Actualité à la Hune

RECORD EN SOLITAIRE AUTOUR DU MONDE

Thomas Coville, les mots de l’exploit

Le skipper de Sodebo Ultim’ a franchi la ligne d’arrivée du record de vitesse autour du monde en solitaire le dimanche 25 décembre à 17 h 57. Il établit un nouveau record absolument extraordinaire en 49 j 3 h 7’38’’, battant de 8 j 10 h 26’28’’ la précédente performance qui était détenue par Francis Joyon (57 jours, 13 heures 34 minutes 6 secondes) à bord de Idec, depuis 2008. Il s’agissait de sa cinquième tentative, preuve de l’incroyable détermination d’un marin qui vient de réaliser un des plus beaux exploits de navigation. Agé de 48 ans, Thomas Coville est aussi un garçon d’une grande intelligence et qui sait parfaitement poser les mots sur son exploit. Retour sur celui-ci à travers ses propos. C’est beau, c’est fort
  • Publié le : 26/12/2016 - 08:59

arrivée CovilleEncore seul dans le carré de son bateau, Thomas Coville immortalise son exploit, réalisé au terme de sa cinquième tentative.Photo @ Thomas Coville/Sodebo

6 novembre 2016
Départ d’Ouessant, le même jour que le 8e Vendée Globe
« C'est une excellente fenêtre pour aller jusqu'à l'équateur. Jean-Luc Nélias (routeur de Sodebo Ultim’, ndlr) m'a dit : ''des fenêtres comme celle-ci, il y en une par an ou des fois pas du tout.'' Alors si tu me demandes en plus de faire la bonne route, d'être calé avec le CAC 40, la Ligue 1, la Ligue des Champions, les élections américaines et le Vendée Globe ça va être compliqué ! (…) J'ai eu Armel Le Cléac'h et Vincent Riou au téléphone ces derniers jours, et ils n'étaient pas étonnés de me voir partir aussi. Je vais leur servir de station météo et permettre d'appréhender leur trajectoire pour savoir quel vent ils pourraient avoir en Atlantique Sud. (...) Il y a 10 ans, on nous prenait pour des fous de partir autour du monde en multicoque. Par rapport aux précédentes tentatives, je me sens beaucoup plus confiant, avec plus d'expérience et mieux armé avec Sodebo Ultim'. Nous sommes des pionniers, on ouvre des voies comme les alpinistes en montagne. (...) Une arrivée avant le 31 décembre ? Je ne partirais pas aujourd'hui si je ne pensais pas que je pouvais le faire. Ce record, il fait partie de mon histoire. Il est à ma portée. J'aimerais bien passer le nouvel an avec vous tous ! »

SodeboSodebo Ultim'  est l"ancien Geronimo d'Olivier de Kersauson, plan VPLP construit chez Multiplast et mis à l"eau en 2001. Photo @ Jean-Marie Liot/Sodebo

12 novembre 2016.
Passage aller de l’équateur.
Nouveau record en solitaire, Ouessant-Equateur : 5 J 17 h 15 min
« Le joli temps de référence à l’équateur m’a mis en confiance. On va sûrement perdre un peu de temps avec l'anticyclone de Sainte-Hélène, mais ça s’équilibre avec tout de même une très bonne vitesse sur la trajectoire de Sodebo Ultim’. Je suis plutôt confiant pour la suite. »

16 novembre 2016
Dans l'Atlantique Sud
« Tout à l’heure au radar, j’ai croisé un brise-glace. Ça donne le ton de ce qui se trouve au Sud ! Depuis le départ, on sait que les glaces sont assez nord. Il y a un énorme amas de plusieurs dizaines de kilomètres qui s’est disloqué et forme des growlers. C’est à la fois magique et angoissant. On ne va pas jouer au samouraï, je n’irai pas dans la zone de glace. Si l’anticyclone remonte un peu dans le nord, cela me permettra de me dégager plus vite. »

Coville avant Bonne EspéranceC"est un Coville rayonnant qui se prépare à passer le cap de Bonne-Espérance le 20 novembre 2016.Photo @ Thomas Coville

