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Vendée Globe Les grands entretiens 16/29

Thomas Ruyant : «Comme un gros Mini !»

Formé à l’école du hockey sur glace et du triathlon, le Dunkerquois découvre la voile en Laser à l’âge de quinze ans, puis participe au Tour de France à la Voile avant de monter son projet Mini. Il remporte dans la foulée la Mini-Transat en 2009 et la Route du Rhum en Class40 en 2010 ! De là lui vient l’envie de passer la surmultipliée avec le Vendée Globe. La Transat Jacques Vabre 2015 où il termine quatrième avec Adrien Hardy confirme que Thomas Ruyant s’est donné les moyens pour réaliser un premier tour du monde en solitaire au sein du peloton des outsiders.
  • Publié le : 28/10/2016 - 00:01

Thomas RuyantVainqueur de la Mini-Transat et de la Route du Rhum en Class40, Thomas Ruyant passe à la vitesse supérieure avec le tour du monde en solitaire sans escale.Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : Mini-Transat, Figaro, Class40 et maintenant IMOCA avec le Vendée Globe en ligne de mire…
Thomas Ruyant
: Ce n’est pas le même monde et ce n’est pas le même niveau non plus ! Mais en fait, je retrouve le plaisir que j’ai connu en Mini parce que finalement, le bateau le proche d’un IMOCA, c’est un Mini… Avec en plus des manettes d’accélération et de la technologie similaires, mais encore plus conséquentes. Mais attention, il faut un sacré degré d’anticipation sur un 60 pieds, parce que ça ne pardonne pas comme un Mini.

Le Souffle du NordSur le papier, Thomas Ruyant se situe aux avant-postes du groupe des poursuivants, aux côtés de Jean Le Cam, Tanguy de Lamotte, Kito de Pavant…Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : Ton bateau Le Souffle du Nord est l’ancien Groupe Bel, la même carène que Groupe Quéguiner et que PRB
T. R.
: Ce sont les mêmes carènes, mais ils n’ont pas été construits au même endroit et les plans de pont diffèrent. Et ils n’ont pas évolué de la même façon. Groupe Bel n’a pas pu être optimisé aussi vite que ses sisterships pour des raisons budgétaires, mais depuis que je l’ai récupéré en 2015, on a essayé de l’améliorer avec nos moyens pour le mettre à ma patte.

Voilesetvoiliers.com : A contrario de Groupe Quéguiner, ton bateau avait un mât-aile dès l’origine.
T. R.
: C’était un des mâts les plus grands et nous l’avons raccourci dès que nous avons récupéré le bateau. A l’origine, c’était le bateau le plus puissant avec beaucoup de toile pour combler le déficit que Safran avait dans les petits airs. Aujourd’hui, la philosophie est différente puisque c’est l’un des bateaux parmi les moins puissants. En fait, les triangles avant n’ont pas changé, juste la surface de grand-voile. Cela nous a permis de rajouter un ballast puisqu’avec un mât plus court nous avions gagné sur le test à 10° de gîte. Nous ne sommes pas conformes à la nouvelle jauge : nous avons gardé les plus d’origine avec une quille carbone par exemple et nous avons six ballasts.

Le Souffle du NordGrâce à sa nouvelle protection de cockpit, Le Souffle du Nord est nettement moins humide pour le skipper qui peut rester protégé pour manœuvrer. Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : Ton bateau avait été vendu à Imagine avec Armel Tripon comme skipper : que s’est-il passé ensuite ?
T. R.
: En fait à l’époque, il y avait une société qui s’appelait « Imagine and Go » qui avait racheté le bateau et qui a rencontré le « projet Imagine » qui est une ONG. Quand je suis entré dans la boucle, nous avons créé une association qui s’appelle « Le Souffle du Nord » et qui loue le bateau à la société « Imagine and Go ». Au sein du Souffle du Nord, il y a ainsi des entreprises (160 sociétés), des particuliers (1 200), des écoles, des associations, des institutionnels : certains participent financièrement, mais beaucoup sont simplement membres du Souffle du Nord. C’est pourquoi il n’y a pas de marquage spécifique sur le bateau.

Voilesetvoiliers.com : Tu es Dunkerquois !
T. R.
: Oui, mais ce n’était pas l’idée de départ comme l’avait décliné Joé Seeten en 2000. L’objet était de se recentrer sur la région Les Hauts de France. C’est donc un projet nordiste dans la lignée de ce que j’avais monté en Mini, en Figaro et en Class40.

