Actualité à la Hune

TRANSAT JACQUES VABRE

Trois marins à la croisée des chemins

Tanguy de Lamotte et Jean-Pierre Dick l’ont annoncé : leur histoire sur le circuit des monocoques IMOCA s’achève en ce mois de novembre 2017. Une page se tourne ainsi pour ces hommes ayant vécu passionnément leurs aventures. Vincent Riou, quant à lui, fait une pause sur le circuit. Pour mieux rebondir ? Fiers de leur passé, ils se projettent tous trois vers un avenir qu’ils souhaitent tout aussi enthousiasmant.
  • Publié le : 03/11/2017 - 00:01

StMichel VirbacJean-Pierre Dick (à droite) laissera totalement la barre de son StMichel-Virbac à Yann Eliès (à gauche) à l'issue de cette Transat Jacques Vabre. Photo @ Vincent Curutchet/StMichel-Virbac
Alors qu’ils étaient presque une trentaine de valeureux à s’élancer sur le Vendée Globe il y a tout juste un an, treize duos de la classe IMOCA se retrouvent en ce dimanche 5 novembre à nouveau sur une ligne de départ. Humainement, le plateau pour cette cavalcade vers le Brésil fait bonne figure – qui plus est agrémenté de trois jolis sourires féminins. L’absence de jeunes femmes l’an dernier aux Sables-d’Olonne avait d’ailleurs représenté la seule incongruité de l’aventure circumplanétaire. Mais, comme après chaque tour du glaçon antarctique, comme touchée par le réchauffement climatique, la liste des bateaux engagés l’année suivante sur la Transat Jacques Vabre se retrouve raccourcie. Heureusement sans apparaître trop famélique cette fois-ci pour l’organisation havraise (ils n’étaient que dix en 2013, ndlr). Fin de cycle pour certains sponsors, fin d’histoire pour certains skippers ayant voué leur âme et une partie de leurs vies de marins pour un ou plusieurs morceaux de carbone de 60 pieds pendant de longues années. Trois concurrents se retrouvent ainsi en ce début novembre à la croisée des chemins. Un choix qu’ils ont annoncé sans barguigner.

Tanguy de Lamotte et Samantha DaviesSamantha Davies accompagne Tanguy de Lamotte sur son ultime course en IMOCA. À l’issue de celle-ci, ce dernier passera alors le témoin et sa monture pour que la Britannique se lance à nouveau sur le prochain Vendée Globe.Photo @ Vincent Curutchet/Initiatives Cœur
Vivre d’autres aventures

Tanguy de Lamotte (Initiatives Cœur), qui fait équipe avec la Britannique Samantha Davies sur cette transat, a été le premier à déclarer au printemps dernier qu’il souhaitait un tournant dans sa vie personnelle. À bientôt 40 ans, il annonce sans détour qu’il ne regrette en rien cette décision : «Avec mon épouse qui a un passeport américain, nous avions cela en tête depuis un certain temps. La question s’était même posée à la fin de mon premier Vendée Globe. L’idée était de partir à San Francisco, il y avait alors à l’époque la Coupe de l’America là-bas. Les choses se sont bien goupillées par la suite, car j’ai pu refaire le dernier Vendée.» Un Vendée Globe malheureusement achevé prématurément pour lui : la tête de mât de son IMOCA s’était brisée dans la descente de l’Atlantique en novembre dernier. «Cette casse n’a pas joué ni dans un sens ni dans un autre. Cela ne m’a pas dégoûté du Vendée Globe au point de ne plus en entendre parler. Avec mon équipe, nous n’avions rien à nous reprocher, c’était simplement le coup du destin. Sur ce genre de course, il faut avoir une part de chance pour finir. En rentrant, je n’ai pas eu envie d’une revanche. Je cite souvent Thomas Pesquet, le parrain de mon bateau, qui explique que l’exploration spatiale va maintenant continuer sans lui. De mon côté, je suis content que le projet Initiatives Cœur se poursuive avec Samantha Davies. Avec son énergie bien à elle qui va apporter un vent frais à toute l’équipe», poursuit le Versaillais d’origine.

