Note :
L’océan Pacifique s’est avéré encore plus compliqué que prévu dans le Trophée Jules Verne. Loïck Peyron et les treize hommes de Banque populaire V progressent au milieu des glaces, un vrai champ de mines ! Et l’avance fond...
Temps de référence à battre : 48 jours, 7 heures, 44 minutes et 52 secondes (soit 18,76 noeuds sur les 21 760 milles de la route théorique), record établi du 31 janvier au 20 mars 2010 par Franck Cammas et l’équipage de Groupama 3.
Pour battre le record ci-dessus, il faut franchir la ligne Ouessant/cap Lizard avant lundi 9 janvier 2012 à 17h15’34” (heure française UTC+1), le départ ayant eu lieu le mardi 22 novembre 2011 à 09h31’42” (heure française UTC+1).
Avec toutes les précautions d’usage quant aux calculs d’avance et de retard en cours de tentative, l’avance sur le record est le lundi 19 décembre 2011 à 19h00 (heure française), au 27ème jour de la tentative, de 955,1 milles (cette avance est en baisse régulière depuis une semaine).
Ils ont eu chaud. À la tombée du jour, dimanche 18, un growler a été évité de peu. Loïck Peyron et les treize hommes de Banque populaire V ont alors réduit la toile afin de ralentir et de disposer d’une meilleure visibilité pendant la nuit. Celle-ci est heureusement courte et jamais totalement sombre par 52° Sud, à quelques jours de l’été austral. Pour la première fois, un gros bloc, dépassant à peine de la surface, était vu si près du trimaran. Mais les glaces sont leur lot quotidien depuis le 16 décembre, avec une densité encore supérieure à celle qui était annoncée la semaine dernière et sur une zone finalement beaucoup plus large qu’ils ne le pensaient.
Ce dimanche, Thierry Duprey du Vorsent raconte : “ Nous sommes sous grand voile haute et gennaker après une petite nuit sous allure réduite pour naviguer avec prudence au milieu des icebergs. Nous en avons vu pas mal hier et cette nuit sur le radar. On a même vu notre premier growler à la tombée de la nuit. On s'est vraiment fait surprendre par cette rencontre. On savait qu'on avait un iceberg à 10 milles et on pensait vraiment être tranquille. Du coup on a roulé la voile d'avant pour avoir une meilleure visibilité et nous avons redoublé de veille. Les nuits sont assez courtes et dans ces circonstances, c'est plutôt bien. On était tous un peu impatients de voir ces fameux icebergs, mais maintenant ça commence à durer et c'est un peu stressant, surtout avec ce growler que nous avons croisé cette nuit. Mais d'ici 200 à 300 milles, on devrait être sorti de la zone. Mais ça restera bien ancré dans ma mémoire. J'ai hâte de passer le cap Horn bien sûr, mais pour moi, voir des icebergs, c'était un peu mon Horn sur ce tour du monde. ”
Loïck Peyron qui connaît la chanson ajoutait la veille : “ On est encore au milieu de beaucoup d’icebergs, 27 noeuds de vent, grand voile à deux ris toute seule. On vient de se détourner plein Sud pour éviter deux échos radars sans les voir. Donc deux grosses bébêtes de glaces et sans doute leurs bébés aux alentours. On essaye de passer à plus de 5-6 milles à une dizaine de kilomètres de l’écho en question. On attend que le jour arrive pour réaccélérer afin de sortir définitivement de cette zone mais cela ne va pas être simple. C’est assez angoissant car le moindre morceau de glace non repérable au radar peut casser une deux ou trois coques. ”
Non seulement les coques mais aussi des vertèbres cervicales, malgré la vitesse nocturne, volontairement réduite : “ Les garçons qui dorment le font les pieds en avant car il vaut mieux se fracasser les chevilles que la nuque en cas de choc. On avance à une quinzaine de noeuds le plus doucement possible en direction de la sortie de cette zone très dangereuse. Dès que le jour va arriver, tout va s’arranger beaucoup mieux car en plus de cela nous sommes contre le vent avec une mer abominable. C’est un Pacifique qui ne l’est pas du tout. D’un point de vue météo pure, pour éviter une grosse dorsale qui est devant nous il faudrait faire du Sud. La fin du bastringue c’est en ligne droite dans 1200 milles encore, les dernières glaces prévues sont à 1200 milles, le machin fait 2800 milles de large, on va faire du Nord délibérément, du moins de l’Est et sortir de la zone de ce qui a été repéré. Mais les mauvaises surprises c’est qu’il y en a encore plus que prévu et que ces petits machins ça bouge et ça dérive. On commence à avoir une petite idée de là où ça dérive. La nuit c’est vraiment dangereux. Voilà la punition du moment. ”
Si la détection satellitaire opérée par une société canadienne spécialisée est une aide pour définir les limites de la zone dangereuse, en liaison avec Marcel Van Triest le routeur à terre, celle-ci s’avère si étendue qu’il est obligatoire de la traverser. Et à partir du moment où l’on se trouve dans un tel champ de mines, le danger vient des petits blocs de glace, ces growlers majoritairement immergés, indétectables au radar, pesant plusieurs tonnes... L’objet flottant non identifié (OFNI) - conteneur, bille de bois ou cétacé bien vivant et vulnérable -, reste pour une large part indétectable. En dépit de quelques efforts de recherche (mais cela fait vingt-cinq ans que l’on dit qu’il faudrait trouver de vraies solutions techniques...) menés par d’autres, Banque populaire ne possède pas de détecteur adéquat et la seule assurance est une veille permanente au radar (pour les icebergs) et sur le pont (pour les growlers).
