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Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia 2011 – Interview du vainqueur

David Raison : «Il faut plusieurs étincelles pour faire un feu»

On l’a appelé Magnum ou eskimo, il s’appelle 747 - TeamWork Evolution. Avec son étrave en forme de marron, c’était, en 2010, un pavé lancé dans la mare de la course et de l’architecture navale. Mais avec la victoire de David Raison dans la Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia, les timorés prennent une bonne châtaigne. Et à écouter cet ingénieur affranchi et marin aguerri, on peut être épaté. Voire sonné. Interview.
  • Publié le : 04/11/2011 - 00:07

Victoire de David RaisonA 39 ans, David Raison prouve qu'il est un grand marin, doublé d'un architecte talentueux, en remportant la Mini Transat... En quelques mots, il confie néanmoins que sans ces deux qualités réunies, l'issue de son défi n'aurait probablement pas été la même.Photo @ Pierrick Garenne GPO
De notre envoyé spécial à Salvador de Bahia.

Il a franchi la ligne d'arrivée devant la marina de Salvador à 18 heures 43 minutes et 32 secondes TU, dimanche 30 octobre, laissant son poursuivant à 136 milles et empochant d’un seul coup la deuxième étape et la victoire finale dans la Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia.
Deux heures plus tard, nous – escouade de journalistes justes débarqués de Paris – rencontrons David Raison, 39 ans, cheveux ras, traits à peine tirés, bateau en ordre et joie énergique sur les lèvres. Les questions fusent de toutes parts, celles de Voiles et Voiliers mêlées aux autres sans distinguo.


v&v.com : Comment s’est passée ton arrivée ?
David Raison :
Le matin, j’étais assez serein. Je ne pensais pas gagner avec 136 milles d’avance. J’ai pris l’option d’aller vers à la côte, espérant choper du thermique. En fait, c’était plutôt de la molle. J’ai pris le temps de ranger le bateau, de me doucher, laver un ou deux T-Shirt. La mer s’est calmée, donc le bateau marchait très bien. Il est très efficace dans ces conditions là. On savoure, ce sont des moments paisibles : 8-9 nœuds de vent, mer plate, houle longue, le bateau glisse sous spi, l’esprit atterrit un peu. Après, trois navires de la marine brésilienne sont venus m’accueillir, il a fallu gérer la trajectoire sous spi, le monde sur l’eau, puis j’ai entendu Patrick Morin, directeur de course, dire que j’avais passé la bouée… Je me suis dit voilà une bonne chose de faite ! Je courrais après ce titre dans la Transat 6,50 depuis 1998, donc je vais pouvoir passer à autre chose !

Quel nez !Une étrave ronde et un bout-dehors gigantesque (et sans sous-barbe) sont les évolutions les plus frappantes du mini de David Raison... Et continuent d"interroger, même après la victoire éclatante du skipper sur la transat.Photo @ Bruno Bouvry TeamWorkv&v.com : La course en Mini 6.50, c’est terminé ?
D.R. :
Oui. Je ferai peut-être, de temps en temps, une petite course en double, mais c’est devenu raide ! C’est dur. Lors de la première Transat 6.50, j’avais 27 ans. Aujourd’hui, j’en ai 39, ce n’est pas pareil : ça fait mal ! On a beau essayer de bosser sur l’ergonomie, cela reste de petits bateaux, humides à l’extérieur… J’avais essayé d’améliorer le confort  de 747- TeamWork Evolution  avec le petit poste de veille dans le cockpit, mais à l’intérieur, ça reste perfectible !

v&v.com : Tu es content d’avoir eu raison contre les sceptiques ?
D.R. :
Je ne sais pas si la majorité était sceptique. Que les gens aient été dubitatifs me paraît la moindre des choses, parce que le concept peut surprendre et c’est normal d’attendre ce que cela donne. Maintenant, cela fait un an et demi que le bateau navigue, un an qu’il est opérationnel en termes de performances. On a vu que la bateau allait très bien au Grand Pavois 2010, qu’il allait bien sur des entrainements privés qu’on a faits à Barcelone, avec des gens de La Rochelle et Lorient. Sans parler des entraînements que j’ai faits à Lorient, donc ce n’est pas une grosse surprise… Mais c’est vrai que le look du bateau est tellement choquant que ça un peu de mal à rentrer dans les esprits.