Le Souffle du NordL’océan est grand mais la planète bleue est immense : il va falloir s’adapter à des conditions très variées entre l’automne vendéen, les chaleurs tropicales, l’été austral dans les 40e et un retour hivernal…Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : Tu as récupéré le bateau en février 2015.
T. R.
: Mais on n’a réellement commencé qu’en avril avec un chantier pour mettre à l’eau en juillet. Nous avons ainsi préparé et participé à la Transat Jacques Vabre à Adrien Hardy (4e). Il a donc aussi fallu formé une équipe et j’ai choisi des marins plutôt que des techniciens purs (Laurent Bourgès, Simon Vasseur et Loïc Chétano), plus Marine qui s’occupe de la logistique : tous naviguent à bord, ce qui permet d’avoir des retours d’expérience fructueux. Car je n’avais jamais navigué en IMOCA avant ! Il fallait donc que je me forme aussi…

Voilesetvoiliers.com : C'est une équipe technique minimale.
T. R.
: C’est compliqué de faire moins : la saison passée, nous avons commencé avec seulement deux techniciens et c’était juste. En plus, il y a plein d’intervenants extérieurs pour les aspects très spécifiques. Ce sont des bateaux complexes et grands, plus qu’un Mini ! On touche à tout et je me suis bien aperçu que moi-même j’avais des lacunes. Trois personnes dédiées, ce n’est pas trop sur ce type d’engin. Mais c’est très enrichissant.

Le Souffle du NordL’ex-Groupe Bel est tiré du moule de Safran, tout comme PRB : c’est la première carène dessinée par le duo VPLP-Verdier.Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : En 2016, tu as de nouveau fait un chantier.
T. R.
: L’hiver dernier après la Transat Jacques Vabre et lors du retour vers Port-la-Forêt, j’ai connu un problème de quille. Je me suis arrêté aux Açores et j’ai bien fait : un palier était cassé et nous avons fait une opération commando en sortant le bateau sur des containers… Et en revenant à Lorient, nous avons effectué trois mois de travaux pour modifier le cockpit en le protégeant par une toile : ça a changé la navigation parce qu’avant, c’était obligatoirement combinaison sèche ! On en a profité pour changer les barres à roue pour des barres franches et on a ajouté un ballast arrière.

Voilesetvoiliers.com : Alors il y a combien de ballasts à bord du Souffle du Nord ?
T. R.
: Six par côté. Avec différents volumes. Il y a des ballasts de « confort » pour le près qui donnent de l’inertie et limitent de taper dans la mer. Il y a des ballasts de puissance qui font 400 litres et des ballasts pour le près de 1,3 tonne. Je ne peux pas remplir les six parce que le mât casserait, mais en navigation, je peux mettre 2,4 tonnes au près quand on veut charger au maximum… Au reaching, on est plutôt à 2 tonnes en chargeant l’arrière. Par rapport à la nouvelle jauge, on peut ballaster plus mais finalement nous avons à peu près le même RM (moment de redressement) et nous avons l’avantage de jouer plus sur l’assiette longitudinale.

Thomas RuyantNaviguer sur un monocoque IMOCA, c’est aussi un boulot de déménageur : même s’il n’y a que neuf voiles à bord, il faut les déplacer ou les changer très souvent…Photo @ Pierre Bourras

Voilesetvoiliers.com : Par rapport à la flotte existante, comment se situe Le Souffle du Nord ?
T. R.
: On reste compétitif vis à vis des bateaux de 2007, comme ceux de Jean Le Cam ou de Tanguy de Lamotte. Mais par rapport aux nouveaux foilers, il n’y a pas photo : ils sont plus rapides particulièrement au reaching. De même pour PRB et Groupe Quéguiner qui sont plus à l’aise car plus légers : ce seront de bons lièvres… Il y aura un match dans le match ! Parce qu’on sait aussi que tout le monde ne va pas finir la course : il y aura entre 30 et 50 % d’abandons parce que nous aurons tous des problèmes techniques plus ou moins faciles à résoudre. Aujourd’hui, c’est le marin qui doit se mettre au niveau du bateau alors qu’auparavant, le vainqueur avait le bateau le plus rapide qu’il avait adapté à sa main. Maintenant, les machines ne peuvent être exploitées à 100 % et quand on voit la tête des skippers à l’arrivée d’une course, on constate que ça tire sur le bonhomme. Là, il va falloir tenir trois mois ! Et moi, j’ai un bateau qui reste encore gérable : j’ai une vraie zone de vie à l’intérieur, je n’ai pas l’ordinateur sur les genoux…

Voilesetvoiliers.com : Mais passer du Mini, du Figaro, du Class40 à l’IMOCA et cette fois pour un tour du monde en solitaire sans escale, c'est une sacrée évolution.
T. R.
: Quand tu commences à mettre le doigt dans la course au large et encore plus en solitaire, tu ne veux pas arrêter : c’est tellement grisant, cela t’apporte tellement. Tu as toujours envie d’aller plus loin… Le Vendée Globe, c’est tout de même la course ultime ! Mais c’est tout un parcours avant de se dire que c’est possible de le faire : après ma Mini, je savais qu’il me faudrait du temps avant d’y parvenir. Et il m’a fallu travailler beaucoup de points techniques (électricité, hydraulique, mécanique, voilerie…) et physiques parce que c’est un boulot de déménageur et c’est très sollicitant. Aujourd’hui, je suis prêt.

Le Souffle du NordDu Mini-Transat à l’IMOCA, le delta est conséquent non seulement financièrement mais aussi techniquement et physiquement. Photo @ Pierre Bourras