Note :
Tôt en saison, trois semaines après le début de l’attente à Brest, Loïck Peyron, le routeur à terre, le navigateur et les douze équipiers de Banque populaire V ont su passer par la première fenêtre qui s’est présentée, avec d’autant plus de talent qu’elle était superbe mais étroite ! Voici l’analyse météo de la semaine inaugurale du Trophée Jules Verne et les perspectives pour la suite alors que l’équateur est dans le sillage avec un temps de référence à la clé.
Temps de référence à battre : 48 jours, 7 heures, 44 minutes et 52 secondes (soit 18,76 noeuds sur les 21 760 milles de la route théorique), record établi du 31 janvier au 20 mars 2010 par Franck Cammas et l’équipage de Groupama 3.
Pour battre le record ci-dessus, il faut franchir la ligne Ouessant/cap Lizard avant lundi 9 janvier 2012 à 17h15’34” (heure française UTC+1), le départ ayant eu lieu le mardi 22 novembre 2011 à 09h31’42” (heure française UTC+1).
Avec toutes les précautions d’usage quant aux calculs d’avance et de retard en cours de tentative, l’avance sur le record est le mardi 29 novembre 2011 à 07h45 (heure française), au 7ème jour de la tentative, de 194,3 milles (cette avance augmente de nouveau depuis l’équateur après avoir chuté depuis le Pot-au-Noir).
Ils s’étaient fixés un objectif de six jours et demi à l’équateur. Ils l’ont franchi lundi 28 novembre 2011 à 00h26’52” (heure française), en 5 jours, 14 heures, 55 minutes et 10 secondes de mer, ce qui constitue le nouveau meilleur temps de référence depuis la ligne Ouessant/cap Lizard (contrairement à ce qu’écrit le service de presse de Banque populaire, il s’agit d’un temps de passage et non d’un record officiel qui n’existe pas entre Ouessant et l’équateur, pas plus qu’entre Ouessant et le cap de Bonne-Espérance ou le cap des Aiguilles, le World Speed Sailing Record Council n’homologuant pas ces tronçons parmi les temps intermédiaires du tour du monde).
Avec 28 minutes d’avance sur le chrono que Groupama 3 avait établi le 11 novembre 2009, lors de sa tentative avortée en 5 jours, 15 heures et 23 minutes. En janvier 2011, Banque populaire V avait mis 5 jours, 17 heures, 44 minutes et 15 secondes, soit le deuxième chrono sur Ouessant/équateur avant cette nouvelle tentative.
Comme nous l’avions annoncé à l’issue de l’interview que Loïck Peyron nous avait accordée, les choses n’ont donc pas traîné depuis l’entame de la période d’attente à Brest, au début du mois de novembre. Trois semaines après leur arrivée depuis Lorient, l’équipage de quatorze hommes a quitté le ponton du port du Château, le lundi 21 novembre en fin d’après-midi. Attendant au large d’Ouessant l’arrivée du front qui s’étalait la veille entre l’Irlande et le Portugal.
Le départ a finalement eu lieu le mardi 22 novembre 2011 à 09h31’42” (heure française UTC+1) par 22 noeuds de vent de Nord, sur une mer encore plate, alors que la pétole a régné jusque dans la nuit. Mais, dans le golfe de Gascogne, elle cède très vite place à une houle résiduelle de Sud, imposant du saut de vagues à 30 noeuds... Pas le plus confortable pour s’amariner !
La cellule stratégique - Juan Vila (navigateur hors quart), Ronan Lucas (directeur de l’équipe Banque populaire et l’un des trois numéros Un à bord) et Marcel Van Triest (routeur à terre), avec Loïck Peyron à la décision finale - voit alors tous les feux au vert avec des temps intéressants à l’équateur et au cap de Bonne-Espérance, envisagé en treize jours. À condition de ne pas rater cette fenêtre... étroite au départ mais de qualité dès les premières heures. Excellente par la suite, même si cela doit nécessairement débuter avec du vent et de la mer au cap Finisterre. L’Anglais Brian Thompson, habitué du Jules Verne, n’hésite pas à évoquer le “ meilleur créneau des trois dernières saisons ” !
Comme d’habitude, Loïck Peyron résume bien la situation : “ Les conditions météo sont favorables pour l'instant. La difficulté va être vraiment de se faufiler proprement entre l'anticyclone des Açores et le Portugal et le Maroc, pour aller le plus dans l'Ouest possible afin d'avoir un angle favorable avec ces alizés qui ne sont pas forcément très forts. La première difficulté c'est donc la gestion du vent un peu fort d'entrée de jeu et la deuxième c'est du vent un peu trop faible au bout du troisième jour. Après c'est l'inconnu et tant mieux ! ” Loïck en rajoute un peu sur cet inconnu...
