Note :
Les protos
“ C’est ma plus belle victoire, parce que c’est la course la plus dure que je n’ai jamais disputée. ” Interrogé au bord de l’épuisement, souvent le solitaire s’exprime avec allant. Vainqueur en proto de la première étape de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia, ce mardi 4 octobre à 12h03 UTC - en 8 jours, 20 heures, 46 minutes et 43 secondes (moyenne de 5,38 noeuds sur les 1 148 milles de la route directe théorique, sur l’orthodromie) -, Sébastien Rogues (25 ans, Éole Génération/GDF Suez, plan Marc Lombard 2008) ne déroge pas à la logique. Sa parole n’en est pas moins sincère, vu la régate qu’il vient de livrer contre David Raison (39 ans) et son proto TeamWork Évolution, dessiné et fait maison en 2009-2010. Du bon plein au travers, le Magnum 747 est le genre de bombe que l’on ne supporte d’avoir bord à bord que si on est capable de tenir la cadence... À d’autres angles, c’est sans doute moins évident, et cela contraint le skipper à modifier sa stratégie en conséquence, comme nous le verrons.
Mais Sébastien n’a pas la vocation de Goliath et - bien qu’ayant face à lui un bateau qui s’est souvent avéré plus rapide -, il a eu raison de David... au forceps, non seulement par sa vitesse sur l’eau mais aussi et surtout par une fort belle navigation. Pour 28 minutes et 25 secondes qui seront loin de constituer une assurance tous risques sur les 3 100 milles de la seconde étape, laquelle partira le 13 octobre vers Salvador de Bahia. Surtout après le passage du Pot-au-Noir, si l’alizé est au rendez-vous avec un angle favorable au reaching... D’autant plus que la bagarre impliquera bien d’autres prétendants, les dix premiers protos se tenant en sept heures à Madère. En tête des poursuivants, l’Allemand Jorg Riechers (43 ans, mare.de, plan Étienne Bertrand 2009) est à un peu plus d’une heure de David Raison, conjurant ainsi son abandon de 2009 après une collision avec un objet flottant non identifié.
À près de deux heures suit le compagnon d’écurie de Raison, le Suisse Étienne David (43 ans, TeamWork, plan Samuel Manuard 2007), professionnel de la course au large. Bien connu sur le Léman et ailleurs, il courut notamment la Whitbread devenue Volvo Ocean Race et il a souvent participé au Tour de France à la voile. Cinquième, Guillaume Le Brec (31 ans, Occamat/ATD, plan Finot/Conq 2007, vainqueur de la Mini 2009 avec Thomas Ruyant), auteur d’une fort belle nav’ dont nous reparlerons ci-dessous, devance l’excellent Étienne Bertrand (52 ans, Chasseur de primes, plan Étienne Bertrand 2011) - architecte naval (il a donc dessiné le bateau de Riechers), constructeur... et coureur occasionnel en Mini depuis 1989.
Comme David, Étienne met en avant les qualités de son bateau pour justifier sa performance : la modestie du skipper n’a d’égale que la foi du concepteur en son coup de souris :) Tous confirment qu’il n’est pas nécessaire d’être un “ petit jeune ” pour briller à la Mini-Transat ! Soulignons enfin la remarquable septième place de Rémi Fermin (28 ans, Boréal), lui aussi dessinateur et constructeur de son proto, en 2008. Une autre marque de fabrique de l’esprit Mini, perdurant depuis la première édition en 1977.
La météo et la stratégie
Cette première étape a pourtant été éprouvante, pour les jeunes comme pour les vieux briscards. La cause n’en est pas le mauvais temps, le vent moyen n’ayant guère dépassé les 25 noeuds pour la majorité de la flotte - mais des pointes ponctuelles à 40 noeuds au large de la péninsule ibérique, avec une mer désordonnée, pour ceux ayant tenté l’option Ouest -, d’où le très faible nombre d’abandons (deux seulement).