20 novembre 2016
Passage du cap de Bonne Espérance
Nouveau record en solitaire, Ouessant-Bonne Espérance : 14 J 4 h 43 min 48 s 
(moy. : 24,6 nœuds)
Ses commentaires trois jours et une réparation de son safran tribord plus tard :
« Hier j’ai dû réparer la barre de transmission du safran sur le flotteur suite à un choc avec une baleine. Ça a tapé très fort et le safran s’est désolidarisé du flotteur. J’ai dû me mettre à cheval sur le flotteur. J’allais prendre une photo pour l’envoyer à mon équipe technique, quand j’ai senti mes jambes glisser, la sensation que j’allais y passer. Du coup j’ai perdu l’appareil photo. Pas mal d’adrénaline ! Tu es un funambule au milieu de rien. Tu sais que si tu n’arrives pas à réparer le safran, c’est l’abandon. Mais j’ai tout de suite trouvé la bonne solution pour le refixer. Je suis rentré dans le cockpit, les jambes en coton mais avec la sensation d’une petite victoire. (…) Ici (dans l’océan Indien, ndlr) tu es juste toléré. C’est hostile. Hier il y avait vraiment de la mer et des creux annoncés jusqu’à 10 mètres. Je n’en ai pas vu mais c’était gros. Ce matin avant de renvoyer le troisième ris, j’ai dû aller en bout de bôme et je me suis trouvé dans un ruisseau de grêlons qui s’était accumulé dans cette grande gouttière. J’étais à quatre pattes pour avancer. Il commence à faire très froid. Ça piquait fort sous le grain de grêle. »

Sodebo Ultim"On distingue sur ce cliché le safran tribord que Thomas Coville a été contraint de réparer le 22 novembre en se rendant sur le flotteur lui occasionnant une belle frayeur... et perdant au passage son appareil photo !Photo @ Yvan Zedda/Team Sodebo

27 novembre 2016
Passage du cap Leeuwin
Nouveau record en solitaire, Ouessant-Leeuwin : 21 J 3 h 9 min 8 s (moy. : 24,9 nœuds)
« Sur la cartographie de mon écran d’ordinateur, je n’ai pas l’impression de me déplacer très vite. Vue de l’extérieur, on dirait le contraire ! (Malgré les conditions extrêmes, je suis content car ça ne se passe pas trop mal et on a une belle avance. C’est le tronçon où Francis (Joyon, ndlr) avait été fort. C’est une bonne chose d’aller plus vite. Ça veut dire qu’on a bien travaillé avec Jean-Luc (Nélias, ndlr). Ça signifie aussi qu’on est presque à la moitié et qu’on est bientôt sur le retour. (…) On était de nuit, le bateau allait très vite - filait à 25-30 nœuds - et j’allais changer une voile de 140 kg, soit deux fois mon poids. J’étais en train de l’affaler quand une des écoutes en descendant est tombée dans l’eau. Avec la vitesse du bateau, la voile était attirée et commençait à aller dans l’eau. J’ai réagi très vite et à temps pour la retenir. Je me suis même brûlé les mains pour éviter qu’elle tombe à l’eau. J’ai réussi à ressortir la voile et l’écoute. Ça m’a pris 1 h 45 d’effort. J’étais rincé. Ça s’est bien fini, je suis rentré tout transpirant et à la fois gelé. (…) Sur ce tour du monde, la zone la plus dure, c’était il y a quelques jours quand j’étais dans des creux de 7 à 8 m : j’avais l’impression que le bateau était petit et moi tout petit. L’Indien c’est le pire endroit de la planète. À chaque fois je me dis que ce n’est pas fait pour les hommes, c’est fait pour les oiseaux. (…) Là, c’est engagé car on doit fournir un pari météorologique. C’est très engagé mentalement. Je prends un énorme plaisir, dans la compétition, dans la glisse, dans la sensation de faire quelque chose hors du commun. Ça prend les tripes. »

29 novembre 2016

Passage de la Tasmanie
Nouveau record de l’océan Indien (entre cap des Aiguilles en Afrique du Sud et cap Sud-Est, Tasmanie/Australie) : 8 J 12 h 19 min

CovilleAutoportrait envoyé par Thomas Coville depuis Sodebo Ultim"'à quelques heures du passage du Horn, le 7 décembre 2016.Photo @