“ C'est une belle fenêtre, mais ce n'est jamais optimum, il faut toujours faire des compromis. Ce qui est intéressant, c'est que le temps établi par Franck Cammas et sa bande ne détient pas les meilleurs partiels. On peut toujours tenter de les améliorer tous les uns après les autres, ce qui serait bon signe, mais on peut aussi être en retard à un moment et le rattraper par la suite. Le potentiel de Banque Populaire V est supérieur à tout autre navire qui a jamais tenté le Trophée Jules Verne. Il a été conçu pour ça. Il est déjà détenteur de presque tous les autres records de la planète, au large. Il ne lui manque que celui là ! ”
À la barre lors des manoeuvres, ainsi qu’il l’avait annoncé, Peyron - encore lui, il est aussi là pour ça et il le fait si bien ! - s’exprime ainsi à la vingt-septième heure du tour du monde, avec une avance de près de 200 milles : “ Ça avance vite, nous sommes au large du Portugal et nous profitons d'un peu de soleil. La nuit a été parfaite, avec des vitesses à 34/35 nœuds. Nous avons déclenché un premier empannage dans du vent mollissant, puis un autre dans la nuit noire au large du Portugal en profitant de la vitesse sur un beau surf et enfin, un dernier en fin de nuit. Depuis ça bouge pas mal. Mais le vent va mollir dans la journée, on va en profiter pour passer sous gennaker médium, ce qui va nous emmener au Nord des Canaries pour empanner. ”
Car, après deux jours de mer, il faut se décaler dans l’Ouest de l’archipel pour en éviter le dévent et surtout pour trouver un alizé assez Est, offrant un angle idéal afin de descendre au large du Cap Vert. Profitant du temps plus calme, un premier contrôle complet du bateau est effectué. Cet après-midi du 24 novembre, l’avance décroît de 70 milles en conséquence. Le lendemain, l’alizé est bien de secteur Est, voire Est-Sud-Est, et c’est au bon plein que le plus grand trimaran du monde déboule à 35 noeuds ! Avec des réductions de voilure au programme, le vent étant plus soutenu que sur les fichiers, comme souvent.
Ça secoue, ça tape, ça oblige à se tenir en permanence et à bien se caler dans la bannette pour ne pas s’en faire éjecter, la qualité du sommeil s’en ressentant. Sans parler des petits tracas de la vie quotidienne, à la cambuse ou aux toilettes... et sans oublier la chaleur dans un boyau où la ventilation est difficile sinon impossible, du fait de la lance à incendie dehors. Mais au troisième jour, l’avance remonte à plus de 200 milles, ce vendredi 25 novembre en milieu de journée.
“ Ça dépote et c'est très agréable ! On tient des moyennes hallucinantes et tout ça relativement sereinement, sans forcer. Je n'arrive pas à m'y faire ! ” Florent Chastel, l’un des numéros Un, équilibriste du bord, ne découvre pourtant ni le bateau ni le parcours (deux Trophée Jules Verne). Ce samedi 26 novembre à midi, alors que l’avance grimpe à 320 milles, il commente ainsi le boulot aux petits oignons des stratèges : “ Nous avons changé un peu de cap et de porte d'entrée dans le Pot au Noir. Les gourous des nuages nous ont trouvé un point de passage intéressant. Nous avions quelques craintes à ce sujet ces dernières heures. Toute la question reste de savoir comment passer des alizés du Nord à ceux du Sud. Nous avons donc opté pour une route plus à l'Est, qui nous donne également plus de vitesse. Nous allons aborder cette fameuse zone dans la nuit. Il y a toujours un peu de stress, avec parfois le risque de se retrouver bloqué, même si avec un bateau comme Banque Populaire V ce n'est jamais totalement le cas. Nous allons chasser les grains et jouer avec. Le radar sera allumé en permanence. Juan aura les yeux rivés sur ses écrans. ”
En effet, le Pot-au-Noir est plus actif que lors du passage des leaders de la Volvo Ocean Race (mais pas pour Groupama 4 qui en avait subi les affres, ce n’est donc pas qu’une question de saison, alors que Groupama 3 l’avait peu ressenti en début d’année 2010). Il est à prendre avec quelques précautions sur un engin capable de porter autant de toile que Banque populaire V (720 mètres carrés sous grand-voile et solent !).