L’autre fait marquant, depuis le samedi 17 décembre, est la dorsale qui s’est développée sur le centre Est du Pacifique Sud. Celle-ci accroît encore le ralentissement subi, avec des vents contraires puis des calmes. Mais Banque populaire V va s’en extraire ce mardi matin 20 décembre à la faveur d’un flux de Sud-Ouest qui va l’emmener jusqu’au cap Horn d’ici vendredi 23 décembre. Un cap de la Délivrance qui était envisagé au moins trois jours plus tôt voici encore une semaine...
En effet, la semaine ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu. Le bon plein annoncé après la Nouvelle-Zélande dans du vent fort a finalement d’abord été du près. Pour la première fois depuis le départ, à l’exception du Pot-au-Noir, l’équipage de Banque populaire ne peut échapper à des conditions météo défavorables ce 14 décembre. À cette mer de face, dure pour le matériel et les hommes, succède comme prévu du travers dans les 40 noeuds et la mer très forte générés par la dépression néo-zélandaise. Cela n’aura duré au total qu’une petite douzaine d’heures jusqu’au 15 décembre. Mais cela aura été suffisamment long pour décaler tout le tableau de marche et subir deux dorsales.
Tandis que Loïck Peyron semble plaire à son équipage par son professionnalisme et sa décontraction apparente, Florent Chastel raconte l’épisode : “ On va le moins possible à l'avant, on évite. Quand c'est nécessaire, le barreur ralentit beaucoup le bateau, on s'attache et c'est un peu du crapahutage jusqu'à l'avant du bateau. A l'intérieur, il est difficile de dormir dans ces conditions. Quand les vagues tapent sur le carbone, ça fait caisse de résonance. Quand on est dans notre bannette, on est à deux centimètres d'un océan en furie. ”
À peine sortis de cet épisode, la barre des 10 000 milles restants à courir jusqu’à Ouessant étant franchie, la glace commence le 16 décembre, avec l’iceberg B15J de 20 kilomètres de long, détaché d’un iceberg grand comme la Jamaïque qui s’était séparé du continent antarctique en 2000 (rappelons que les icebergs et les growlers sont constitués d’eau douce, d’origine continentale, contrairement à la banquise qui est de l’océan gelé). Le lendemain 17 décembre, la pétole permet de faire un contrôle complet du bateau sur une mer étonnamment plate, la houle étant brisée par la présence d’une barrière de glaces. C’est le seul point positif d’une situation qui obligera à l’attaque en Atlantique. La situation s’y annonce mitigée entre plusieurs scénarios plus ou moins favorables à la... refonte du record !
L’équipage de Banque populaire V
Loïck Peyron, skipper, hors quart.
Juan Vila, navigateur, hors quart, responsable électronique/informatique.
Quart n°1
Jean-Baptiste Le Vaillant, chef de quart, responsable voiles.
Kévin Escoffier, barreur/régleur, responsable vidéo et structure.
Xavier Revil, barreur/régleur, responsable avitaillement et vie à bord.
Florent Chastel, numéro 1, responsable médical et gréement courant/dormant.
Quart n°2
Frédéric Le Peutrec, chef de quart.
Emmanuel Le Borgne, barreur/régleur, responsable médical et composite.
Thierry Duprey du Vorsent, barreur/régleur, responsable mécanique et énergie.
Ronan Lucas, numéro 1, responsable sécurité (il est aussi le directeur du Team Banque Populaire).
Quart n°3
Yvan Ravussin, chef de quart, responsable composite.
Brian Thompson, barreur/régleur.
Pierre-Yves Moreau, régleur, responsable mécanique et hydraulique
Thierry Chabagny, numéro 1, barreur/régleur, responsable accastillage et voiles.
Marcel van Triest, routeur à terre.
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