7 décembre 2016
Passage du cap Horn
Nouveau record en solitaire, Ouessant-cap Horn : 31 J 11 h 30 min 8 s (moy. : 25,33 nœuds)
Nouveau record de l’océan Pacifique :  (cap Sud-Est, Tasmanie/Australie et cap Horn, Chili) 8 J 18 h 28 min 30 s
« J’ai eu froid, très froid. Je suis resté des heures assis dehors dans le froid, une écoute à la main dans ma combinaison de survie prêt à choquer ou à reprendre. À terre, tu ne pourrais pas supporter cela. »

14 décembre 2016
Au large de São Paulo (Brésil)
Lundi c’était une journée noire. C’est comme pour un coureur à pied qui fait de l’ultra trail et ne peut pas s’arrêter parce qu’’il avance sur un tapis roulant. J’ai l’impression de vivre la même chose. Tu es à bout de sommeil et tu es obligé d’agir. Je m’accroche à mes petites victoires : une réparation, une manœuvre difficile que je réussis. J’arrive à me congratuler, j’accepte d’être content. C’est à ça que je m’accroche pour rester dans une spirale positive. Dans 2 à 3 nœuds de vent, tu dois faire au mieux avec ce que tu as et nerveusement c’est terrible. Quand je réussis, le factuel m’apporte du plaisir ! (…) Depuis un mois et demi presque, je vis dans une cabane, comme un refuge de montagne et je vis dehors. On vit très bien dehors. () Je suis dans l’ordinaire total. Mon quotidien est ordinaire. Les trois derniers jours ont été très difficiles psychologiquement. (…) Je savais que l’Atlantique serait difficile. Cette partie de l’Atlantique sud, il faut que je la gère, que je la contrôle, que je me contrôle. Je ne me repose pas du tout. Pour cette remontée, tu puises dans la réserve physique. Je n’ai que très peu de temps pour moi. J’ai sans doute empanné 30 fois lundi pour faire passer le gennaker (la voile d’avant qui mesure 380 m²) devant l’étai, c’est un travail titanesque. Faire passer les voiles dans le petit temps est un effort colossal. Hier j’ai mis 2 heures 30 pour un changement de voiles d’avant qui pèsent entre 110 et 130 kg chacune. () Je suis très généreux dans l’effort et à un moment donné tu le paies. C’est la même chose que lorsque je fais 150 km à vélo ou 50 km de course à pied ! Il faut que je gère ça. La générosité que tu as pour bien faire le truc, c’est aussi pour ça qu’on est en avance. »

CovilleHeureux, mais les traités tirés, Thomas Coville se photographie au lendemain du passage de l"équateur dans le sens Sud-NordPhoto @ Thomas Coville/Sodebo

18 décembre 2016
Passage retour de l’équateur
Nouveau record en solitaire : Ouessant-Equateur retour : 41 J 14 h
« J’ai passé l’équateur cette nuit à 5 heures du matin (heure française, ndlr). C’est un passage toujours délicat. À l’aller, j’ai été extrêmement chanceux et je suis passé comme une fleur. Cette nuit, ça été plus difficile. Je n’ai pas dormi car il y avait beaucoup de grains très actifs avec de grosses averses et des zones de calme. J’ai trouvé la bonne configuration de voiles sur Sodebo Ultim’. Et je me suis fait plaisir à jouer dans les grains. Il y avait un peu de lune. J’apprécie la navigation de nuit. Alors que le pot au noir est un endroit anxiogène, je me suis fait plaisir dans ces dernières 24 heures. J’étais au reaching, avec des sensations de glisse pure. J’ai même réussi à prendre une douche sous les grains. () Je vois bien que le bateau commence à avoir de l’usure. Le challenge c’est d’anticiper et bien maintenir le matériel. C’est ma responsabilité. La météo sur la fin de parcours sera virile. Il va falloir tenir et gérer de la grosse mer et du vent fort. Ma dernière angoisse, c’est le côté physique. J’ai été malade dans l’Océan Indien avec une grosse infection au genou que j’ai réussi à palier avec des antibiotiques. Avec la fatigue, tu peux te blesser. Après 40 jours où tu tires sur ton physique, tu as peur que ça lâche avec la fatigue. Après 40 jours, les manœuvres sont plus dures. À un moment donné, tu as peur de la blessure, de la tendinite. Tout cela tient aussi au mental. C’est cette partie qui fera sûrement la différence à la fin. »

