :
Sur le sujet des glaces, si on regarde le satellite ENVISAT en particulier, il est beaucoup plus utilisé pour regarder ce qui se passe dans les mers du Nord que dans les mers du Sud ! Il y a une grosse demande, et du coup, les fameuses 30 minutes d’ENVISAT sont consacrées au Nord – il y a de l’exploitation offshore, la mer de Barents…

Marcel van Triest : Combien traitez-vous d’images de glace par an dans le Sud, que ce soit avec ENVISAT ou RADARSAT ? J’imagine que ce n’est pas que pour Thomas Coville ou un Jules Verne…

Vincent Kerbaol : Non. Aujourd’hui, pour les mers du Sud, on le fait pour des courses, des records ou des missions scientifiques. Ce qui est très peu au total.

Denis Horeau : Les volumes du Vendée Globe ou de la Barcelona sont comparativement des gros volumes de commandes…

Vincent Kerbaol : Oui. Pour vous donner une idée : aujourd’hui, dans le cadre du Vendée Globe, sur une même période, on utilise autant d’images que pour faire la surveillance des pollutions dans toutes les eaux européennes. Ce qui représente, on l’a vu, environ 300 images par mois.

Yann Eliès : Combien ça coûte à la course, cette surveillance satellite ?

Denis Horeau : Pour le Vendée ou la Barcelona, de 150 et 300 000 euros, selon que l’on travaille avec ENVISAT ou RADARSAT, selon les accords avec les uns ou les autres. L’avantage de travailler avec CLS, c’est la souplesse, le fait de pouvoir intégrer du partenariat sous plusieurs formes.

Guillaume Henry : Si je comprends bien, dans les mers du Sud, s’il n’y avait pas les courses océaniques et quelques missions scientifiques, il n’y aurait pas de demande satellite…

Vincent Kerbaol : Presque. Pour nous, aujourd’hui, le quotidien de l’exploitation de ces images, c’est juste le suivi du trafic maritime, la pollution, les informations météo et océanographiques sur le vent, les vagues, le départ des glaces en Antarctique… Et puis, oui, à un moment donné, on se transpose sur la zone et on fait cet exercice particulier pour les courses ou les records.

Philippe Escudier : Pour la demande scientifique, on travaille surtout au tout début des phénomènes, au moment où la glace se détache. Avec le réchauffement climatique, beaucoup de gens voudraient savoir si l’Antarctique est en train de fondre ou pas. Du coup, on a beaucoup d’images sur l’Antarctique. Maintenant, le paradoxe, c’est qu’il y a un “trou” entre le moment où ces images initiales sont prises et le moment où ces morceaux dérivants intéressent les navigateurs, sportifs ou autres, qui passent nettement plus au Nord – il y a toute une zone où personne ne regarde ce qui se passe.

Vincent Kerbaol : Du coup, vu ce qui vient d’être dit, il faudrait mutualiser ce service-là. Ça a un sens économiquement et techniquement. Économiquement, parce que si on arrivait à mettre en place un tel service sur une période longue, on gagnerait sur le coût de la donnée – avec la durée, il pourrait y avoir un vrai dégressif. Je dis ça d’autant plus facilement que nous, chez CLS, on n’est pas vendeurs de données brutes, d’images, mais de valeur ajoutée… Et techniquement, ce serait beaucoup plus cohérent parce que ça nous obligerait à faire le suivi depuis l’apparition des glaces au mois d’octobre, jusque vers mars ou avril.

Or, aujourd’hui, qu’est-ce qui se passe ? A chaque fois, on vient nous voir pour 20 jours ou pour un mois, selon la taille du bateau et la vitesse à laquelle il va passer dans la zone, et donc c’est toujours très compliqué parce qu’on ne peut pas s’exonérer de regarder l’historique – quand on suit l’altimétrie, on voit arriver les glaces – et la personne qui vient nous voir est obligée de prendre le “package” complet, parce que sa demande est isolée, qu’il n’y a pas eu de suivi avant.

Guillaume Henry : Avec qui voulez-vous mutualiser tout cela ?

Yann Eliès : Déjà, entre la Barcelona et le Vendée Globe, il y a un tour du monde tous les deux ans. Et entre les deux, on a presque toujours un projet qui tourne en record – et puis, il y a la Volvo.

Limiter l’incertitude…S’il reste bien des progrès à faire dans le domaine de l’observation et du suivi des glaces, les données satellites permettent – comme ici avec Sodebo en 2011 – d’éviter au skipper les zones les plus dangereuses. Ici, la trajectoire prévue, puis la trajectoire suivie par Thomas Coville, qui slalome (avec une bonne marge de sécurité) entre les glaces.Photo @ CLS
Vincent Kerbaol :
Mutualiser, très concrètement, ça veut dire ceci. Aujourd’hui, on a une activité de fond, qui est réalisée de toute façon : l’altimétrie. Elle peut donc être commune à tout le monde ; on met en place un service de ce type-là et les équipes y accèdent par abonnement, elles ne vont ne vont pas devoir payer plusieurs fois le même service. Ensuite, les gens vont “consommer” des images radar selon leurs besoins. Du coup, ils vont payer ce dont ils ont besoin, plutôt qu’un service entier et nouveau à chaque fois.

Denis Horeau : On vient de voir l’aspect technologique qui nous permet d’appréhender le danger des glaces. Il faut maintenant passer à un autre point fondamental : le volet juridique. Je vais laisser la parole à Bernard David, car il semble important d’avoir une bonne appréhension du cadre juridique dans lequel nous évoluons – avec vous, les coureurs. Si je schématise un peu, il y a les Règles de course qui disent : “Vous partez sous votre propre responsabilité” et nous, organisateur qui vous disons : “Vous ne pouvez pas aller au-delà de tel point”. Dès ce moment-là, il y a conflit potentiel. D’où l’idée de demander à Bernard comment, d’un point de vue juridique, on peut analyser cette dualité…
 

 A SUIVRE… 
1. Deux outils complémentaires : imagerie radar et altimétrie, les glaces sous surveillance
2. Une origine commune, des destins divers : de l'Antarctique aux 40e, le difficile suivi des glaces

3. Une question juridique fondamentale : qui est responsable en cas de collision d'un concurrent avec un iceberg ?
4. Trois choix techniques très différents : portes des glaces, waypoints uniques ou limites Sud ?