Liée à l’été indien sur la France, généré par le puissant anticyclone sur l’Europe, la pétole sévit sur le golfe de Gascogne - après le départ du dimanche 25 septembre au cours duquel un hommage émouvant est rendu à Jean-Marc Allaire -, avec un flux très faible d’Est à Sud-Est. Si nombre de leaders mettent de l’Ouest dans leur cap jusqu’au 5ème méridien Ouest, pour accrocher un petit peu plus de pression, c’est ensuite la route directe qui s’impose dans ces conditions très molles.
Le jeudi 29 septembre en milieu de journée, la tête de flotte passe enfin le cap Finisterre. Prolongeant l’anticyclone européen, une dorsale s’étend du Nord de La Corogne vers l’Ouest des Canaries. Un front froid passe le 20ème méridien Ouest dans la matinée, progressant lentement vers l’Est. Il sera sur le 12ème Ouest, par 42° 30’ N, le vendredi 30 septembre à 06h00 UTC, son extrémité méridionale - celle concernant la course pour la journée à venir -, étant en réalité un pseudo-front froid. La transition entre les masses d’air n’y est pas très active même si la rotation du vent y est ici plus marquée que d’ordinaire en pareil cas, du fait de la courbure prononcée de l’isobare 1015 hPa sur le petit thalweg (mais il est difficile pour les Ministes de le savoir avec précision, en l’absence de visualisation cartographique). Cependant, ne progressant presque plus, le front va se disloquer assez vite contre l’anticyclone. Le long de la côte Ouest de l’Espagne, le vent est très faible. Au large, à l’avant du front orageux, le flux de Sud est modéré mais les masses d’air sont très instables, tandis que rentre la houle de Sud-Ouest.
Faut-il tirer à l’Ouest pour aller chercher le front ? C’est tentant, mais à l’arrière, le vent portant ne devrait pas durer plus d’une grosse douzaine d’heures selon les modèles numériques de prévision. Cependant, rappelons que le routage et l’assistance extérieure sont interdits en Mini 6.50 et que les solitaires ne disposent à bord que d’un baromètre et des bulletins météo diffusés par radio, dont celui de la direction de course établi par Météo-Consult, donc ni ordinateur ni logiciel de navigation. Au vu de ces seules informations, il est bien difficile de tracer toute la complexité de la situation synoptique et nombre de coureurs sont tentés d’aller chercher la bascule derrière le front comme on le ferait normalement (si tant est que “ normalement ” signifie quelque chose, disons avec un front froid plus net et passant plus vite).
Autant dire que la situation est tellement incertaine - entre un large aléatoire où les conditions de vent et de mer vont se durcir, sans assurer une pression portante et durable, et un littoral sans gradient -, qu’il est urgent de rester proche de la route directe. Cela dit, le pari du thermique à la côte pourrait être tenté (même s’il n’est pas pris en compte sur les champs de vent à faible ou moyenne résolution que n’ont de toute façon pas les skippers). En effet, le contraste entre une terre encore surchauffée et la mer froide - refroidie par le phénomène d’upwelling (remontées d’eau froide) du courant du Portugal (lequel est favorable) - assurent la brise de mer diurne, tandis que les reliefs côtiers refroidis la nuit garantissent la brise de terre. Mais pour justifier cette route supplémentaire, il faudrait pouvoir en sortir aisément au cap Saint-Vincent, vers le Sud-Ouest et Madère. C’est loin d’être garanti et cela accentue la prise de risque d’une option aussi extrême.