Tanguy de LamotteTanguy de Lamotte a décidé de changer de vie. Sa passion de la voile restera intacte, mais il va maintenant se tourner vers d’autres aventures en famille. Photo @ Vincent Curutchet/Initiatives Cœur
Ce bout de route terminé sans nostalgie, ses transats Jacques Vabre, ses routes du Rhum, ses deux Vendée Globe ou sa Mini-Transat 2005 où, en tant qu’architecte naval, il avait construit son propre bateau, seront alors dans son sillage à l’issue de son ultime course : «Certaines choses vont évidemment me manquer. Mais je souhaite aller de l’avant. Avec mon épouse, nous avons juste envie de faire autre chose, de vivre d’autres aventures. Cela reste philosophique puisqu’il nous faut maintenant trouver du boulot en Californie… Pour que cela soit vraiment concret.» En attendant, Tanguy de Lamotte est heureux de pouvoir naviguer sur un bateau performant : le plan VPLP-Verdier de 2012, deuxième du Vendée Globe 2012 avec Armel Le Cléac’h et troisième en début d’année 2017 avec Jérémie Beyou : «Jouer les avant-postes sur ce bateau-là et sur cette course-là me ravit. Surtout avec les foils. Cela va surtout être le départ du projet de Samantha que je vais suivre avec beaucoup d’attention.»

Erwan Le Roux et Vincent RiouErwan Le Roux (à gauche) a invité Vincent Riou sur cette Transat Jacques Vabre 2017. Avec un bateau performant, des marins de talent, Fenêtréa-Mix Buffet peut faire des étincelles. Photo @ Jean-Marie Liot
Choix ultime

Tourner une page ou l’arracher ? Cela reste toujours un choix cornélien. Le Cornouaillais Vincent Riou, tenant du titre de cette Route du Café sur PRB – il avait également remporté l’épreuve en IMOCA aux côtés de Jean Le Cam en 2013 – s’offre ici le moyen de changer d’erre. Il est en effet l’invité d’Erwan Le Roux sur le Multi50 Fenêtréa-Mix Buffet pour enjamber le périple de 4 350 milles entre Le Havre et Salvador de Bahía. «La raison de mon absence sur le plateau IMOCA est simple : je n’en avais pas envie. Qui plus est, mon sponsor PRB ne voulait pas naviguer pour des raisons qui lui sont personnelles. Et comme à chaque fois que j’ai une opportunité, j’essaye de faire des choses différentes. La voile est un sport magique où il y a plein de disciplines, plein de supports et cela serait dommage de ne pas tous les balayer. Cette année, j’aurais fait du gros trimaran avec Sodebo, du Figaro Bénéteau sur le Tour de Bretagne, et donc du Multi50. Je trouve que c’est un luxe, une chance. Le trimaran 50 pieds reste un petit bateau, surtout quand tu avances à 25 nœuds. Mais ces bateaux sont marins, construits autour d’une classe intelligente. Et puis l’ajout des foils a changé leur façon de passer dans la mer. Cela fait en plus une jolie flotte, homogène je trouve» explique le Breton.

Mais qu’en est-il de l’histoire de Vincent Riou, commencée en 2002, avec les monocoques de 60 pieds ? «J’en referai. Dans d’autres contextes. J’espère d’ailleurs être au départ de la Route du Rhum l’année prochaine. Sur mon cher navire PRB, modifié ou non, je ne sais pas encore. Pour l’instant, l’idée est lancée et elle séduit. Il reste à trouver quelques financements supplémentaires. Pour le prochain Vendée Globe, c’est trop loin… Cela dépend de beaucoup de choses. J’ai en revanche dépensé pas mal d’énergie cette saison afin de trouver une solution pour être présent sur le premier tour du monde en solitaire en Ultim, en 2019. La phase du tour de table avec les entreprises est terminée pour moi, j’attends maintenant leurs décisions pour la fin de l’année.» Faire partie des pionniers sur cette épreuve devant partir de Brest dans deux ans n’est pas simple : «Il est difficile de trouver des nouveaux sponsors, de leur vendre un produit qui n’existe pas encore. Cela n’a rien à voir avec un Vendée Globe dont on connaît les retombées économiques pour un partenaire. Un produit fiable et durable. Mais je trouve ce défi passionnant, même si le budget n’a rien à voir avec ce que j’ai connu.»