v&v.com : Tu as eu de la casse pendant cette traversée ?
D.R. :
Un pad-eye s’est arraché sur le bout-dehors et mon génois s’est ouvert en deux, je l’ai recollé. J’avais cassé le bout-dehors avant le départ, en convoyage vers La Rochelle, mais c’est en tirant dessus vraiment très fort. C’était le seul truc sur lequel j’avais encore des doutes parce qu’il n’a ni sous-barbe, ni bras latéraux. Il tient juste emplanté et je voulais en avoir le cœur net… On a été réparer chez Amco et voilà. C’était le moment ou jamais de faire ça. C’est un bateau de développement aussi !
Plus d"un tour dans son sacD"autres trouvailles, moins voyantes que son étrave, font de TeamWork Evolution un proto génial et David Raison ne cache pas qu'il a encore de nouvelles idées à développer.Photo @ Pierrick Garenne GPO
v&v.com : 747- TeamWork Evolution est-il moins facile à vivre qu’un autre Mini ?
D.R. :
À bord, j’ai une quille pendulaire télescopique qui est un peu moins maniable qu’une quille pendulaire classique. Pour éviter les accidents, je suis toujours en bas quand je manœuvre la quille, pour voir sur quel bout tirer à quel moment. Question confort, il tape plutôt moins qu’un autre mini, mais peut ralentir plus violemment quand tu fais des plantés. Quand un Mini classique plante, il rentre dans la vague comme dans du beurre, moi, je vais bourrer dedans comme un gros sagouin.

136 milles d"avance !A son arrivée à Bahia, David Raison avait 136 milles d"avance sur son dauphin, Thomas Normand ! Photo @ Pierrick Garenne GPOv&v.com : D’où est venue cette idée d’étrave arrondie ? Quelle a été l’étincelle ?
D.R. :
Il faut souvent plusieurs étincelles pour faire un feu. Nombreux sont les axes qui m’ont mené vers ce choix. Les premiers Minis que j’ai vus, au début des années 1980, étaient en fait des bateaux de 7,50 mètres tronçonnés devant et derrière, ce qui leur donnait des étraves déjà moins pointues. Depuis Sébastien Magnen et son Karen Liquid, on dessine des bateaux plus larges puis on coupe ce qui dépasse. Dans le cas de 747- TeamWork Evolution, l’idée était de faire plus long et couper devant ce qui dépasse, en se débrouillant pour arrondir de façon à ce que cela rentre. C’était l’un des axes ! C’est basique, mais à ce moment-là, c’était de l’ordre du brainstorming. Après, c’est se dire que plus les bateaux sont puissants, plus c’est bon. Et comme on ne peut plus rajouter du volume derrière, on va en mettre devant… Autre axe, les scows, bien sûr. Un reportage sur ces bateaux a été publié dans Voiles et Voiliers je crois, à l’époque où le Groupe Finot sortait les premières pelles à tarte en 60 pieds Open. Cela m’avait bien titillé. Tu peux aussi penser aux Optimist et aux planches à voile qui n’ont pas le nez pointu… De nombreux axes mènent à ça. Ensuite tu as l’idée. Tu te dis OK, je vais m’en faire un "cheap" à bouchains. Tu commences à le dessiner, ça ne marche pas : il faut le faire en formes. L’idée bien sûr, c’est l’étincelle, mais après, rien ne s’est fait au hasard. L’étude a été menée de façon précise, sans limite d’heures et de temps de calcul.

v&v.com : Quel sont tes projets aujourd’hui ?
D.R. :
Dans le «civil», je suis ingénieur consultant dans le secteur de la construction navale. Mon objectif, c’est plutôt de monter un cabinet. Là, je me suis fait une bonne carte de visite ! Le premier proto qu’on avait sorti avec François Lucas, il y a dix ans, était loin d’être déconnant, il avait été plutôt salué. C’était le premier avec bouchains évolutifs. On était plus jeunes dans la série, donc moins bons sur l’eau pour faire tourner les bateaux. On avait moins de ronds, donc les bateaux étaient moins aboutis technologiquement. Maintenant, je saurais le faire encore plus solide et plus léger. Ce qui m’intéresserait bien en Mini, c’est de sortir des petits frères à TeamWork Evolution, en essayant de jouer sur la quille, le mât, les barres de flèche…