En réalité, la plupart des leaders étant déjà au Nord de la route directe au moment de doubler La Corogne, le jeudi 29 au lever du jour, ils restent ainsi à l’extérieur de celle-ci. Dans cette situation complexe, il faut être toujours “ dessus ” pour faire les bons choix de route, ne pas se planter dans une micro bulle, et faire marcher le bateau dans du vent instable. Une chose est désormais sûre. Les solitaires peuvent matosser leurs spis et autres gennakers. Il n’y aura pas de belles glissades, contrairement à 2009 - où malgré trente-six heures de pétole à l’atterrissage sur Madère - le vainqueur avait mis presque trois jours de moins sur ce même parcours ! Cette année, le portant est remplacé par le près. Le flux de Sud-Est sera entretenu en fin de parcours entre la bordure Ouest de l’anticyclone bien au large de la péninsule ibérique et une vaste zone dépressionnaire peu active allant des Açores à l’Ouest des Canaries. Puisque ce n’est pas la crise sur la Mini - avec 79 concurrents au départ (33 protos et 46 séries) ! -, disons qu’il ne s’agit ici que de vents contraires :)
Dans ces conditions, il convient de savoir jusqu’où se décaler dans l’Ouest de la route directe, sans trop s’écarter de celle-ci. C’est bien ce qu’ont réussi la plupart des leaders à Madère, dont le vainqueur Sébastien Rogues. Une exception de taille, David Raison, qui parmi les plus à l’Ouest, s’est recalé deux fois dans l’Est, exploitant des angles de vent débridés, plus favorables à son “ jumbo ”. Il a ainsi parcouru près d’une centaine de milles de plus que la moyenne des dix premiers, soit près de dix pour cent en plus (seul le nombre de milles parcourus par Sébastien Rogues n’est pas connu avec précision, sa balise étant tombée en panne trois jours avant l’arrivée, mais sa position a été communiquée par VHF aux bateaux suiveurs ; il est vraisemblable qu’il est aussi de ceux ayant parcouru le moins de milles).
Ceux qui restent dans l’Est ne tirent pourtant pas tous leur épingle du jeu car flirter avec l’anticyclone n’est pas sans risque. Tous n’assureront pas la très belle navigation de Guillaume Le Brec, celui des dix premiers ayant parcouru le moins de milles (1 194,50 contre 1 309,73 milles pour Raison, la route directe totalisant 1 148 milles). Ou que Lucas Montagne (ONG Conseil) - remonté de la 28ème position au cap Finisterre à la 9ème place à Madère -, sur une route la plus directe possible, à l’orient de la flotte. Pour se motiver, l’ancien président de la Classe Mini a pensé à la tête qu’allaient faire ses enfants, auxquels ils avait un peu cassé les pieds ces derniers mois, avec sa préparation !
Les séries
En 9 jours, 8 heures, 31 minutes et 39 secondes (5,10 noeuds sur les 1 148 milles de la route théorique), Benoît Mariette (27 ans, Odalys Vacances, Pogo 2 Finot/Conq) l’emporte après avoir pris la tête deux jours avant l’arrivée. Cet ingénieur en travaux maritimes (autre tradition de la Mini, la plupart des skippers en série ont un métier à côté de la voile, tandis que nombre de skippers de protos vivent de leur sport ou en tout cas essaient) réalise une très belle performance pour sa première transat. Si son objectif était de finir dans les cinq premiers, il ne se voyait pas vainqueur. C’est donc la fête à Madère !
Même ambiance pour Clément Bouyssou (29 ans, Douet Distribution, Pogo 2 Finot/Conq) qui termine deuxième à cinquante minutes (5,09 noeuds sur la route théorique) : “ J’ai pris du plaisir tout le temps et plus les jours passaient, plus je grimpais dans le classement. C’était génial ! Je ne suis pas allé dans le baston, ni dans la molle. Je suis resté fidèle à une route assez directe et c’était impeccable. ”
Lui aussi à la barre d’un Pogo 2 Finot/Conq (sur les 46 bateaux de série, ils sont vingt-trois, contre huit D2, cinq Tip-Top, quatre Nacira, deux Zéro, deux Ginto, un Mistral et un Pogo 1), Davy Beaudart (26 ans, Innovea Environnement) termine troisième, à trente-sept minutes de Bouyssou (5,08 noeuds sur la route théorique) : “ On a eu de la molle, et du près et encore du près. Il a fallu se triturer la tête pour chercher le vent. En fait, mon option a payé à la fin du parcours. J'ai même doublé à l'arrache mon copain Renaud Mary dans la baie, là devant. Il ne faut rien lâcher jusqu'à la dernière seconde ! ” CQFD.
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