21 décembre 2016
Au large du Maroc
« Par rapport à mon bateau d’avant, il y a une vraie rupture technologique qui fait que je suis bien plus rapide en termes de vitesse sur l’eau. Avec Sodebo Ultim’ il faut une réactivité énorme pour traverser les systèmes météo. C’est la première fois que quelqu’un s’expose à faire un tour du monde avec un bateau aussi grand et avec des voiles aussi lourdes. Remplies d’eau, les voiles d’avant font entre 110 et 120 kg, voire plus. Les rouler, dérouler c’est long, et en Atlantique Sud, j’en ai fait ! Les atouts et les avantages dont j’ai retiré le maximum dans la descente jusqu’au Cap Horn, je les paie maintenant. Physiquement c’est le revers de la médaille. J’aurais pu m’accorder d’être plus lent en me disant de faire moins de manœuvres et de rater un système, mais je n’ai pas fait ce choix-là, donc on verra si c’était le bon »

25 décembre 2016
Arrivée

Nouveau record en solitaire autour du monde : 
"Personne n’envisageait de passer sous la barre des 50 jours en solo. L’arrivée, c’est quelque chose qui monte en toi, quelque chose de très dense. C’est une sensation très lourde qui te submerge. J’avais l’angoisse des dernières heures, celle des derniers jours, celle de toucher quelque chose, tout ça me mettait la pression. Tout ça est mélangé à beaucoup de fatigue. Je suis en carence de sommeil.  C’est un très grand jour pour moi en tant qu’athlète, en tant qu’homme. Je suis fier du chemin que j’ai parcouru pour arriver là. Je suis tombé, je me suis relevé et c’est tout ça qui fait que j’ai eu cette force mentale. L’expérience, c’est ce qu’on fait de ses échecs. Je peux dire aujourd’hui que je les ai valorisés. C’est ça ce dont je suis fier.” 

Sodebo Ultim"Long de 31 mètres, large de 22, pouvant porter jusqu"à 444 m2 de toile au près et 663 au portant, Sodebo Ultim" a été profondément revu par l"équipe de Thomas Coville qui le possède depuis 2013.Photo @ Yvan Zedda/Team Sodebo

Les principaux chiffres du record


Record autour du monde en solitaire : 49 j 3 h 7’38’’
Vitesse moyenne : 24,1 nœuds sur 28 400 milles parcourus.
Avance sur le précédent record : 8 j 10 h 26’28’’ 


Le record à battre était : 57 jours 13 heures et 34 minutes (Idec, Francis Joyon, 2007-2008).

Départ le 6 novembre 2016 à 14 heures 49 minutes et 52 secondes.
- Passage de l’Equateur : le 12 novembre 2016 à 8 heures 4 minutes 54 secondes ; Temps Ouessant/Equateur : 5 jours 17 heures 15 minutes 2 secondes
- Passage du cap de Bonne-Espérance : le 20 novembre 2016 à 19 heures 33 minutes 40 secondes ; Temps Ouessant/Cap de Bonne-Espérance : 14 jours 4 heures 43 minutes 48 secondes. Moyenne : 24,6 nœuds(avance sur Joyon : 1 jour 5 heures 14 minutes 50 secondes)
- Passage du cap Leeuwin : le 27 novembre 2016 à 17 heures 59 ; Temps Ouessant/Cap Leeuwin : 21 jours 3 heures 9 minutes 8 secondes. Moyenne 24,9 nœuds (avance sur Joyon : 1 jour 12 heures 19 minutes)
- Passage du cap Horn : le 8 décembre 2016 à 2 heures 20. Temps Ouessant/Cap Horn : 31 jours 11 heures 30 minutes 8 secondes. Moyenne : 25,33 nœuds (avance sur Joyon :4 jours 0 heure 59 minutes)
- Passage de l’Equateur : le 18 décembre 2016. Temps Ouessant/Equateur (retour) : 41 jours 14 heures.
Arrivée le 25 décembre à  17 heures 57 minutes et 30 seconde

Records notables
Océan Indien (cap des Aiguilles en Afrique du Sud et cap Sud-Est, Tasmanie/Australie) : 8 J 12 h 19 min
Océan Pacifique (cap Sud-Est, Tasmanie/Australie et cap Horn, Chili) : 8 J 18 h 28 min 30 s

* Ces performances sont en attente de confirmation par le World Sailing Speed Record Council (WSSRC).