David Raison, vainqueur de la Mini 2011Il faut croire que la victoire n'efface pas tout, car quand on lui demande quels sont ses futurs projets, David Raison explique que porter celui de TeamWork a été particulièrement dur. Photo @ Loris Von Siebenthal TeamWorkv&v.com : Est-ce que tu vas décliner ce type d’étrave, ce concept de scow sur d’autres bateaux ?
D.R. :
Oui, mais pas forcément que ça. On peut faire de bons bateaux pointus qui marchent. Il faut étudier le truc. Il n’y a pas de raison que cela ne le fasse pas, mais il serait illusoire de construire un 60 pieds avec ce type d’étrave sans faire – au minimum – les études menée pour TeamWork Evolution.

v&v.com : Tu penses te lancer dans d’autres courses ?
D.R. :
Je suis plus un marin qu’un régatier. Même si j’adore la régate entre trois bouées, je pense qu’il y a des tas de gens qui sont bien plus talentueux que moi, que ce soit en Mini ou en Figaro. Pour l’instant je n’ai pas réfléchi, je n’ai pas envie de me relancer dans un projet. Le projet 747 - TeamWork Evolution a été très lourd à porter.


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Classement général provisoire de la Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia

Protos
1. David Raison, 747-TeamWork Evolution

2. Thomas Normand, Financière de l’Echiquier
3. Antoine Rioux, Festival des Pains

Séries
1. Gwénolé Gahinet, Asso Watever - gwenolegahinet.com
2. Pierre Brasseur, Voiles Ocean
3. Benoît Mariette, Odalys Vacances

 

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Retrouvez «David Raison, Magnum : l’arme absolue», notre reportage vidéo tourné en 2010, alignant le Mini de David Raison et un plan classique, ici.

En complément

  1. david raison, vainqueur de la mini 2011 31/10/2011 - 23:59 Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia 2011 David Raison : la victoire et le record ! Sur son drôle d’esquimau géant, David Raison (TeamWork Evolution) a englouti la Transat 6,50 édition 2011. Mais, de La Rochelle à Bahia, via Madère, ça n’a pas été que du sucre. Et il a dégusté. Récit.
  2. la raison du plus fort... 30/10/2011 - 19:49 Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia 2011 La Raison du plus fort… A Salvador de Bahia, le 30 octobre, sur son proto TeamWork Evolution, portant le n°747 et le nom de Magnum, pour sa ressemblance avec un esquimau géant, David Raison a enlevé la 2e étape de la Mini – et l'épreuve elle-même. 17 jours et quelques minutes pour – peut-être ? – changer la face de la voile.
  3. rogues a eu raison  04/10/2011 - 14:17 Transat 6,50 Charente-Maritime/Bahia 2011 Rogues a eu Raison ! L’insensé chassé-croisé dont nous parlions hier a connu son apothéose à l’arrivée de la première étape La Rochelle-Funchal. A Madère, Sébastien Rogues (Génération Eole GDF-Suez) a finalement eu raison de… David Raison et son étonnant proto (Teamwork Evolution), pour 28 minutes seulement !
  4. raison de plus  02/08/2011 - 10:36 Transgascogne 2011 - Mini 6,50 David a fait entendre raison ! Deuxième de la seconde étape de la Transgascogne entre Ribadeo (Espagne) et Port Bourgenay derrière Thomas Normand (Financière de l'Echiquier), mais vainqueur de la première manche voici quelques jours, David Raison a donc au final enlevé l’épreuve sur son drôle de proto TeamWork Evolution.
  5. raison l rsquo;a emport eacute;  28/07/2011 - 00:01 Transgascogne 2011 - Mini 6,50 Raison l’a emporté ! Le Mini 6,50 de David Raison vous a déjà été montré sur ce site et dans notre magazine – les speed-tests de son curieux proto étaient affolants. Et c’est avec deux heures d’avance sur Sébastien Rogues et Nicolas Boidevezi que David (TeamWork Evolution) a remporté la 1ère étape de la Transgascogne.
  6. 18/11/2010 - 20:00 David Raison, Magnum : l’arme absolue Magnum : un mini 6,50 révolutionnaire conçu par l’ingénieur et architecte naval David Raison. Inspirée des scows américains, la carène de cet esquimau glacé géant est plate avec une étrave ronde... Qu’en est-il des performances ? Nous avons réalisé un speed-test avec le concours de Nicolas Boidevezi, qui barre pour l’occasion Défi GDE, un proto classique. Les résultats sont surprenants…