Jean-Pierre DickAprès quinze années de ténacité et d’engagements personnels très forts sur le circuit IMOCA, Jean-Pierre Dick a décidé de passer la main. Photo @ Y. Riou
Passage de témoin

Jean-Pierre Dick n’a pas l’intention d’arrêter la compétition vélique. C’est catégorique, sa passion restant intacte dans ses tripes. Nulle idée, non plus, de retourner à sa formation initiale et d’ouvrir un cabinet vétérinaire pour croiser des vaches et toucher leurs derrières. Toutefois, une chose est certaine, la grande carcasse du Niçois de naissance ne sera plus croisée sur les pontons comme celle d’un skipper solitaire sur un 60 pieds. Sa décision est prise. Cette Transat est peut-être sa dernière et il a choisi pour l’accompagner Yann Eliès : «Aujourd’hui, j’ai besoin d’un peu de temps pour moi et mes proches. J’ai mis beaucoup d’énergie depuis que je me suis lancé dans cette aventure en 2002. Après quatre participations au Vendée Globe, dont trois terminés avec à chaque fois de nouveaux bateaux, mes liens avec cette course restent très forts. Mais il faut avoir une très forte envie pour y retourner. Participer pour participer ne m’intéresse pas.»

S’il n’a pas décroché la timbale sur le Vendée Globe, Jean-Pierre Dick peut être fier de son passé de compétiteur : «J’ai gagné quand même cinq grandes courses océaniques, dont deux Barcelona World Race. Il y avait à chaque fois des grands noms comme Michel Desjoyeaux, François Gabart, Vincent Riou ou encore Alex Thomson. D’ailleurs, j’ai beaucoup appris avec Loïck Peyron lors de notre victoire en 2011. Quelqu’un qui compte pour moi. Nous avions d’ailleurs gagné ensemble cette Transat Jacques Vabre en 2005. Tous ces moments ont été uniques. C’était à chaque fois des moments de félicité dans une sorte de flottement pour moi. Quant au Vendée Globe, je retiens que j’ai été en tête à un moment donné à chaque participation. Mais il y a toujours eu un grain de sable… Cela restera une petite blessure pour moi. Mais je dois passer outre.»

Jean-Pierre Dick et Yann ElièsYann Eliès (à droite) va désormais devenir le skipper en titre de l’écurie Absolute Dreamer de Jean-Pierre Dick.Photo @ Y. Riou
L’avenir en IMOCA du marin de 52 ans va dès lors s’écrire en tant que chef de projet. Et toujours avec la même envie d’être innovant. «L’idée est d’être maintenant dans les coulisses pour un projet gagnant. Concevoir une nouvelle machine ou améliorer celle que nous avons sur cette Transat Jacques Vabre a du sens pour moi. Cela m’excite plutôt. Passer la main à Yann se déroule en toute confiance. Notre association est raisonnable pour un projet ambitieux. Le premier challenge pour notre écurie Absolute Dreamer va être de trouver le budget pour y arriver. Il y a bien évidemment nos partenaires historiques mais il faut que nous nous donnions tous les moyens pour, je le répète, un projet gagnant. D’ici là, je vais m’impliquer encore plus dans notre projet Easy to Fly, notre petit catamaran volant dont nous voulons développer la série.»

La Transat Jacques Vabre 2017 achevée, ces trois marins vont emmancher des parcours différents. Quoi qu’il arrive, ils seront toujours aussi iodés.