Loïck Peyron le dimanche 27 à la mi-journée : “ Tout le monde est sur le pont car on a un Pot au Noir pas très gentil. Des conditions qui nous obligent à être vigilant. On a des nuages qui arrivent avec des gros grains incessants, beaucoup d’eau - heureusement douce et ça c’est pas mal. Il y a du vent fort que l’on voit arriver, heureusement tant à l’œil nu que sur les radars qui nous aident d’ailleurs bien la nuit à repérer les grains de pluie et de vent en général associés. On avance à 32 nœuds et nous n’avons d’ailleurs jamais eu un vent aussi fort que cela. On est surtoilé pour ces allures et il a fallu réduire la toile mais pas trop, car après ça risque de mollir tout d’un coup. Il y a 35 nœuds de vent, c’est un peu chaud même si on ne se plaint pas d’en avoir. Il y a une très forte activité sur le pont. On passe en quelques secondes de 18 à 32 nœuds ! Pour la suite, on anticipe car le vent va baisser dans les prochaines heures. C’est pour cela qu’on a gardé de la toile alors que là, nous devrions avoir deux ris. ”
Subissant la zone de convergence intertropicale (ZCIT) pendant plus de 24 heures, ce qui est beaucoup pour un bateau de ce potentiel - beaucoup plus que ce qui était visible seulement deux jours auparavant sur les images satellite -, Banque populaire V y perd une très large part de son avance. Ce qui n’entame nullement l’enthousiasme communicatif de Loïck qui est d’autant moins blasé de cet engin magnifique qu’il n’est pour rien dans sa conception, lui qui a néanmoins navigué sur tant de bateaux fantastiques :
“ Génial ! Fascinant. Le maxi a révélé un potentiel de vitesse incroyable depuis notre départ de Brest. Un Pot au Noir pas facile mais un équipage hyper rôdé qui connaît très bien son bateau, un collectif d’hommes tout aussi fabuleux que cette belle aventure ! Je suis un capitaine heureux vraiment. Il a fallu s’amariner rapidement et c’est toujours une formidable surprise que ces bateaux, chasseurs de records, procurent avec le décalage entre le temps qui passe vite à bord et la distance déjà parcourue en à peine 6 jours ! C’est fou, on vit dans une période d’évolution technologique et mécanique fantastique. Et surtout la faculté qu’on a de naviguer à ces grandes vitesses car il faut que non seulement les machines en soient capables mais aussi et surtout les hommes. ” Lesquels se font un peu secouer dans l’alizé de Sud-Est ce lundi 28 novembre. Cela ne devrait pas durer. Le contournement de l’anticyclone de Sainte-Hélène va commencer et cela va adonner progressivement.
L’optimisme est de sortie, à bord comme à terre. Le routeur Marcel Van Triest n’hésite pas à déclarer : “ À cette époque, c'est à dire relativement tôt, l'anticyclone de Sainte-Hélène est assez Sud, bien fort et bien gros, mais nous avons une bonne circulation autour. On ne peut pas couper le fromage mais on va avoir de bonnes conditions pour en faire le tour. Je nous vois passer le cap de Bonne-Espérance sous les treize jours avec certitude, peut-être sous les douze jours et demi... ”
Si Marcel et les modèles numériques de prévision voient juste, l’avance serait ainsi de près de deux jours sur Groupama 3 qui n’a pas le meilleur temps de référence à la pointe de l’Afrique. Ce genre de pronostic est suffisamment rare pour le souligner. Le suspense ne semble pas hitchcockien à cette heure mais c’est une sacrée bonne fenêtre sur tour ! Un tour du monde qui ne fait que commencer...
L’équipage de Banque populaire V
Loïck Peyron, skipper, hors quart.
Juan Vila, navigateur, hors quart, responsable électronique/informatique.
Quart n°1
Jean-Baptiste Le Vaillant, chef de quart, responsable voiles.
Kévin Escoffier, barreur/régleur, responsable vidéo et structure.
Xavier Revil, barreur/régleur, responsable avitaillement et vie à bord.
Florent Chastel, numéro 1, responsable médical et gréement courant/dormant.
Quart n°2
Frédéric Le Peutrec, chef de quart.
Emmanuel Le Borgne, barreur/régleur, responsable médical et composite.
Thierry Duprey du Vorsent, barreur/régleur, responsable mécanique et énergie.
Ronan Lucas, numéro 1, responsable sécurité (il est aussi le directeur du Team Banque Populaire).
Quart n°3
Yvan Ravussin, chef de quart, responsable composite.
Brian Thompson, barreur/régleur.
Pierre-Yves Moreau, régleur, responsable mécanique et hydraulique
Thierry Chabagny, numéro 1, barreur/régleur, responsable accastillage et voiles.
Marcel van Triest, routeur à terre.
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